Médias
Souvenirs libyens 2/3 -Par Hatim Betioui
« L’ère des masses, qui avance à grands pas vers nous après l’ère des républiques, embrase les émotions et éblouit les regards. Mais autant elle annonce une véritable liberté pour les peuples et une heureuse libération des entraves des instruments du pouvoir, autant elle avertit de l’avènement possible d’une ère de chaos et de démagogie qui lui succéderait, si la nouvelle démocratie, qui est le pouvoir du peuple, venait à régresser. » (Livre Vert de Kaddafi)
Entre les carcasses d’avions de l’aéroport de Mitiga et les souvenirs d’un premier séjour sous embargo en 1991, Hatim Betioui retrace une Libye aux visages contrastés. D’un Tripoli figé par le silence médiatique à une capitale aujourd’hui traversée par de nouveaux équilibres politiques et diplomatiques, ce récit esquisse le portrait d’un pays ballotté entre mémoire, paradoxes et recomposition du pouvoir.
Mitiga, un tarmac chargé de mémoire
Lorsque le commandant de bord de l’avion de Turkish Airlines en provenance d’Istanbul annonça l’approche de l’atterrissage à l’aéroport international de Mitiga, à Tripoli, un ensemble d’avions civils et militaires, détruits pour certains, rongés par la rouille pour d’autres, apparut éparpillé dans l’aire tout autour du tarmac.
Mes souvenirs me ramenèrent alors jusqu’à ce mois de décembre 1991, lorsque je m’étais rendu en Libye pour réaliser des enquêtes journalistiques sur ce pays maghrébin, à la veille de sa soumission à un dur blocus occidental. Mais cette fois-ci, il s’agissait de l’aéroport international de Tripoli, dont l’activité avait cessé après l’éclatement du « printemps arabe » qui a projeté en 2011 plusieurs pays arabes dans le chaos. J’eus alors la perturbante impression de me trouver face aux vestiges d’un raid aérien tout récent. L’aéroport n’avait plus l’aire que d’un musée anarchique retraçant l’histoire de l’aviation libyenne, et qu’il ressemblait à l’aéroport de substitution, Mitiga, en ce sens que tous deux formaient ensemble un cimetière d’avions devenus des rebuts.
Tripoli sous embargo, la normalité en trompe-l’œil
La vie paraissait normale à Tripoli après la désignation de la Libye par les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, le 27 novembre 1991, comme responsable de l’attentat en 1988 contre l’avion de la Pan Am au-dessus de la localité écossaise de Lockerbie. Les slogans tirés du « Livre vert » recouvraient les façades de la ville. Interrogeant un citoyen libyen sur la situation générale dans ces circonstances je n’eus qu’une réponse laconique, mon interlocuteur s’empressant de détourner la conversation avec courtoisie et prudence, m’exprimant son ardent désir de visiter le Maroc.
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Rien, à Tripoli ne comblait la curiosité et le besoin d’investigation journalistiques, surtout lorsqu’on débarquait en Libye sans invitation officielle. Dans une telle situation, le seul salut restait la radio mais il n’y avait d’autre choix que de se tourner vers « La Voix de la Grande Nation Arabe », organe des comités révolutionnaires, considérée comme la seule capable de fournir au journaliste de passage quelques bribes d’informations susceptibles de l’aider, tant bien que mal, à accomplir sa mission, ou, en cas de nécessité, de recourir à l’unique chaîne de télévision libyenne. Sans rien changer à la donne.
Le silence médiatique et les paradoxes du régime
Obtenir une information à Tripoli à cette époque relevait de la quête de l’aiguille dans une immense botte de foin. Les médias libyens semblaient davantage préoccupés par la guerre dans les Balkans, la dégradation de la situation au Zaïre, ou encore par l’organisation d’un séminaire sur la femme aux Philippines sous l’égide du Centre mondial d’études et de recherches du Livre vert. Pour savoir ce qui se passait réellement en Libye, les radios étrangères demeuraient la seule source, mais la plupart d’entre elles subissaient d’importantes interférences.
J’interrogeai un haut responsable des médias sur les raisons de ce blackout médiatique et de la rareté des informations concernant les accusations et les menaces occidentales de mener des opérations militaires contre la Libye si celle-ci ne livrait pas les accusés libyens dans l’affaire de Lockerbie. Il répondit que les Libyens étaient habitués, depuis la Révolution du 1er septembre 1969, à ce genre de campagnes, devenues pour eux chose ordinaire, et que cela ne nécessitait pas forcément un vacarme médiatique.
Parmi les paradoxes les plus marquants de la Libye de Mouammar Kadhafi figurait l’absence d’un quotidien national, après l’arrêt de publication du journal « Al-Fajr Al-Jadid », tandis que la plupart des autres journaux étaient hebdomadaires, comme « Az-Zahf Al-Akhdar » et « Al-Jamahiriya », édités par les comités révolutionnaires, le reste étant constitué de publications spécialisées.
D’autres paradoxes m’ont frappé dans les kiosques vendant journaux, cigarettes et cartes postales, où j’ai vu des magazines tels que l’américain Newsweek et le français L’Express. J’ai également été intrigué par l’insistance des Libyens à appeler la boisson « Pepsi Cola » du nom de « Kawthar Cola », par défi à l’impérialisme, tout en préférant paradoxalement la préférence aux cigarettes américaines, en tête desquelles trônait Marlboro.
D’une errance solitaire aux cercles du pouvoir
Lors de ma première visite à Tripoli, je n’avais d’autre choix que de flâner, puis de flâner encore, dans l’espoir de saisir quelques éléments épars dans la rue libyenne. À l’inverse, ma dernière visite, bien que n’ayant duré que deux jours, fut riche par la nature des rencontres que j’y ai faites. J’ai eu l’honneur de saluer, lors de l’une des occasions, le président du Conseil présidentiel libyen, Mohamed Al-Menfi, ainsi que le chef du gouvernement d’unité nationale, Abdelhamid Dbeibah. J’ai également longuement échangé avec le ministre chargé des Affaires étrangères libyennes, Taher Al-Baour, un homme qui vous donne l’impression de vous connaître depuis des décennies, alors même que la rencontre avec lui était une première.
J’ai aussi été heureux d’être reçu par Moussa Al-Koni, vice-président du Conseil présidentiel, dans sa demeure accueillante, en compagnie d’un ami libyen commun, en plus de mes rencontres avec un groupe de diplomates libyens venus à Tripoli des quatre coins du monde pour participer aux travaux du premier forum des chefs de missions diplomatiques.
C’est une autre Tripoli, d’une autre saveur, à laquelle s’appliquent parfaitement ces vers du poète Abou Taieb Al-Mutanabbi, qui a rempli le monde et occupé les esprits :
« Le pire des pays est celui où l’on n’a pas d’ami, et le pire gain pour l’homme est ce qui le stigmatise. » (
شرُّ البلادِ مكانٌ لا صديقَ به
وشرُّ ما يكتسبُ الإنسانُ ما يَصِم