Médias
Des images et des messages – Par Mohamed Benabdelkader
Le 21 décembre au Stade Moulay Abdellah de Rabat, le fils du Roi Mohammed VI descend sereinement sous une pluie torrentiel pour donner le coup d’envoi du match inaugural de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN 2025), saluant joueurs et public dans un geste de communion extatique, trempée de l’eau du ciel, qui a dissout le corps princier dans la chaleur embrassante de l’enthousiasme populaire massif (Photo AFP)
À l’ère de la saturation médiatique et de la circulation instantanée des images, certains gestes visuels parviennent encore à suspendre le temps et à produire du sens politique durable. L’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader analyse comment des scènes apparemment simples, un prince héritier sous la pluie à Rabat, un roi debout et en mouvement à Madrid, deviennent des actes symboliques puissants. En cette fin d’année marquée par les incertitudes géopolitiques, ces images monarchiques, au Maroc comme en Espagne, ont révélé la capacité de la communication visuelle à façonner des perceptions collectives, à humaniser le pouvoir et à recréer des communautés affectives de sens, bien au-delà des mots et des discours.

Mohamed Benabdelkader
L'image désirée, transmise ou perçue, représente à la fois un défi stratégique pour toute communication politique et une information qui contribue au développement d'attitudes, de perceptions et de représentations des personnalités publiques. De même que les images jouent un rôle fondamental dans la compréhension des affaires politiques, elles exercent des effets considérables sur la construction de l'identité nationale.

Le 24 décembre, une scène royale inédite: le roi Felipe VI d'Espagne révolutionne son traditionnel message de Noël en le prononçant debout et en mouvement dans le Salon des Colonnes du Palais Royal, brisant ainsi des décennies de rigidité protocolaire
Il y a un an, une admirable image royale avait profondément marqué les esprits de tous les marocains, et quel meilleur moyen pour ramener la normalité en ces temps de rumeurs, de mensonges et de fake news, que le pouvoir d'une image, que la pédagogie d'une perception, que l'effet d'une construction parfaite d'une auto-image, de notre image, celle de nous tous, celle de toute famille marocaine, celle de la Famille Royale.
Quoi de mieux que cette imagerie d'une promenade familiale dans les rues parisiennes, qui combine simplicité et convivialité, et qui reflète une image moderne et accessible de la monarchie marocaine. La photo, capturée en novembre 2024 lors d'une promenade informelle à Paris et largement diffusée sur les réseaux sociaux et dans les médias marocains, représente un moment intime et familial du Roi Mohammed VI entouré de ses enfants : le prince héritier Moulay El Hassan (à gauche) et la princesse Lalla Khadija (à droite), ensemble, détendus et heureux, le Roi, comme tout père qui souhaite faire plaisir à ses enfants, accompagne les deux princes lors d'une balade familiale agréable et ordinaire. Le Roi trône au centre, dominant la scène familiale par sa posture paternelle et son geste affectif : il réajuste tendrement l’écharpe glissant sur l’épaule de sa fille. Le Prince Moulay El Hassan se tient légèrement en retrait, mains détendues, la Princesse Lalla Khadija souriante et réceptive au geste, sous un ciel gris de Paris évoquant l'hiver serein. Une image emblématique qui dépasse largement le cadre d’une simple photographie familiale pour s’inscrire dans une représentation polysémique, où le corps du souverain incarne à la fois l’homme privé et le corps politique de l’État.
On connaît tous le vieil adage « une image vaut mille mots », pourtant les images peuvent aussi transmettre des significations et des émotions qui dépassent le cadre des mots, elles permettent de générer, de renforcer, et de modifier les perceptions, les attitudes et les mentalités. Les photographies imposantes de personnalités publiques passées à l’histoire, capturent des postures de défi, de détermination ou de transcendance, cristallisant des moments pivots qui ont forgé des légendes collectives, et illustrent ainsi comment une image peut contribuer à construire et à maintenir une identité collective, à imposer une vision incarnée du leadership, où le corps du leader – droit, furieux ou humble – matérialise l'autorité, la rupture ou la transcendance, transformant l'individu en symbole de la nation et des valeurs partagées.
Transformer les représentations communes
Le registre moderne de la communication politique nous réserve des images fortement expressives, telles que celle de Mao Zedong nageant dans le Yangtze en 1966, à 72 ans et sa « régénération surhumaine » ; ou celle de Gandhi filant au rouet, symbole iconique de la résistance non-violente et de l'autosuffisance économique indienne ; le portrait de Churchill avec son regard furieux symbolisant l’indomptable résistance alliée ; le cliché de Guevara au regard perdu vers l’horizon et barbe iconique, transformant le guérillero en martyr éternel incitant à la révolte mondiale ; la ferme posture de Xi Jinping corps droit, épaules carrées et regard fixe transmettant des sens d'autorité inébranlable, de continuité historique et de puissance imposante ; le geste humaniste du Roi Mohammed VI se penchant pour embrasser le front de son ancien premier ministre affaibli et hospitalisé, le leader socialiste Abderrahmane Youssoufi, incarnant une rhétorique visuelle du paternalisme royal et d’harmonie post-alternance, aussi la vidéo historique du Souverain entrant triomphalement au 5e sommet de l'Union africaine ; les images de Trump au poing levé symbolisant sa vitalité combative ; de Poutine chassant un tigre, pratiquant le judo ou pilotant un sous-marin, mettant en scène un homme fort et invincible, et celles de plusieurs autres leaders politiques, qui débordent de sens du pouvoir ou de rupture, d'humilité ou de proximité, de renouveau ou de confiance.
En matière de communication politique, l'image se définit par la manière dont le public perçoit une personnalité, à partir de caractéristiques et de qualités personnelles spécifiques, rendues publiques par la communication, les médias et les technologies. En tant que structure de communication, l'image garantit la précision de la transmission de l'information et la concordance des systèmes de signes de l'émetteur et du récepteur, elle permet de capter l’attention dans un environnement saturé de messages, notamment via télévision, affichage et réseaux sociaux. En plus de nourrir et de transformer les représentations communes (nation, peuple, ordre, identité…) et donc la manière de voir le politique lui-même, les images condensent des enjeux complexes en symboles facilement mémorisables (leader protecteur, candidat prometteur, outsider…etc.) ce qui structure les attitudes politiques plus rapidement qu’un argument détaillé.
Du Stade Moulay Abdellah au Palais de la Zarzuela
Au crépuscule de 2025, durant cette semaine marquée par la ferveur sportive africaine et la contemplation de Noël européenne, deux images emblématiques ont surgi dans la sphère publique aussi bien au Maroc qu’en Espagne, captivant l’imagination collective et transcendant les frontières culturelles. La première, le 21 décembre au Stade Moulay Abdellah de Rabat, a montré le fils du Roi Mohammed VI descendant sereinement sous une pluie torrentiel pour donner le coup d’envoi du match inaugural de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN 2025), saluant joueurs et public dans un geste de communion extatique, trempée de l’eau du ciel, qui a dissout le corps princier dans la chaleur embrassante de l’enthousiasme populaire massif. À peine trois jours plus tard, la deuxième image a exposé le 24 décembre, une scène royale inédite: le roi Felipe VI d'Espagne révolutionne son traditionnel message de Noël en le prononçant debout et en mouvement dans le Salon des Colonnes du Palais Royal, brisant ainsi des décennies de rigidité protocolaire imposée par la position assise, pour projeter dynamisme et présence vivante devant la nation.
Ces séquences visuelles, séparées par seulement 72 heures et 14 kilomètres de détroit, n'étaient pas de simples évènement passagers, mais des moments forts de renouveau symbolique, ainsi que de production des sens humanisant l’image monarchique : Moulay El Hassan incarnant les valeurs d’affection et de proximité mais aussi d’endurance et de partage au point de se faire mouiller, Felipe VI soucieux de transmettre l’image d’une monarchie plus dynamique, il s’exprime en mouvement, ouvrant la voie au milieu des tensions et incertitudes.
L'image du prince héritier Moulay El Hassan pleinement exposé à une pluie intense lors de l'inauguration de la CAN 2025, transmet un message de résilience, de dévouement et de proximité avec le peuple. Son geste de donner le coup d'envoi honorifique souriant et droit malgré l'averse, se lit comme un symbole de leadership ferme, d'engagement envers les événements nationaux et d’endurance face aux contraintes. L’image du Prince héritier qui tient à rester sur le terrain exposé à la forte pluie sans protection pour saluer un à un les joueurs des deux équipes africaines, évoque dans la perception des Marocains, le sens d’une responsabilité parfaitement assumée, d’une détermination face aux défis, d’une résilience inébranlable dans l’accomplissement du devoir, ce qui suscite l’admiration, inspire la fierté, et renforce l'image d'un futur roi accessible et courageux.
Le message de Noël 2025 du roi Felipe VI a généré de nombreux commentaires dans les médias espagnols, en raison de son apparition innovante en position debout pendant tout le discours, un geste inédit qui rompt avec la tradition d'être assis. Les experts en communication non verbale soulignent une évolution dans son langage corporel, plus dynamique et proche. Les réactions sur les réseaux sociaux et dans les médias numériques louent cette posture pour transmettre naturalité et présence, interprétant l'apparition du roi resté debout dans le Salon de la Zarzuela, sans appuis, comme un changement délibéré pour renforcer solennité et mouvement, ses gestes illustrateurs avec les mains accompagnant le message verbal dénotaient une plus grande fluidité et empathie. C’est ainsi que cette image du message de Noël en mouvement a été perçue comme un effort pour maintenir le corps royal « sincère et fluide » plutôt que rigide, de telle sorte qu'il puisse éloigner l'image du « buste parlant » traditionnel, projetant proximité dans un contexte de crispation politique.
Des communautés affectives de sens
Il apparaît clairement que la communication visuelle, au-delà de la simple portée signifiante des images, possède la capacité de générer de véritables « communautés affectives de sens », en reliant profondément les individus par l’émotion et par des expériences multi sensorielles. C’est précisément à travers cette puissance que les images façonnent notre vision du monde et influencent durablement nos affects, conférant ainsi aux médias visuels un rôle central dans les dynamiques de la politique aussi bien nationale qu’internationale.
Plusieurs théoriciens élargissent l'histoire des relations internationales au-delà de la diplomatie traditionnelle en intégrant les « forces profondes », dont la « psychologie collective » joue un rôle clé en influençant les décisions étatiques via des perceptions subjectives et collectives. Des études de cas ont montré comment l'image de soi à l'étranger, l'image de l'autre chez soi, modèlent l'opinion publique face au monde extérieur, en la mobilisant pour soutenir ou rejeter des alliances, des fois au-delà des intérêts économiques ou géopolitiques.
Certes, les images sont omniprésentes en politique internationale, mais comment les comprendre ? comment appréhender la coïncidence temporelle des images qui brisent les barrières projetant proximité et résilience, comment interpréter la synchronisation des images d’un prince héritier embrassant la tempête en pleine immersion et d’un roi en mouvement revitalisant sa présence institutionnelle ? Ces images ont-elles un pouvoir spécifique ? Dans quelle mesure peuvent-elles nous émouvoir et nous connecter viscéralement au sein d’une « communautés affectives de sens » ?
Malgré les différences structurelles entre la monarchie espagnole et la monarchie marocaine, les images vibrantes du prince Moulay El Hassan serein sous le déluge pluvial à l’ouverture de la CAN et du roi à Felipe VI rayonnant de dynamisme lors de son message de Noël, projettent dans les deux cas une vitalité partagée, une énergie contagieuse et une proximité humaine qui inspirent espoir et confiance dans un contexte euro-méditerranéenne marquée par l'incertitude géopolitique,
Il est hautement signifiant sur le plan historique et politique, que dans tout le bassin méditerranéen-berceau des civilisations- on trouve seulement deux monarchies historiques l'Espagne et le Maroc, qui ont survécu à toutes les ruptures et traversé les tourments les plus intenses avec une capacité exceptionnelle de continuité historique. Ces deux monarchies occupent aujourd’hui des positions géopolitiques comparables : l’Espagne pont entre Europe latine, monde atlantique et Méditerranée ; le Maroc quant à lui reliant Afrique, monde arabe, Atlantique et Méditerranée.
Contrairement à d’autres monarchies méditerranéennes disparues, la monarchie espagnole après des interruptions et des restaurations successives depuis le XIXe siècle, s’est reconstituée après la dictature franquiste en 1975 en s’adossant à son héritage séculaire (monarchie catholique, unité nationale), alors que la monarchie marocaine n’a jamais été interrompue, même sous le protectorat. Dans les deux cas, la monarchie n’est pas seulement un régime, mais une institution civilisationnelle, antérieure à l’État moderne. Entre ces des États-ponts, existe une haute complémentarité et une possible synergie complémentaire notamment entre les images positives de leurs institutions monarchiques, impulsée par des relations bilatérales excellentes, et un leadership stabilisateur renforçant la légitimité historique face aux extrémismes populistes et aux défis du séparatisme et de balkanisation.
William A. Callahan, dans son ouvrage Sensible Politics: Visualizing International Relations (Oxford University Press, 2020), élargit l’analyse des relations internationales au-delà des sources textuelles traditionnelles en traitant les images comme des éléments performatifs, qui façonnent activement les expériences politiques et construisent des ordres sociaux et mondiaux via des rencontres affectives incarnées, favorisant des « communauté affectives de sens », C’est dans cette perspective qu’on doit comprendre la place centrale que les images occupent dans le monde complexe de la politique.
Face à la problématique historique des perceptions négatives qui ont toujours entaché les relations entre l'Espagne et le Maroc, les images emblématiques projetées actuellement par les deux monarchies, au-delà d’informer, de mémoriser et de mettre en scène, possèdent une puissante rhétorique susceptible de rendre visible l’invisible, d’agir directement sur les affects et les imaginaires collectifs, d’où leur fort potentiel pour remodeler les opinions publiques et, par extension, renforcer davantage la qualité des relations bilatérales entre les deux Royaumes.