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Le renouvellement des élites ou l’ancien qui survit sous les habits du neuf – Par Abdelfettah Lahjomri
Un responsable peut changer les personnes sans modifier la logique qui préside à leur sélection. Une institution peut faire entrer des visages plus jeunes sans leur permettre de prendre réellement part à la décision. Un parti peut brandir le slogan de l’ouverture tout en continuant de protéger en son sein les centres d’influence. Ainsi, le renouvellement apparaît sur la devanture tandis que l’ancien continue d’agir dans l’arrière-boutique.
Le renouvellement des élites est devenu un thème récurrent du débat public. Mais derrière cet appel se pose une question plus profonde : comment les élites se forment-elles et selon quels critères accèdent-elles aux responsabilités ? Abdelfettah Lahjomri explique pourquoi remplacer des personnes sans modifier les mécanismes de sélection et la culture de la responsabilité risque de ne produire qu’un changement de façade.

Abdelfettah Lahjomri
De quelles élites parlons-nous ?
Depuis quelque temps, les discours présentent les élites comme la clé de toute réforme. L’appel à leur renouvellement revient avec une telle fréquence que l’expression finit par perdre de sa force.
Une question s’impose pourtant : de quelles élites parlons-nous ? De ceux qui occupent le devant de la scène ou de ceux qui en déterminent l’orientation dans les coulisses ? De ceux qui possèdent le savoir et la compétence ou de ceux qui disposent surtout de l’influence ?
Le problème dépasse la succession des personnes et des générations. Il concerne un système qui choisit ceux qui accèdent au premier plan et leur confère la légitimité de parler au nom de la société. L’élite est le produit d’opportunités, de relations et de rapports de force.
Il ne suffit donc pas de demander qui décide. Il faut savoir comment il est arrivé là, pourquoi lui, et qui paie le prix de ses choix.
Changer pour échapper à la répétition
La question du renouvellement revient chaque fois que la société sent que le temps avance plus vite que ses institutions. Les attentes évoluent, mais les mêmes visages continuent parfois d’apporter les mêmes réponses.
Le besoin devient plus pressant lorsque l’écart se creuse entre les citoyens et les responsables, lorsque le discours public se détache de la réalité ou lorsque les fonctions deviennent des espaces murés où les mêmes noms tournent circuit fermé et en vase clos.
Le renouvellement apparaît alors comme une promesse de sortie de l’immobilisme. Mais le mot peut devenir un écran. On peut changer les personnes sans toucher aux mécanismes qui les sélectionnent. Une institution ou un parti peuvent proclamer son ouverture tout en protégeant les mêmes centres d’influence. Le renouvellement s’affiche sur la devanture tandis que l’ancien continue d’agir dans l’arrière-boutique.
Une question de culture, pas d’âge
Renouveler les élites ne signifie ni remplacer un nom par un autre, ni substituer mécaniquement une génération à celle qui la précède, ni remplir les institutions de visages plus jeunes.
Un homme de trente ans peut porter une conception du pouvoir plus fermée qu’un responsable de soixante ans. La jeunesse ne garantit ni compétence ni ouverture.
Le véritable renouvellement concerne la conception de la responsabilité. Une élite nouvelle mérite ce qualificatif lorsqu’elle considère la fonction comme un contrat moral avec la société et comprend que le pouvoir ne place pas son titulaire au-dessus des citoyens, mais accroît ses obligations envers eux.
Le fauteuil et la responsabilité
L’élite n’est pas une catégorie supérieure à la société. Ses membres disposent du savoir, de l’influence ou du pouvoir de décision et portent donc une responsabilité plus grande. La société attend qu’ils transforment ces moyens en service public.
Lorsque le privilège est séparé de la responsabilité, l’élite devient un groupe d’intérêts. Le pouvoir cesse d’être un moyen d’organiser la vie collective et devient un instrument de protection d’une position. Le public et le privé se confondent, la loyauté envers les personnes prend le pas sur les institutions, la critique devient une menace et la divergence une rupture des rangs.
Chacun comprend alors que l’ascension ne dépend plus seulement du travail, de la compétence ou du mérite, mais aussi, et parfois surtout, de la capacité à s’adapter aux attentes des plus puissants.
Quand les chiffres ne suffisent plus
La distance entre les élites et la société apparaît lorsque les responsables ne parlent plus à la vie quotidienne.
Une institution peut présenter des statistiques et des indicateurs satisfaisants tandis que les citoyens ont le sentiment que leur situation se détériore. Un gouvernement peut annoncer de bons chiffres de croissance alors qu’un jeune ne trouve pas d’emploi lui garantissant une existence digne. Une administration peut vanter la modernisation des services tandis que l’usager continue de perdre des journées entre guichets, paperasse et cachets.
Les chiffres peuvent être exacts et pourtant ne pas suffire : la politique existe aussi dans ce que les décisions produisent dans la vie des gens.
Une élite qui cesse d’entendre cette réalité peut conserver son pouvoir juridique tout en perdant sa capacité à conduire la société. La légitimité se nourrit de confiance et d’adhésion, nées de la cohérence entre les paroles et les actes. Lorsque le responsable promet la réforme tout en reproduisant les mêmes méthodes, le crédit diminue. Lorsqu’il demande aux citoyens de patienter sans partager le coût de l’attente, la patience devient un sentiment d’injustice. Lorsqu’il appelle au sacrifice tout en préservant ses privilèges, son discours perd sa valeur morale.
Quelles élites pour demain ?
Renouveler les élites suppose enfin de renouveler le rapport entre le pouvoir et la vérité. Une société a besoin de responsables capables de reconnaître leurs limites et leurs erreurs, sans se réfugier dans la justification. Reconnaître une faute n’affaiblit pas une institution : cela lui permet de se corriger.
La même exigence vaut pour les partis politiques. Un parti qui refuse l’alternance dans ses propres structures peut difficilement convaincre la société de son attachement à la démocratie. Celui qui apprend à se taire dans son parti emportera ce silence avec lui au Parlement et au gouvernement.
Le renouvellement exige donc une véritable compétition, une limitation de la durée des responsabilités et une sélection fondée sur la compétence, l’intégrité et l’ancrage dans la société. Il exige aussi le respect de la divergence intellectuelle. Car une institution ou un parti qui écartent ceux qui pensent autrement deviennent des structures de fidélité, non des outils de progrès ni des écoles politiques.
Changer les élites ne consiste donc pas seulement à changer ceux qui occupent les fauteuils. Cela consiste à changer les règles qui permettent d’y accéder, la manière de les occuper et la conception même du pouvoir.