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Projet de valorisation des vestiges non exploités de la cité portugaise d'El Jadida – Par Mustapha Jmahri et Jilali Derif
L’initiative proposée, particulièrement ambitieuses, a pour double finalité de favoriser l'employabilité des jeunes diplômés et de promouvoir le tourisme culturel, tout en dévoilant au grand public des trésors patrimoniaux jusqu'ici totalement inaccessibles
Dans cette étude, Mustapha Jmahri, auteur-éditeur des Cahiers d'El Jadida, et Jilali Derif, secrétaire général de l’association Doukkala Mémoire, se penchent sur un projet d'envergure nationale et locale. L’initiative proposée, particulièrement ambitieuses, a pour double finalité de favoriser l'employabilité des jeunes diplômés et de promouvoir le tourisme culturel, tout en dévoilant au grand public des trésors patrimoniaux jusqu'ici totalement inaccessibles. Ce projet révèle en outre que la perception actuelle de la Cité portugaise de Mazagan ne représente qu'une infime partie de sa richesse réelle, occultant les secrets majeurs de ses bastions et de ses galeries souterraines, restés hors de portée des visiteurs et des chercheurs depuis des siècles.

Mustapha Jmahri (auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida)
Jilali Derif (secrétaire général de Doukkala Mémoire)
Inscrite depuis 2004 sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, la cité portugaise de Mazagan doit sa renommée internationale à ses éléments architecturaux phares que sont les remparts (bastions et murailles avec leur chemin de ronde), la citadelle interne avec sa célèbre citerne portugaise, l’église de l’Assomption et la Porte de la mer. Cependant, cette vitrine touristique occulte un patrimoine plus secret : de nombreux autres vestiges historiques demeurent totalement oubliés, tandis que les souterrains des bastions et murailles restent fermés au public et méconnus des chercheurs, échappant ainsi à toute étude scientifique. La valorisation de ces espaces délaissés représente pourtant une opportunité pour stimuler le développement socio-économique et culturel de la ville, en transformant ce potentiel archéologique méconnu en un véritable moteur de développement local. Notre ambition, en tant qu’historiens et acteurs associatifs, est de fédérer des partenaires institutionnels autour de la création d'activités génératrices de revenus (AGR), afin de dynamiser l'emploi local et le tourisme culturel.
Cinq vestiges délaissés
Ce projet se focalise sur cinq vestiges jusqu'ici délaissés et souffrant d'un déficit d'études: le bastion Saint-Sébastien, le bastion Saint-Antoine, le bastion de l’Ange, la terrasse située au-dessus de la citerne, ainsi que la barbacane, vestige de l’ancien bastion du Gouverneur. Chaque lieu répondra à un besoin concret de valorisation culturelle et de viabilité économique.
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La concrétisation de ce projet repose sur la mobilisation d'un écosystème de partenaires locaux et régionaux aux expertises complémentaires, à savoir : la Direction de la conservation du patrimoine représentée par la Direction régionale de Casablanca-Settat et la Direction provinciale d’El Jadida à travers la Conservation du patrimoine d’El Jadida et Azemmour, l’université Chouaïb Doukkali, à travers l’ENCG et la faculté des lettres (Laboratoire le Maroc et les Pays méditerranéens), l’OCP, la Direction provinciale du tourisme, le conseil municipal, ainsi que l’Association des Doukkala, l’Association de la Cité portugaise et l’association Doukkala Mémoire pour la Préservation du Patrimoine.
Des réunions de concertation auront pour double objectif de définir un dossier technique et financier exhaustif pour chacun des cinq sites patrimoniaux, et de constituer les équipes dédiées qui prendront en charge le suivi, la recherche archéologique et la modélisation économique de chaque site. L'ensemble des interventions s'inscrira dans le cadre de l'arrêté viziriel du 13 février 1923 (Bulletin officiel nº 541 du 6 mars 1923), qui protège le tracé originel des rues et exige le respect absolu du cachet architectural de la cité.
Chaque équipe de projet aura la responsabilité de rédiger une fiche d’exploitation technique standardisée pour le vestige qui lui est attribué. Ce document de cadrage dressera un diagnostic précis comprenant sa situation géographique, son état de conservation actuel ainsi que la nature des travaux d'entretien nécessaires à sa réouverture. Chaque fiche devra en outre formaliser un plan d'exploitation sur mesure, chaque monument étant destiné à une affectation d’utilité publique et économiquement viable.
Le bastion de Saint-Sébastien
Le bastion de Saint-Sébastien, implanté sur le flanc nord-est de la façade maritime, abrite au sein de ses structures défensives l'église São Sebastião, classée monument historique national depuis 1919. Ce monument, accessible au rez-de-chaussée par une ruelle et relié au chemin de ronde à l'étage, présente un niveau inférieur maniériste à trois travées bâties par Francisco de Barros (1541-1542), et un niveau supérieur de style baroque tardif. L'édifice s'adosse directement aux structures défensives du flanc maritime, caractérisées par une puissante tour de guet circulaire et une muraille fortifiée.
Le système d’artillerie de ce secteur y est particulièrement lisible : le niveau supérieur présente deux larges canonnières à ciel ouvert encadrant une embrasure de tir centrale, tandis que la base du rempart est percée d'une casemate voûtée en pierre de taille.
La chapelle (souvent appelée à tort Palais de l’Inquisition), après avoir servi de poudrière au XVIIIe siècle puis de magasin sous le Protectorat, a été restaurée en 1881 sous le nom de Qobbat al-Khayyatine (qobba des Tailleurs). L’édifice sera réhabilité en un centre d’interprétation de la cité portugaise, calqué sur les modèles marocains de gestion patrimoniale. Ce pôle diffusera la connaissance historique via des dispositifs de visites virtuelles immersives et une bibliothèque spécialisée centralisant l'ensemble des livres, thèses, photos et cartes anciennes dédiés à Mazagan, constituant ainsi un centre de recherche de référence pour les historiens, les étudiants et les visiteurs.
Cette chapelle, qui appartenait historiquement aux religieux franciscains, sera intégrée dans un circuit de mise en valeur touristique incluant l'ancienne rue des Martyrs, qui s'ouvrait jadis sur une place située juste devant l'édifice, restituant ainsi la lisibilité urbaine du tissu urbain d'origine.
Le bastion Saint-Antoine
Le bastion Saint-Antoine de la cité portugaise est un chef-d'œuvre d'architecture militaire dont l'évolution est documentée par une riche cartographie. Il a ainsi bénéficié de précieux levés de plans au fil des siècles, notamment le plan d'Anrique Correia da Silva en 1602, le plan de Simão dos Santos (1611), le plan de Jean-Baptiste Claude en 1757, ainsi que le plan d'Antonio da Silva en 1802.
À l’intérieur, la structure révèle une organisation défensive et religieuse complexe à travers son souterrain fortifié, actuellement fermé au public. L'accès s'effectue par une porte ouverte sur la rue de l’Arc (rua do Arco), qui mène à un couloir caractérisé par un toit avec voûte en berceau et des arcs en plein cintre. Ces voûtes sont percées de trous de défense, ou assommoirs. Au fond du couloir se dresse la porte d'une chapelle témoignant d'une architecture gothique. Ce lieu de culte a successivement pris les noms de Saint Pedro, Saint Antoine, et enfin Notre-Dame de Penha de França (Ermida de Nossa Senhora da Penha de França). Le bastion intègre également deux poternes, dont l'une est aujourd'hui murée et donnait probablement accès aux bassins d’eau d'approvisionnement de la cité.
Un couloir secondaire permet de rejoindre la célèbre porte de la Trahison (Porta da Traição). Visible tout en bas des maçonneries extérieures du bastion, cette poterne militaire secrète donne directement sur la rue Ahfir. Cette ouverture a été totalement fermée par un mur de protection en 2017, lors de l’installation d’une souika sur cette rue. Dans le cadre des projets de sauvegarde patrimoniale de la citadelle, l'ensemble de ce pôle souterrain fera l'objet, selon notre proposition, d'une réhabilitation appropriée afin de redonner vie à l'espace et de le transformer en une galerie d’exposition et un atelier d’art.
Le bastion de l'Ange
Les plans d'archives militaires révèlent la puissance défensive de ce complexe, alors articulé autour d'une batterie basse armée de quatre canons de 18 et d'une batterie supérieure circulaire équipée d'un mortier.
D'abord désigné sous les noms de bastion de la Mer puis de bastion de Santiago, sa batterie haute abrite la chapelle de l’Ange (Nossa Senhora do Pilar e Anjo Custódio) à petites coupoles. Le souterrain se distingue par des escaliers étroits descendant vers l'ancienne darse portugaise - un chenal fortifié de 33 mètres de large - ainsi que par un retranchement, le tout étant isolé par un fossé rempli d'eau de mer. Par ailleurs, le souterrain de la batterie basse et du chemin de ronde renferme encore des vestiges cités dans les documents portugais mais non encore explorés, tels que l'Alfandega (la douane) et les Armazéns (magasins de stockage).
Ce bastion, profondément lié à l'histoire maritime de Mazagan, est destiné à être préservé pour devenir le point de départ et d'embarquement des circuits de visites guidées maritimes, valorisant ainsi l'ancienne Porta da Ribeira (Porte de la Mer).
Enfin, sur le plan de la conservation, il est urgent d’enlever le grand palmier qui pousse depuis des années sur le bastion. La croissance de ses racines s'infiltre dans les pierres anciennes, ce qui risque à terme d'endommager gravement la structure de ce bastion unique.
La terrasse de la citadelle, rue Cadéa
Surplombant la citadelle du côté de la rue Cadéa, la grande terrasse supérieure constitue un plateau d'observation stratégique encadré par la tour de la Cigogne et la tour du Rebate. Le musée d’exposition permanent s'établira en hauteur au sein de la première, dont l'emplacement offrira un accès privilégié à une terrasse dotée d'une vue panoramique sur la citadelle et le littoral.
L'appareil scénographique du musée mettra en lumière l'histoire de la tour du Rebate, qui était de loin la plus élevée de la citadelle à l'ouest, avant d'être transformée par la suite en minaret en 1857. Ses guetteurs pouvaient y surveiller la campagne à cinq lieues à la ronde et avertir des mouvements militaires. Le parcours historique documentera également l'emplacement de l'ancien Hôpital Royal et de l’église de la Miséricorde. D’après les plans dressés par Simão dos Santos au début du XVIIIe siècle et par Luís Maria do Couto en 1856, les archives signalent que ces édifices occupaient l'espace compris entre les tours de Cadéa et du Rebate. La tour de la Cadéa, qui se distingue par son mur-clocher gothique, faisait office de prison réservée aux nobles de la forteresse, avant d'être transformée plus tard en une propriété privée actuellement en ruine et abandonnée.
En contrebas de la grande terrasse de la citerne, le projet préconise la réhabilitation des vastes galeries d'artillerie couvertes qui demeurent inexploitées à ce jour. L’un des espaces polyvalents a été transformé pour devenir la galerie Chaïbia, un lieu dédié à l'accueil des expositions d'arts plastiques, des salons des maîtres artisans locaux et de diverses manifestations culturelles.
La barbacane, vestige de l’ancien bastion du gouverneur
Situé au niveau de l'entrée terrestre principale, ce vestige correspond à la zone où s'ouvrait à l'origine la majestueuse porte prétorienne (Porta Prætoria) de la cité. Après la destruction partielle du bastion du Gouverneur par les mines portugaises lors de l'évacuation de mars 1769, la structure résiduelle fut réaménagée pour devenir la prison coloniale Belhamdounia. Disposant d'un emplacement idéal à l'entrée de la citadelle, ce bâtiment chargé d'histoire est destiné à être réhabilité pour devenir le centre de direction et d'information global du projet.
Sur le plan topographique, ce centre névralgique se situe à l'intersection immédiate des portes arabes des XVIIIe et XIXe siècles, de la porte récente de 1925 et de la rua do Arco, constituant ainsi le point de passage et d'accueil obligé dès l'entrée des remparts.
Le réduit parasite
Dès l'accès au bastion du Saint-Esprit (do Serrão), l'observation en contrebas de la muraille, au niveau du chantier naval, révèle un réduit linéaire et étroit, actuellement obstrué par un mur en béton et entièrement envahi par une végétation broussailleuse. Cet appendice sans valeur historique, qui abritait dans les années 1960 un ancien atelier de menuiserie des Travaux publics aujourd'hui désaffecté, s'est transformé en un dépotoir insalubre à ciel ouvert. En plus de masquer la base de la fortification et l'ancienne darse, cette structure parasite fait obstacle à l'entretien de la muraille portugaise altérée. Sa démolition apparaît donc comme une mesure de sauvegarde patrimoniale : elle permettrait d'assainir le site et de redonner sa pleine lisibilité architecturale au rempart.
Le cœur de ce projet repose sur une forte dimension humaine et sociale, résolument orientée vers l'employabilité de la jeunesse d'El Jadida. En confiant l'exploitation de ces sites à des structures associatives ou à des coopératives de jeunes diplômés préalablement formés, cette initiative générera des emplois non délocalisables dans les secteurs de la maintenance, de l'accueil et de l'animation culturelle. De plus, la mise en place de circuits de visites guidées, la vente de produits dérivés, de plans et de cartes anciennes, ainsi que l'offre d'autres services culturels, offriront à ces jeunes gestionnaires une source de revenus réguliers et pérennes. Une telle approche s'inscrit en parfaite continuité avec ce qui a été programmé dans le projet de réhabilitation et de restauration de la cité portugaise en 2009, en stricte application des clauses de la convention de son classement sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO en 2004. Enfin, l'ensemble de ces mesures de protection et d'exploitation relève des dispositions juridiques nationales, s'appuyant sur les différentes lois de classement des monuments historiques et des sites, et plus particulièrement sur la loi nº 22-80 (1981) relative à la conservation du patrimoine marocain.