International
Entre Dubaï et l'Iran, des liens économiques difficiles à rompre et une volonté iranienne de reprendre avec Abu Dhabi
De gauche à droite : le ministre brésilien des AE éMauro Vieira, le SG du Conseil suprême de sécurité nationale des Émirats Ali Mohamed Hammad Al Shamsi, les présidents indonésien Prabowo Subianto, egyptien Abdel Fattah al-Sissi, russe Vladimir Poutine, le Premier ministre indien Narendra Modi, les présidents chinois Xi Jinping, sud-africain Cyril Ramaphosa, iranien Masoud Pezeshkian et le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed lors du 18e sommet des BRICS à New Delhi. (Sputnik via AFP)
Malgré la suspension annoncée des échanges entre les Émirats arabes unis et l’Iran, les liens commerciaux tissés depuis des décennies entre Dubaï et les ports iraniens résistent. Produits alimentaires, circuits privés et réseaux financiers continuent de fonctionner, tandis que Téhéran et Abou Dhabi affichent leur volonté de tourner la page des tensions récentes.
Dubaï, Emirats arabes unis - Dans les ruelles du vieux Dubaï, safran, cumin, pistaches et amandes venus d'Iran continuent de garnir les étals, comme si la guerre au Moyen-Orient n'avait pas prise sur les flux entre les deux rives du Golfe.
Las des attaques iraniennes contre leur sol en représailles aux frappes américaines, les Emirats arabes unis ont annoncé le mois dernier la suspension des échanges commerciaux et financiers avec Téhéran.
Mais dans les quartiers de l'ancien Dubaï, où ils sont solidement implantés, les commerçants iraniens ne croient pas à une rupture des liens forgés depuis des décennies entre la ville du Golfe et le sud de l'Iran.
L'Iran et les Emirats veulent "tourner la page" de la guerre
Malgré la rupture, le président iranien a affirmé dimache que l'Iran et les Emirats arabes unis, dont les relations sont au plus bas depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, veulent "tourner la page".
"Pour la première fois depuis la guerre et les incidents survenus dans le Golfe, nous avons eu un échange constructif avec le prince héritier d'Abou Dhabi", a déclaré Massoud Pezeshkian au lendemain d'une rencontre avec cheikh Khaled ben Mohamed ben Zayed Al Nahyane en Inde, en marge du sommet des dirigeants des Brics.
"Nous avons abordé divers problèmes et préoccupations, et il a été convenu de tourner la page, de nous tourner vers l'avenir et de le construire ensemble", a ajouté le président iranien qui s'exprimait à la télévision, depuis New Delhi avant son retour en Iran
Depuis le début de la guerre, certains produits se font plus rares, d'autres ont vu leur prix grimper, raconte Morteza Asaadi, qui gère l'épicerie fondée par son père en 1963.
La plupart des denrées traditionnelles, comme les fruits à coque ou les zereshk - de petites baies rouges utilisées dans la cuisine perse - restent toutefois disponibles. "Comment? Je ne sais pas. Mais elles arrivent", dit-il.
Deux grossistes interrogés par l'AFP sous couvert d'anonymat affirment continuer à s'approvisionner en Iran, en passant notamment par les ports omanais, les exportations étant en revanche plus difficiles.
Dans la boutique de safran de Yasser, la précieuse épice vient par avion de Machhad, dans le nord-est de l'Iran, grâce à la reprise des liaisons aériennes, après une brève interruption.
Plaque tournante
Dubaï abrite une importante communauté iranienne, estimée à plusieurs centaines de milliers de personnes, qui a participé au développement commercial de l'émirat et traversé les différentes périodes de tensions avec Téhéran.
Après le durcissement des sanctions américaines contre la République islamique en 2012, "Dubaï est parvenu à convaincre ses partenaires à Abou Dhabi que le commerce devait se poursuivre, car il contribuait à l'économie des Emirats", rappelle Mehran Haghirian, du groupe de réflexion Bourse & Bazaar Foundation, basé à Londres.
La fédération, qui compte sept émirats, est une plaque tournante du commerce iranien, les marchandises expédiées depuis son territoire ayant représenté plus de 30% des importations de l'Iran en 2024 pour un total d'environ 21 milliards de dollars. Et c'est son troisième plus gros client, captant près de 12% de ses exportations, pour plus de 7 milliards de dollars, selon les chiffres de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).
Dubaï est aussi une place financière importante pour les hommes d'affaires iraniens, Washington l'accusant d'être au coeur des circuits utilisés pour contourner les sanctions.
Dans le cadre de leur politique de pression économique sur l'Iran, les Etats-Unis ont annoncé fin août de nouvelles mesures visant les partenaires commerciaux de l'Iran, et sanctionné notamment le directeur de la branche dubaïote de la banque iranienne Melli.
L'établissement continue pourtant d'accueillir des clients. "Nous sommes sous sanctions depuis des années", soupire un employé rencontré dans l'une des deux agences de la ville.
"Vide important"
Pour Mehran Haghirian, l'annonce par Abou Dhabi de la suspension des relations avec l'Iran s'inscrit dans les efforts visant à ramener Téhéran à la table des négociations, et montre l'alignement du pays avec les Etats-Unis.
Mais elle ne va pas nécessairement interrompre les flux informels ni les échanges entre acteurs privés, profondément enracinés des deux côtés du Golfe.
"Il est difficile de tout couper brutalement sans conséquences. Cela créerait un vide majeur qui ne pourrait pas être aisément remplacé", souligne l'expert.
Mais d'autres, comme l'homme d'affaires émirati et ancien haut fonctionnaire Nasser al-Shaikh, estiment que l'importance économique de l'Iran pour Dubaï s'est réduite ces dernières années alors que les Emirats ont diversifié leurs partenariats.
"La relation était mutuellement bénéfique", commentait-il lors d'une récente conférence à Dubaï, mais "en temps de guerre, les priorités changent (...) La sécurité nationale prime".
Dans sa boutique de Bur Dubaï, Morteza Asaadi, lui, est convaincu que les échanges survivront à la crise actuelle.
"Tu vois l'eau, là?", dit-il en montrant l'étendue du Golfe séparant les ports émiratis des côtes du sud de l'Iran. "L'eau peut briser les montagnes", souffle-t-il. (Quid avec AFP)