chroniques
Le 21e siècle sera-t-il africain ? – Par Mustapha Sehimi
Reproduction en horizontal de Cycle de l’évolution : L’âge de la fin des poubelles de Yves Gobart - Technique : Huile sur toile - 220 x 122 cm - 2019
Démographie, ressources critiques, affirmation diplomatique, innovation numérique : l’Afrique gagne en centralité dans les rapports de force mondiaux. Mais cette montée en puissance reste freinée par la gouvernance, la dette, la dépendance économique et les fractures politiques. Pour Mustapha Sehimi explique pourquoi le XXIe siècle sera celui d’Afriques davantage sujets qu’objets de l’histoire.

Par Mustapha Sehimi
Professeur de droit (UMV Rabat), Politologue
La formule a d'abord été appliquée à la Chine. Au tournant des années 2000, l'essor de Pékin conduisait les analystes à prophétiser un « siècle asiatique». Quelques vingt ans plus tard, la question se déplace vers le continent africain. Un espace qui pourrait atteindre 2,5 milliards d'habitants en 2050. Ses immenses réserves de ressources critiques et sa démographie - inversée par rapport au vieillissement européen - nourrissent une fascination géopolitique croissante. Pendant des décennies, le continent africain a été traité comme un espace récepteur à la fois d'aide, de conditionnalités et de modèles économiques conçus ailleurs. Cette époque n'est pas achevée : tant sans faut. Mais elle tend à se fissurer. Ce qui s'observe depuis le début des années 2010, c'est une recomposition des allégeances qui rend caduc le vocabulaire de la dépendance simple.
Les Afriques ont désormais le monde entier dans leur salle d'attente. Ce mouvement n'est pas subi passivement. Les États africains ont certes, avec des degrés variables, des marges de manœuvre et y exercent une stratégie d'extraversion : la mobilisation des dépendances structurelles à son propre profit, la manipulation des « patrons » pour en tirer ressources et reconnaissance sans se soumettre intégralement à leurs conditionnalités. Lors de l'invasion de l'Ukraine en février 2022 comme lors de la guerre à Gaza en 2023, les États africains ont en majorité refusé de s'aligner sur les positions euroatlantiques, exprimant une autonomie que la notion de « non-alignement actif » conceptualise avec précision. Non pas la neutralité passive héritée de Bandung, mais une approche dynamique de politique étrangère pouvant conduire les États à s'aligner sur l'une ou l'autre des grandes puissances selon les enjeux. Cette doctrine relève d'une stratégie plus large : une capacité à exploiter la compétition entre grandes puissances afin d'élargir les marges de manœuvre stratégiques.
Cela dit, sur le plan institutionnel, cette montée en puissance trouve des traductions concrètes. Le G20 a, pour la première fois, accueilli l'Union africaine comme membre à part entière en septembre 2023 à New Delhi. Les 54 sièges africains à l'ONU, conquis au fil des indépendances des années 1960, pèsent désormais davantage. La position africaine pour réformer le Conseil de sécurité (deux sièges permanents supplémentaires) revient chaque septembre à l'agenda de l'Assemblée générale. Les marges ne sont plus les marges. Reste que cette montée en puissance collective ne doit pas masquer les asymétries internes. Les Afriques ne parlent pas d'une seule voix. Elles ne l'ont jamais fait, et c'est précisément leur richesse autant que leur défi. Le continent est pluriel et fragmenté, distribué entre des États dont les trajectoires économiques, politiques et stratégiques divergent considérablement.
La puissance sans la rente
La souveraineté contemporaine ne se proclame pas, elle se construit dans le béton, l'acier et les lignes de code. Sur ce terrain, certains États africains ont engagé des projets qui redéfinissent les rapports de force régionaux et symboliques. Le cas du Grand Ethiopian Renaissance Dam (GERD), le barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu en Éthiopie, est exemplaire. Le GERD illustre la façon dont certains États africains mobilisent les infrastructures comme instruments de transformation matérielle et de repositionnement stratégique.
Cette logique trouve son pendant dans l'économie numérique. Le succès de M-Pesa (un système de transfert d'argent mobile, devenu réseau de plus de 50 millions d'utilisateurs dans plusieurs pays) préfigure des modèles innovants et la capacité d'innovation du continent dans des contextes de contrainte institutionnelle et bancaire. Parallèlement, la montée en puissance des start-up africaines témoigne d'une dynamique d'innovation croissante. Cette dynamique s'est traduite par l'émergence de plusieurs « licornes » africaines, en particulier Flutterwave (Nigeria), OPay (Nigeria) ou Wave (Sénégal), surtout dans les secteurs de la fintech et des services numériques. Toutefois, ces entreprises restent largement financées par des capitaux étrangers, ce qui souligne le caractère partiellement extraverti de cet écosystème.
La souveraineté réelle sur les ressources reste limitée par un handicap structurel hérité de la colonisation. La RDC assure environ 70% de la production mondiale de cobalt, tandis que l'Afrique de l'Ouest produit près de 70% du cacao mondial, mais capte une part restreinte de la transformation. Cette spécialisation dans l'exportation de matières premières, combinée à une faible industrialisation, fait de l'intégration dans des chaînes de valeur plus complexes un enjeu central. La trajectoire des villes est un autre vecteur décisif. Le corridor Lagos-Abidjan, qui s'urbanise plus vite que toute autre région du monde et pourrait abriter un demi-milliard d'habitants en 2100, concentre à la fois la promesse et la contradiction : incubateur d'innovation autant que révélateur des défaillances de gouvernance.
Rayonner ne suffit pas
Il existe une troisième dimension, moins visible dans les classements géopolitiques, mais structurellement décisive : la production du savoir. C'est dans cette perspective que prend son sens l'Afrique : une « utopie active», qui vise à débusquer dans le réel africain les vastes espaces du possible, et les féconder. Si le 21° siècle doit être africain en quelque chose, ce sera d’abord dans cette capacité à nommer, analyser et orienter les transformations du continent selon ses pores termes.
Défis de gouvernance
Mais cette affirmation intellectuelle et culturelle se heurte à des défis de gouvernance qui en conditionnent l'effectivité. Selon l'édition 2025 de l'Indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique, environ la moitié de la population du continent vit dans des pays où la gouvernance globale s'est détériorée, tandis que plus de 77% des Africains sont concernés par une dégradation des conditions de sécurité et de participation démocratique. Les coups d'État qui se succèdent en Afrique de l'Ouest révèlent l'épuisement d'États postcoloniaux dont les élites n'ont pas répondu aux aspirations d'une jeunesse ultra majoritaire. D'ici 2035, l'Afrique disposera de la plus grande force de travail du monde, dépassant la Chine et l'Inde. Cette promesse deviendra une menace si les emplois ne suivent pas. L'exil des jeunes, souvent dans des conditions dangereuses, constitue moins une anomalie qu'un symptôme d'un dividende démographique non converti, sachant que l'essentiel de ces mobilités demeure au sein du continent africain lui-même, comme en témoignent les départs de jeunes d'Afrique de l'Ouest vers les hubs régionaux (Abidjan, Accra, Lagos) ou vers l'Afrique du Nord, bien plus fréquents que les traversées vers l'Europe.
La dette reste une contrainte structurante. Les programmes d'ajustement structurel des années 1980-1990 ont creusé des dépendances qui se reconfigurent sous d'autres formes, la Chine comme premier créancier ou les obligations souveraines comme nouveaux mécanismes de captation. La rhétorique des « valeurs africaines « instrumentalisée par des régimes autoritaires pour justifier des régressions politiques sous couvert de décolonisation, ajoute une dimension idéologique à cette fragilité. Le changement climatique, enfin, impose une asymétrie radicale car les pays africains ne représentent qu'environ 3 à 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, mais figurent parmi les plus exposés et les plus vulnérables à ses effets.
Alors, le 21° siècle sera-t-il africain? Partiellement. Inégalement. Conflictuellement. Les dynamiques démographiques, les ressources stratégiques, la diversification des partenariats, l'affirmation croissante d'une agentivité africaine dans les affaires globales : tout cela indique que les Afriques seront centrales aux grandes questions du siècle. Ce qui se joue, en réalité, c'est moins la question d'un « siècle africain » que celle d'un système international plus pluriel, où les Afriques cesseront d'être des objets pour devenir pleinement des sujets. Ce basculement est en cours, mais n'est ni achevé ni irréversible. Il ne ressemblera pas à l'hégémonie américaine du 20° siècle ni à la montée en puissance chinoise du 21°. La puissance africaine ? Elle s’avérera nécessairement celle de la pluralité, de la négociation permanente entre 54 États. Des Afriques au pluriel.