Souvenir d’Aïcha Mekki, journaliste des sans-voix - Par Mustapha JMAHRI

Souvenir d’Aïcha Mekki, journaliste des sans-voix - Par Mustapha JMAHRI

Aïcha Mekki (ici avec Mustapha Jmahri) aux débuts des années 1970, une pionnière de la chronique justice à dimension sociétale

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Figure pionnière du journalisme judiciaire au Maroc, Aïcha Mekki a marqué toute une génération par ses chroniques consacrées aux marges de la société, à la misère et aux drames humains. Mustapha Jmahri revient sur sa rencontre avec cette journaliste engagée, qui avait innové la rubrique judiciaire en consacrant aux faits divers un traitement sociétal cherchant à comprendre ce qu’une affaire de justice dit de la pauvreté, des rapports hommes-femmes, de la violence, de l’exclusion, de la justice, de la famille ou encore des transformations sociales.

Mustapha JMAHRI

Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida

Au début des années 1970, alors jeune journaliste à la RTM (Radiotélévision Marocaine), je côtoyais les vétérans de la maison comme Tahar Belarbi, Badia Rayane, Latifa El-Fassi, Tayeb El-Idriss, Mustapha Alaoui et tant d'autres. Après cette première immersion au sein de la rédaction centrale à Rabat, j’ai demandé ma mutation à la station régionale d'Aïn Chock à Casablanca. C'est là, en 1975, que j'ai eu le privilège de travailler avec le directeur régional, le regretté Mohammed Majdouli. En raison d'un manque criant de personnel journalistique, il m'affectait principalement aux reportages extérieurs.

C’est précisément au cours de l'une de ces sorties que j'ai rencontré, parmi tant d’autres figures, la regrettée Aïcha Mekki, cette journaliste devenue célèbre au niveau national grâce à ses chroniques judiciaires. C’était à l’occasion d’une visite de presse à l’aéroport Mohammed V, où la société Boeing présentait un nouvel appareil et avait convié les journalistes de la place. L'avion mis en avant sur les panneaux d'exposition et la maquette en arrière-plan était le mythique Boeing 747. Ayant constaté que j'étais un nouveau venu dans ce groupe de journalistes qu'elle connaissait déjà, Aïcha s'est approchée de moi et m'a fait savoir avec bienveillance qu'elle-même était passée par la RTM de Rabat à ses débuts, et qu'elle en connaissait tous les anciens.

Aïcha Mekki était alors une jeune journaliste d'à peine 25 ans, dotée d'une grande culture générale. J’ose dire que tous les professionnels des médias de l’époque partageaient cette vaste culture. Il faut souligner qu’en cette année-là, elle n’avait pas encore lancé sa célèbre chronique dans les pages de L'Opinion ; cela ne se fera qu'en octobre 1977.

Journaliste curieuse et profondément humaine, elle l'était à l'image de ce que montre cette photo souvenir où je me tiens entre elle et le regretté caméraman de la RTM, Mohamed Sadki Mekouar. À ma gauche se trouvait également un journaliste du quotidien Le Matin, Abbès Cherradi, un autre vétéran qui avait fourbi ses premières armes au journal Le Petit Marocain. Ce jour-là, Henri Zimel, issu du même quotidien, était lui aussi de la partie, tout comme le photographe Miloud Gueddar.

Mais au-delà de ces mondanités, beaucoup ignoraient la précarité dans laquelle elle vivait, notamment à la fin des années 1980. Jusqu'à sa mort tragique et solitaire en mai 1992, dans un dénuement total et un appartement privé d'eau et d'électricité, elle s'insurgea pourtant sans relâche contre les inégalités et la détresse humaine.

Née Rokia Fetha à Taza au début des années 1950, Aïcha Mekki avait grandi dans la modestie, marquée par une enfance difficile aux Carrières Centrales de Casablanca, avant de poursuivre des études de français à l'université Mohammed V. Après avoir débuté à la RTM à Rabat, elle fut engagée au milieu des années 1970 par le quotidien de langue française L'Opinion et exerçait à Casablanca.

C’est à partir d'octobre 1977 qu'elle commença à y publier sa célèbre rubrique « Au ban de la société », suivie plus tard par « Société et Justice ». Écrites en pleine période des Années de plomb, ses chroniques devinrent rapidement un rendez-vous incontournable pour des lecteurs exigeants, parmi lesquels l’historien Abdallah Laroui ou l'homme politique Michel Jobert. Tous y recherchaient les pulsations brutes du Maroc, loin des fioritures et des discours savants.

Le journaliste Mustapha Abouibadallah, qui exerçait au Matin, m’a souvent parlé d’Aïcha Mekki en termes élogieux. Il l’avait côtoyée dans les tribunaux de Casablanca où tous les deux, chacun pour son journal, allaient couvrir les audiences. Elle y assistait assidûment. Cependant, ses descriptions dépassaient largement le cadre feutré des prétoires et des drames. Elle opérait de véritables incursions au cœur des quartiers populaires et des cités urbaines.

Pionnière absolue du fait divers et du reportage de criminalité au Maroc, elle fut l'une des rares femmes à s'imposer dans ce milieu purement masculin. Ses écrits ne se contentaient pas de relater l'enquête policière : ils disséquaient le contexte social, la misère, et mettaient en lumière le sort des plus démunis, des prostituées, des toxicomanes, mais aussi la tragédie des féminicides et des crimes passionnels.

Le parcours d'Aïcha Mekki, auquel Abdeljlil Lahjomri rendit un vibrant hommage posthume en 2001 dans son ouvrage « Pleure Aïcha, tes chroniques égarées », s’inscrit dans cette riche tradition du journalisme de témoignage marocain.