Après le dégel, l’Algérie et le Mali face aux dossiers qui fâchent – Par Hatim Betioui

Après le dégel, l’Algérie et le Mali face aux dossiers qui fâchent – Par Hatim Betioui

Le général de division Abdoulaye Maïga, Premier ministre malien, reçu par le président algérien Abdelmadjid Tebboune

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La visite à Alger du Premier ministre malien Abdoulaye Maïga marque une étape importante dans le dégel des relations entre l’Algérie et le Mali, après des mois de fortes tensions. Hatim Betioui relève que derrière la reprise du dialogue diplomatique subsistent des divergences profondes sur l’Azawad, l’Accord d’Alger et les choix sécuritaires au Sahel.

Hatim Betioui

La visite effectuée lundi dernier à Alger par le général de division Abdoulaye Maïga, Premier ministre malien, constitue un signe de l’entrée de la crise algéro-malienne dans une phase de détente et de normalisation, après avoir atteint le seuil de la rupture. Elle couronne un processus engagé en juillet dernier par le rétablissement des relations diplomatiques, le retour des ambassadeurs et la réouverture de l’espace aérien entre les deux pays. Mais une question demeure : cette visite, la première d’un haut responsable malien en Algérie depuis le déclenchement de la crise, a-t-elle réellement permis de refermer tous les dossiers de contentieux encore pendants entre les deux pays ?

Une crise aux racines anciennes

Pour répondre à cette question, il faut remonter à la fin mars 2025, lorsque l’Algérie a abattu un drone malien, déclenchant une crise ouverte entre les deux pays. Mais cet épisode n’a fait que révéler des divergences plus anciennes, apparues après l’arrivée des militaires au pouvoir à Bamako, le 18 août 2020. Alger et Bamako se sont progressivement opposés sur la manière de régler la crise du nord du Mali, en particulier sur la question touarègue et le dossier de l’Azawad.

Pendant plusieurs années, l’Algérie a occupé une place centrale dans le dossier malien, notamment comme parrain de l’Accord d’Alger pour la paix et la réconciliation, signé en 2015 entre Bamako et les groupes armés du Nord. Mais en janvier 2024, le pouvoir militaire dirigé par le colonel Assimi Goïta a décidé d’y mettre un terme, accusant les autres signataires de ne pas respecter leurs engagements et reprochant à Alger d’avoir accueilli des figures liées aux mouvements de l’Azawad. Bamako y a vu une ingérence dans ses affaires intérieures, tandis que l’Algérie a soutenu que ces contacts relevaient de son rôle de médiateur et de ses efforts pour faire appliquer l’accord.

L’effondrement de cet accord a révélé l’ampleur du fossé entre les deux pays. L’Algérie y voyait un outil permettant de traiter la crise du nord du Mali par le dialogue et la réconciliation tout en préservant l’intégrité territoriale malienne. Bamako s’est engagée se son côté dans l’option militaire. Les forces maliennes ont repris la ville stratégique de Kidal en novembre 2023, présentant cette victoire comme une affirmation de leur souveraineté nationale.

Le basculement des alliances maliennes

Dans le même temps, les alliances extérieures du Mali ont profondément changé. Ses relations avec la France et les pays occidentaux se sont détériorées. La coopération militaire avec la Russie s’est renforcée, d’abord de manière générale, puis à travers le Corps africain russe.

Alger n’a pas vu d’un bon œil cette coopération, d’autant qu’il se considérait comme le principal allié traditionnel de Moscou dans la région.

L’affaire du drone malien abattu n’a donc été que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Elle a précipité les relations entre Alger et Bamako dans une crise diplomatique ouverte dont les répercussions ont gagné le Burkina Faso et le Niger, alliés du Mali au sein de l’Alliance des États du Sahel. Leur solidarité avec Bamako a conféré au différend une dimension régionale.

Le recul de l’influence algérienne au Sahel

Il ne fait guère de doute que la crise avec le Mali a constitué l’une des manifestations les plus visibles du recul de l’influence algérienne dans la région du Sahel. Alger s’est donc trouvée contrainte d’apaiser les tensions avec Bamako, en s’appuyant notamment sur les Russes, qui ont contribué à rapprocher les positions des deux pays grâce à l’influence dont ils disposent auprès des autorités maliennes.

On peut ainsi dire que la crise est diplomatiquement terminée, ou presque. Mais il est encore trop tôt pour affirmer qu’elle est réglée sur les plans politique et stratégique, tant trois dossiers restent susceptibles de raviver les tensions à tout moment.

Le premier concerne l’Accord d’Alger pour la paix. Jusqu’à présent, aucune annonce n’a été faite quant à son rétablissement dans sa forme antérieure.

Le deuxième porte sur la question de l’Azawad et des Touaregs. Les affrontements se poursuivent entre Bamako et les mouvements armés du Nord, ce qui signifie que toute initiative algérienne dans leur direction peut redevenir une source de tensions.

Le troisième concerne les divergences sur la conception même de la sécurité régionale. Bamako privilégie l’option militaire et ses alliances avec la Russie, tandis que l’Algérie reste théoriquement attachée à une approche fondée sur le dialogue politique, la non-ingérence et le respect de la souveraineté des États.

Le paradoxe algérien

Le paradoxe apparaît toutefois lorsque l’Algérie s’écarte de cette doctrine dans son différend avec le Maroc autour du Sahara marocain. Alors qu’elle affirme privilégier le dialogue politique, la non-ingérence et le respect de la souveraineté des États, les relations avec Rabat restent rompues, tandis qu’Alger continue de soutenir le Front Polisario, de lui fournir armes et équipements et d’accueillir ses combattants sur son territoire depuis près d’un demi-siècle.

Au Sahel, l’Algérie et le Mali semblent désormais davantage convaincus de la nécessité de rétablir le dialogue diplomatique. Alger comme Bamako ont compris que le maintien de la rupture coûte plus cher que toute autre configuration de leurs relations.

Si l’Algérie ne peut ignorer les évolutions sécuritaires dans un pays avec lequel elle partage plus de mille kilomètres de frontière, le Mali, de son côté, ne peut ignorer le poids géographique et politique de l’Algérie dans le nord du Sahel, même s’il demeure convaincu que des vents porteurs de graves nuisances soufflent depuis ce pays.

La visite de Maïga constitue, dans son essence, un test de la sincérité de la réconciliation et de la capacité des deux pays à passer de la phase du rétablissement des relations à celle de la reconstruction de la confiance.

Elle doit aussi permettre de mesurer leur volonté d’ouvrir une nouvelle page dans leurs relations bilatérales ainsi que dans les équilibres sécuritaires et politiques de la région du Sahel.