Politique
Élections au Maroc : tout changer pour que rien ne change ? Par Abdelhamid Jmahri
Si un parti né de l’élite du règne de Hassan II affronte un parti issu de l’élite du règne de Mohammed VI, la solution viendra-t-elle d’un parti qui a incarné l’élite du règne de Mohammed V ?
À l’approche du scrutin, la confrontation entre le RNI et le PAM, pourtant partenaires au sein de la majorité sortante avec l’Istiqlal, occupe le devant de la scène. Abdelhamid Jmahri y voit moins l’émergence d’une véritable alternative qu’un risque d’enfermement du choix électoral entre deux formations issues, selon son analyse, d’un même socle politique. Derrière cette polarisation, l’auteur pose une question plus large : celle du pluralisme, de la capacité de l’opposition à peser et de la recomposition possible du paysage politique marocain. Et prospecte une troisième voie

Abdelhamid Jmahri
Jamais, dans l’histoire politique moderne du Maroc, le champ politique n’avait connu une explosion du conflit entre deux de ses composantes issues d’un même moule comme celle qui se produit aujourd’hui. La campagne électorale est dominée par la compétition acharnée entre deux partis de la majorité gouvernementale sortante, le Rassemblement national des indépendants (RNI° et le Parti authenticité et modernité (PAM). Avec l’Istiqlal, ils ont formé le trio au pouvoir depuis les législatives de 2021. Leur rivalité s’est intensifiée et tous les moyens y ont été employés, y compris les moyens… légaux. Les accusations portent notamment sur la dilapidation de deniers publics — les montants en cause ont atteint la moitié de la dette extérieure du Maroc et dépassé le budget consacré pendant huit ans à la mise à niveau territoriale des régions —, le vol de candidats, la mainmise sur les bases électorales, les conflits d’intérêts, le service de lobbies privés, l’enrichissement illicite ou encore le soutien aux « voleurs de bétail », les « feraqchia » dans le langage populaire marocain, en référence aux sommes distribuées aux importateurs de bovins et d’ovins pour approvisionner les consommateurs.
Autant d’accusations que l’opposition ne leur avait adressées que durant de rares périodes, ou dans un langage feutré, soucieux des convenances et des conséquences judiciaires. Alors que les trois partis étaient censés présenter un bilan commun et le défendre ensemble, celui-ci a fait l’objet d’appréciations divergentes, voire contradictoires, au point que l’opinion publique a eu du mal à croire ce qui se passait. Certains ont estimé que les deux adversaires n’avaient rompu le lien qui les unissait qu’après s’être querellés sur le partage. Un proverbe populaire marocain résume la scène : « Nous ne les avons pas vus voler, mais nous les avons vus partager. » Cette formule a été reprise par le premier secrétaire de l’Union socialiste des forces populaires, premier parti de l’opposition. Mais ce conflit dissimule un piège majeur : le choix binaire proposé au citoyen reste enfermé entre deux partis nés dans le giron du pouvoir, même s’ils ont acquis leur légitimité par les urnes, dans un contexte de confrontation. Si le « piège » fonctionne, les solutions de remplacement produites par la société seront écartées.
Une observation semble avoir échappé aux commentateurs politiques et médiatiques : le trio partisan qui a pris en charge la période ayant suivi la sortie des islamistes du gouvernement, qu’ils avaient dirigé pendant la décennie consécutive au Printemps arabe, tisse trois temporalités politiques. La naissance du Parti de l’Istiqlal a coïncidé avec le Manifeste de l’indépendance, auquel feu Mohammed V s’était associé et qu’il avait même béni avant sa remise aux autorités du protectorat, dans les années 1940. Le Rassemblement national des indépendants est le fruit de la politique menée par Hassan II durant la période où le Maroc a renoué avec le processus pluraliste, après de longues années de blocage et de rupture. Sa fondation a été confiée à son gendre, l’ancien Premier ministre Ahmed Osman. Enfin, le Parti authenticité et modernité a vu le jour sous le nouveau règne. Il a été fondé par Fouad Ali El Himma, connu pour être l’ami du roi Mohammed VI et aujourd’hui son puissant conseiller.
Nous sommes face à deux concurrents issus presque du même socle politique
Au-delà du problème majeur que constitue l’incapacité de nombreux partis à bâtir une légitimité indépendante — les poussant à la rechercher dans leur proximité avec le centre de décision pour compenser leur faiblesse au sein de la société —, une autre question, plus profonde, se pose : celle de la nature des solutions de remplacement dans le processus politique contemporain du Maroc. Tandis que l’Istiqlal mène sa bataille avec une retenue traditionnelle, en préservant ses assises sociales et en diversifiant son personnel politique, la rivalité entre les deux partis les plus en vue s’impose au premier plan, portée par deux personnalités. Le Rassemblement national des indépendants est conduit par le chef du gouvernement, le Aziz Akhannouch. Pour le Parti authenticité et modernité, la bataille est locomotivée par le ministre délégué et responsable sportif Fouzi Lekjaa. Tous deux sont les fers de lance de deux partis du gouvernement. Ils ont choisi de se présenter devant les électeurs en mettant en avant ce qui les sépare davantage que ce qui les unit dans le bilan politique de cinq années de gestion commune. Au lieu d’une confrontation entre l’opposition et une majorité rassemblée, comme le voudrait la logique politique, la compétition actuelle paraît chercher à enfermer le choix des électeurs tout en évitant de rendre des comptes.
Cette bipolarisation peut se lire à plusieurs niveaux. Elle répond d’abord, en partie, à la volonté de mobiliser les électeurs et de ranimer l’intérêt d’une population qui a depuis longtemps déserté les urnes et un champ politique désormais marqué avant tout par l’abstention. Mais la conviction s’installe que les élections de la semaine prochaine pourraient aggraver la crise de la participation. Les invectives échangées risquent même de produire l’effet inverse de la mobilisation recherchée.
Le deuxième niveau tient à la fermeture du champ politique autour des trois formations arrivées en tête du classement électoral. Elle a naturellement conduit à faire émerger les ressorts du conflit à l’intérieur même du trio plutôt qu’en dehors de lui, puisque l’opposition a été empêchée, pendant cinq ans, de devenir une force institutionnelle capable de démontrer son aptitude à faire la différence. Cette polarisation, même artificielle, est donc l’aboutissement d’un mode de gestion amorcé dès la formation du gouvernement par les trois premières forces politiques. Il s’est prolongé par l’assèchement continu des ressources institutionnelles de l’opposition au Parlement et par l’impossibilité qui lui a été faite de construire sa force au moyen des instruments constitutionnels, jusqu’à l’explosion du conflit entre les composantes du gouvernement, en lieu et place d’une confrontation entre les partis de la majorité et ceux de l’opposition.
La gauche compte parmi les principaux défenseurs entre démocratie et intégrité territoriale
Derrière l’apparence offerte par le traitement médiatique de la politique se cache un problème majeur : nous sommes face à deux concurrents qui partent presque du même socle politique, même s’ils sont nés à deux époques différentes. Le premier a rassemblé l’élite du règne du roi défunt, durant les périodes de pluralisme électoral et institutionnel, face à la rue politique représentée par les partis de l’opposition nationale — l’Union socialiste, l’Istiqlal, le Parti du progrès et du socialisme, l’Union nationale et la gauche institutionnelle. Le second a regroupé une élite du règne de Mohammed VI. Selon ses fondateurs, il est né de la nécessité de gérer le pluralisme en l’enrichissant de nouveaux affluents, au premier rang desquels l’entrée des islamistes dans le champ politique, alors qu’ils n’avaient pas constitué, à l’origine, l’une des composantes du pacte national ayant présidé à la gestion de l’indépendance et à l’édification de ses institutions.
Le conflit actuel est sans doute régi, en partie, par la préoccupation de préserver les élites et d’assurer un équilibre entre les anciennes et les nouvelles, sans arbitrage préalable au sommet du pouvoir. Les opposants à cette mise en scène y voient un piège délibéré, destiné à « falsifier » les compétitions et la concurrence, ainsi qu’une tentative d’ériger une dualité — très éloignée d’une véritable polarisation — fondée uniquement sur l’illusion et le « casting » politique. Jusqu’à présent, cette construction cherche à effacer le pluralisme politique de la société et à limiter le choix à un même produit politique proposé sous deux marques.
Lorsque le champ politique est fermé autour de trois formations et qu’une légitimité institutionnelle se construit du haut vers le bas, le procédé devient une méthode, voire le prélude à un encadrement du conflit entre les seules composantes de ce trio, et non entre celles-ci et les forces restées à l’écart du compromis institutionnel et de l’architecture politique qui ont façonné la période. Si la dualité actuelle parvient à contrôler les résultats du vote, nous nous retrouverons devant la célèbre formule de Giuseppe Tomasi di Lampedusa : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »
D’autres craintes existent. La première est celle de voir perdurer la logique des compromis entre des élites isolées, au lieu de questionner le fonctionnement même de l’État et le problème de la concentration de la décision et de la richesse entre les mains d’une minorité. La deuxième est que persiste l’impression d’un État acteur central, qui planifie et exécute jusque dans un domaine où les élections sont censées trancher. Celles-ci deviennent alors, en définitive, « un mécanisme de rationalisation et d’encadrement de la cooptation », au lieu de constituer un moyen de produire la légitimité, comme le prévoit la Constitution. La troisième : ce qui a été mis au jour ne révèle qu’une facette élémentaire de la capacité d’une minorité à transformer l’État en machine de redistribution des richesses à son profit.
Par ailleurs, le fait d’enfermer la confrontation dans cette dualité ouvre, dans l’imaginaire politique, une autre question : si le conflit a éclaté au sein de la majorité tripartite entre ses deux pôles, cela n’autorise-t-il pas à envisager que la solution vienne de cette même majorité, par l’intermédiaire de sa troisième composante, l’Istiqlal ?
De nombreux partis n’ont pu bâtir une légitimité indépendante et ont cherché à la tirer de leur proximité avec le centre de décision
En reprenant le schéma précédent : si un parti né de l’élite du règne de Hassan II affronte un parti issu de l’élite du règne de Mohammed VI, la solution viendra-t-elle d’un parti qui a incarné l’élite du règne de Mohammed V ? La question peut ressembler à une vue de l’esprit. Mais l’Istiqlal, avec la mémoire commune à laquelle il renvoie au sein des différentes composantes du mouvement national — progressistes, de gauche et démocratiques —, a participé à la définition de l’identité nationale au moment de la construction de l’État. Son poids pourrait être important au moment où cette identité doit être reconstruite avec l’autonomie au Sahara. Les tenants de cette lecture invoquent comme preuve l’enracinement du parti dans les provinces sahariennes, à un degré qui le distingue des autres formations. Cette implantation en fait l’interlocuteur auquel les partis eux-mêmes recourent pour assurer leur présence partisane dans la région.
Selon les interlocuteurs de l’auteur de ces lignes, l’un des atouts de l’Istiqlal dans cette phase réside dans sa capacité à devenir le creuset où pourraient se fondre, de manière productive, plusieurs contradictions du champ politique. Ses partenaires historiques de la Koutla — l’Union socialiste et le Parti du progrès et du socialisme — l’acceptent. Les islamistes pourraient également l’accepter s’ils effectuaient un retour honorable dans les urnes. Les partis de la majorité actuelle — les deux frères ennemis que sont le Parti authenticité et modernité et le Rassemblement national des indépendants — l’acceptent aussi, puisqu’il appartient au gouvernement en place et que ses divergences avec chacun d’eux sont bien moins profondes que celles qui les opposent l’un à l’autre. Il n’est pas exclu que l’État marocain raisonne désormais selon une logique de deux systèmes : deux gouvernements et deux parlements, un système central et un autre, régional, fondé sur l’autonomie. Cette perspective rend l’hypothèse Istiqlal plausible.
Si le caractère impératif du pluralisme est pleinement reconnu dans la restauration de la confiance entre les institutions et l’État, la gauche — l’Union socialiste des forces populaires, le Parti du progrès et du socialisme, le Parti socialiste unifié et la Fédération de la gauche — possède, à des degrés certes différents, toute la légitimité nécessaire pour prendre part à la recomposition du paysage en préparation de cette étape. Au Maroc, la gauche compte parmi les principaux défenseurs du lien entre démocratie et intégrité territoriale. Elle porte une longue histoire de luttes en faveur de l’enracinement du pluralisme, devenu l’un des fondements de la vie politique malgré toutes ses imperfections. Elle dispose aussi d’une conception de l’État social, dont la réussite est devenue le principal garde-fou de la stabilité, qualifiée récemment par Mohammed VI, dans le discours du Trône, de « capital stratégique ». Elle ouvre ainsi une large fenêtre sur l’avenir, sur la moralisation de la politique et sur le renforcement du lien politique entre l’État et la société, en particulier la jeunesse. À cela s’ajoute une longue expérience de la gestion de l’État et de la consolidation de sa résilience, acquise au fil du pacte qui l’a liée à la monarchie aux côtés du parti national de l’Istiqlal.