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Le Maroc que nous voulons - Par Omar Abbadi
Le 9 septembre 2026, à Salé, un mur réservé à l'affichage des affiches électorales des différents partis politiques en vue des élections législatives. (Photo Abdel Majid Bziouat / AFP)
L’aspiration démocratique progresse au Maroc, mais elle se heurte à une participation politique en recul, à l’affaiblissement de la représentation et à une crise de confiance. Pour Omar Abbadi, l’État, les partis et la société doivent reconstruire ensemble les bases d’une démocratie vivante.

Omar Abbadi
Une démocratie privée de participation
Le Maroc vit un paradoxe préoccupant. L’aspiration à la démocratie grandit et son assise sociale paraît large, mais ses fondements s’érodent. Les citoyens la réclament sans toujours participer ni consentir aux efforts nécessaires à son développement.
Les chiffres sur l’engagement partisan traduisent cette fragilité. Parmi les jeunes, qui représentent 30 % de la population marocaine, 70 % ne croient pas à l’utilité de l’action politique, 5 % seulement y croient et à peine 2 % militent dans les partis. L’un des piliers de la démocratie se retrouve ainsi privé d’une part essentielle de sa base.
La participation électorale confirme ce recul. Aux législatives de 2021, pourtant boostées par leur couplage aux communales, 8 786 080 électeurs ont participé au vote sur un total de 17 509 127 électeurs inscrits, soit un taux de participation de 50,18 %, considéré comme un record. Ils ne sont plus que 15.802.000 pour celles du 23 septembre 20126, une baisse de plus de 1,7 million. Le nombre de bulletins nuls (ou blancs et nuls selon les comptages officiels globaux) s'est élevé à 1 197 575.
La presse écrite et les ventes de journaux s’effondrent. À la télévision, les débats culturels et politiques restent loin derrière les divertissements. Les réseaux sociaux, avec le désordre et les excès qu’on leur connait, deviennent ainsi le lieu où se forment opinions et convictions politiques.
La crise de la représentation
Telle que pratiquée au Maroc, la politique devient un poids pour la démocratie. Même dans les pays occidentaux, les élections paraissent incapables de produire des résultats réels et peuvent accentuer les fractures. Cette crise est d’abord celle de la représentation, voire de son absence.
Le Maroc s’en approche, avec un risque supplémentaire. En Europe, la culture démocratique reste profondément enracinée malgré ses encombres. Au Maroc, la fragilité des bases sociales se combine au vide de la culture démocratique, laissant le champ libre à des idéologies prompts à utiliser les mécanismes démocratiques sans en partager les valeurs.
Les nouvelles revendications sociales dans plusieurs villes et certaines formes de journalisme montrent les effets pervers de cette faiblesse. Lorsque les mécanismes démocratiques cèdent le pas à une expression désarticulée de l’opinion, l’État et la société risquent de s’enfermer dans le cercle vicieux des affrontements sécuritaires, la dénaturation des droits et l’escalade.
Reconstruire la confiance
La situation appelle-telle un ‘’état d’urgence’’ politique et une véritable mobilisation politique ? Sans doute. La formule classique affirme qu’il n’existe pas de démocratie sans démocrates. Il faut désormais y ajouter qu’il n’y aura ni démocratie ni démocrates sans une large base sociale capable de porter le projet. Sans elle, les discours officiels et partisans sur la démocratie ne sont que des châteaux de sable.
Les grandes échéances à venir exigent d’adapter le politique et ses stratégies aux réalités du temps présent. Le fossé entre le pouls de la rue et la vie des institutions devrait être ramené à sa plus simple expression. La priorité est de rétablir la confiance entre l’État et la société, entre ceux-ci et les partis et entre les citoyens et l’Etat, car la cofinance pèse davantage sur les esprits que toute autre force.
Il faut tirer les leçons des différentes formes de mobilisation populaire et écarter les spéculateurs qui placent leurs intérêts au-dessus de la patrie. Les remous politiques ne disparaissent pas comme les turbulences traversées par un aéroplane. L’exception marocaine ne doit pas justifier l’immobilisme ni entraver le développement. Si la politique se réduit à un jeu d’élites coupées de la population, les élections accroîtront l’aversion des citoyens.
Des progrès réels et des fractures profondes
Le Maroc a accompli des progrès incontestables, mais ses potentialités dépassent ses réalisations. Sans être désespérée, sa situation reste marquée par des problèmes institutionnels et sociaux, une citoyenneté fragilisée, l’incertitude sur les droits et les devoirs et les difficultés à vivre dignement.
S’y ajoutent le manque de confiance dans plusieurs institutions, le temps perdu dans une inertie incompréhensible, la persistance de la corruption, de la fraude et de l’exploitation. Les inégalités opposent une minorité qui possède tout à une majorité contrainte de lutter chaque jour pour sa subsistance. Le mécontentement économique et culturel nourrit ainsi une volonté générale de changement.
Des responsabilités partagées
La responsabilité appartient à tous. L’État doit honorer ses engagements, mobiliser ses ressources humaines et matérielles et rester présent dans la santé, l’éducation et l’emploi. Il lui revient aussi de favoriser l’investissement, de préserver les institutions, de faire appliquer la loi et d’assurer le suivi, le contrôle et l’évaluation de l’action publique.
Il doit également se tenir à l’écart de la vie partisane, respecter l’indépendance des partis et reconnaître leur rôle de locomotive démocratique. La société, de son côté, doit participer à la politique publique, contribuer aux mécanismes de développement et exercer un contrôle au service de l’intérêt général.
Cette transformation suppose une révolution culturelle fondée sur l’amour de la patrie et son service. La patrie n’est pas un simple territoire habité par une collectivité. Elle est une part d’identité, de civilisation et d’histoire. Les institutions doivent donc fonctionner au service du bien commun.
Le Maroc que nous voulons
Nous avons besoin d’un Maroc fondé sur des valeurs claires, une société démocratique et le respect des droits humains. Le tribalisme, le népotisme, le clientélisme et une bureaucratie épuisante doivent être compressés jusqu’à extinction. Les citoyens doivent pouvoir faire confiance à la loi, tandis que les lois doivent évoluer avec la société et leur garantir les droits reconnus par les normes internationales.
Le Maroc a besoin d’institutions solides et d’une démocratie participative fondée sur des valeurs universelles, loin du populisme qui exploite la religion et utilise l’argent. Il doit permettre à tous de coexister dans la tolérance et la diversité, et engager un développement à la hauteur de la place qu’il mérite aux niveaux national, régional et international.
L’étape actuelle est historique et quelque soit la voie qu’elle empruntera ne sera pas sans conséquences. Sa réussite dépend de la contribution de tous. Son échec, lui aussi, engagera la responsabilité de chacun.