Politique
Le grand bazar électoral : plus de candidats, moins d’électeurs – Par Aziz Daouda
Le corps électoral vieillit brutalement. Les 18-24 ans ne représentent plus que 4% des inscrits, contre 8% en 2021. Les 25-34 ans passent de 19 à 15%.
À quelques jours du scrutin, les législatives de 2026 dessinent un paradoxe saisissant : davantage de candidats et de listes, mais un corps électoral plus restreint et sensiblement plus âgé. Pour Aziz Daouda, cette nouvelle donne oblige les partis à revoir leurs certitudes : l’implantation territoriale, la visibilité numérique ou le poids des appareils ne suffiront pas. L’enjeu décisif sera de transformer présence, bilan et discours en mobilisation effective des électeurs.

Aziz Daouda
7 288 candidats pour 15,8 millions d’inscrits. Voilà peut-être le chiffre qui résume le mieux les législatives de 2026.
Cinq ans après le scrutin de 2021, le Maroc se retrouve avec davantage de candidats, davantage de listes, mais 1,7 million d’électeurs inscrits en moins.
Le nombre de candidatures a augmenté de 6,94%. Celui des listes de 8,57%. Mais le corps électoral, lui, s’est contracté de 9,75%. Autrement dit : tout le monde veut entrer dans la bataille alors que le terrain électoral rétrécit.
Et ce n’est pas le seul paradoxe.
Le corps électoral vieillit brutalement. Les 18-24 ans ne représentent plus que 4% des inscrits, contre 8% en 2021. Les 25-34 ans passent de 19 à 15%. À l’autre bout de l’échelle, les 60 ans et plus passent de 23 à 29%. Le Maroc politique de 2026 n’est donc déjà plus exactement celui de 2021. Comme si le Maroc de demain, tel que le laisse présager le dernier recensement, était déjà là. La donne sociologique a drastiquement changé. Certains partis pourraient l’apprendre à leurs dépens.
Le piège du nombre
Il y a quelque chose d’assez spectaculaire dans cette inflation des candidatures. 1 850 listes contre 1 704 en 2021. 7 288 candidats contre 6 815. On pourrait applaudir à la vitalité démocratique. Mais il faut se méfier de cette illusion statistique. Plus de candidats ne signifie pas plus de voix.
Une liste mesure d’abord la capacité d’un parti à occuper le terrain. Elle ne mesure ni sa popularité, ni la qualité de ses candidats, ni sa capacité à mobiliser. C’est même tout le danger de cette campagne : certains états-majors pourraient confondre la géographie de leurs candidatures avec la géographie de leur électorat. Or l’élection ne récompense pas celui qui a le plus de candidats. Elle récompense celui qui fait voter le plus de monde.
Sur ce terrain, les vieux appareils politiques pourraient avoir quelques arguments à faire valoir.
RNI : le pouvoir devra maintenant démontrer qu’il sait transformer
Pour le RNI, la question est particulièrement sensible. Le parti conserve une implantation locale quasiment maximale, avec 92 listes locales sur 92, mais recule légèrement sur le régional. Cela ne préjuge évidemment pas du résultat, mais rappelle une évidence : le RNI version Akhannouch dispose d’un appareil électoral efficace, il lui reste à démontrer qu’il dispose toujours d’une dynamique électorale.
Après un passage au gouvernement marqué par des promesses considérables en matière sociale, de santé, d’emploi et d’investissement, l’élection de 2026 aura forcément une dimension de bilan.
Le RNI ne pourra pas simplement demander à l’électeur de regarder les chiffres macroéconomiques ou les grands projets. Il devra répondre à une question beaucoup plus brutale : « Est-ce que ma vie s’est améliorée ? »
C’est sur cette question, beaucoup plus que sur les meetings ou les affiches, que se jouera une partie de son scrutin.
PAM : la deuxième place ne suffira plus
Pour le PAM, le problème est différent. Le parti dispose, comme l’Istiqlal et le PJD, d’une couverture territoriale maximale : 92 listes locales et 12 régionales. Il a donc l’outil. Mais disposer de l’outil ne signifie pas disposer de la dynamique. Le PAM devra transformer son implantation en votes et surtout démontrer qu’il peut apparaître comme autre chose qu’un simple partenaire de coalition. Son enjeu sera donc celui de l’identité politique.
Être présent partout est une chose. Être choisi est une autre.
Dans un scrutin où le vote utile peut jouer un rôle important, le PAM devra convaincre qu’il constitue une force politique autonome, capable d’incarner une alternative crédible. Il devra davantage insister sur sa différence avec le RNI et sa distance avec la part négative du bilan gouvernemental.
Istiqlal : le vieux parti face au nouvel électeur
L’Istiqlal dispose lui aussi de la couverture maximale. Mais son véritable défi est générationnel. Comment un parti historique parle-t-il à un électorat dont les jeunes générations représentent une part relativement plus faible des inscrits, tandis que les catégories plus âgées prennent mécaniquement davantage de poids ?
La réponse pourrait paradoxalement être favorable à un parti disposant d’un réseau territorial ancien. Mais attention : l’âge de l’électeur ne signifie pas automatiquement nostalgie politique.
L’électeur de 60 ans de 2026 n’est pas celui de 2000. Il est plus connecté, plus informé, plus exigeant et peut parfaitement sanctionner un appareil qu’il juge éloigné de ses préoccupations. Pour l’Istiqlal, l’enjeu sera donc de convertir son capital historique en crédibilité contemporaine et en vision pour l’avenir. L’avantage du parti nationaliste historique s’est érodé avec le temps.
PJD : le retour ne se décrète pas
Le cas du PJD est probablement le plus intéressant. Le parti conserve une couverture maximale : 92 listes locales et 12 régionales. Mais cette présence organisationnelle ne permet absolument pas de conclure à un retour électoral, n’en déplaise à son patron omniprésent. Sa canne est-elle assez solide pour en soutenir le poids ?
Après la rupture de 2021, le PJD joue une partition particulière : il ne cherche pas seulement des sièges, il cherche à démontrer qu’il n’est pas devenu une force résiduelle. Il veut revivre un moment de gloire.
Son avantage potentiel pourrait être celui des partis disposant d’une identité idéologique claire et de militants fortement structurés. Mais là encore, il existe un piège. Le Maroc électoral de 2026 n’est pas celui de 2016. La société a changé. Les attentes ont changé. Et le discours de dénonciation ne suffira pas nécessairement.
Le PJD devra donc répondre à une question simple : peut-il reconquérir les électeurs perdus sans simplement ressusciter le discours du passé et les invocations religieuses ?
Et la gauche ?
C’est peut-être là que les chiffres sont les plus intéressants. Les chiffres appellent ici d’ailleurs à la prudence dans la comparaison avec 2021 : le Parti socialiste unifié et la Coalition de la Fédération de la gauche étaient alors comptabilisés séparément, tandis qu’en 2026 apparaît une « Alliance de la gauche ». Une addition mécanique serait donc trompeuse.
Mais une chose est claire : la gauche dispose d’un espace politique potentiel, à condition de parvenir à le structurer. Le problème n’est pas nécessairement l’absence de thèmes. Emploi, services publics, pouvoir d’achat, égalité, protection sociale : les sujets existent. Le problème est celui de la crédibilité électorale et organisationnelle.
La gauche peut produire des idées, des analyses et des critiques. Mais peut-elle transformer cela en implantation, en candidats reconnus localement et surtout en mobilisation électorale ? C’est toute la question.
Parce qu’en 2026, la bataille ne se gagnera pas uniquement sur la qualité des programmes. Celui du PPS est particulièrement intéressant. Elle se gagnera sur la capacité à faire sortir les électeurs de chez eux.
Le grand paradoxe : les jeunes sont partout sauf dans les chiffres électoraux
C’est probablement la donnée la plus politique des chiffres de l’édition 2026 des élections législatives. Tout le monde parle des jeunes. Mais dans les listes électorales, leur poids relatif diminue fortement.
Les 18-24 ans passent de 8 à 4%. Les 25-34 ans de 19 à 15%. Pendant ce temps, les 60 ans et plus atteignent 29%.
Cela devrait faire réfléchir tous ceux qui pensent qu’une campagne très visible sur TikTok, Instagram ou X constitue automatiquement une stratégie électorale. La viralité n’est pas une voix. Un million de vues ne vaut pas un million de bulletins. Un compte suivi par des milliers de jeunes ne remplace pas un réseau de militants capable d’aller chercher les électeurs dans les quartiers, les villages et les communes.
Voilà peut-être le retour inattendu de cette élection : le numérique peut faire du bruit, mais le terrain peut encore faire les résultats.
Le scrutin des appareils… mais pas forcément celui des appareils gagnants
Il serait toutefois dangereux d’en conclure que les vieux partis sont condamnés à gagner. Le vieillissement du corps électoral peut favoriser les réseaux territoriaux anciens, mais il ne garantit rien. Car les électeurs peuvent également sanctionner les appareils qu’ils considèrent comme usés. Le véritable avantage ne sera donc pas seulement d’avoir un réseau. Il faudra avoir un réseau qui fonctionne.
Un candidat connu localement. Un notable. Une équipe. Des relais. Une capacité de mobilisation. Une réputation. Et surtout une raison suffisamment forte pour convaincre quelqu’un de se déplacer le jour du vote.
Le vrai scrutin commence maintenant
Finalement, les chiffres racontent une histoire beaucoup plus intéressante que celle d’une simple compétition entre partis. Ils racontent un changement du marché électoral marocain.
Qui réussira à mobiliser un électorat devenu plus âgé, plus difficile à conquérir et moins nombreux ? Parce que c’est peut-être le secret de cette élection.
En 2026, il ne faudra pas forcément convaincre plus de Marocains. Il faudra convaincre les bons électeurs… et surtout les faire voter. Dans cette bataille-là, les 7 288 candidats vont rapidement découvrir une vérité assez cruelle :
Il y a beaucoup de candidats dans la course, mais très peu d’élus à l’arrivée.