Le ministre et le ministricule – Par Abdelfattah Lahjomri

Le ministre et le ministricule – Par Abdelfattah Lahjomri

Le ministricule, étonnant mais ordinaire personnage. Quand le grand faisait un pas, il en faisait un demi derrière lui. Quand le grand serrait la main d’un invité, le petit tendait le cou pour serrer l’air traversé par la main de celui-ci

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Dans cette maqâma satirique, Abdelfattah Lahjomri met en scène un ministricule qui ne quitte jamais l’ombre d’un grand ministre avec l’énorme espoir que sa place dans l’image lui ouvrira un jour une place dans le plus haute du pouvoir.

Abdelfettah Lahjomri

Issa ibn Foudayl nous rapporta ceci :

Un jour, j’entrai dans la demeure de la politique. Les gens en vue s’y pressaient, les gens d’image s’y bousculaient ; chacun se parait de qualités qu’il ne possédait pas, et tout retardataire s’avançait comme si le temps lui avait demandé la permission avant de poursuivre son cours.

Je vis, à la place d’honneur, un grand ministre entouré de regards et chargé de toutes les conjectures. Les langues colportaient que son lendemain serait plus grand encore que son présent et que le fauteuil sur lequel il siégeait n’était qu’une banquette d’attente avant un autre fauteuil, aux piètements plus hauts et aux accoudoirs plus larges.

À sa droite se tenait un homme dont le ministère était court, mais l’assiduité longue. Il ne le quittait  pas d’une semelle dans aucune cérémonie, ne lui laissait, sur une photo, un empan qu’il ne vînt occuper, et ne voyait aucun objectif sans se pencher vers lui comme le tournesol suit le rotation du soleil.

Je demandai à mon compagnon :

— Qui est donc cet homme collé à l’autre comme une moule au rocher ?

Il répondit :

— C’est le petit ministre.

Je demandai :

— Et de quel ministère ?

Il répondit :

— Dans les registres, son ministère porte un nom. Sur les estrades, lui s’appelle : « Se tenir aux côtés du grand ministre ».

Étonnant mais ordinaire personnage. Quand le grand faisait un pas, il en faisait un demi derrière lui. Quand le grand serrait la main d’un invité, le petit tendait le cou pour serrer l’air traversé par la main de celui-ci. Et quand le grand riait, le petit lançait un rire plus rapide que le sien, comme s’il avait reçu d’avance une copie de la plaisanterie.

Dès que les caméras pointaient, l’homme cessait d’être ministre pour devenir boussole : il n’indiquait plus qu’une seule direction, celle du grand. Le grand franchissait une porte, le petit entrait dans son ombre. Le grand s’asseyait, le petit prenait place à la lisière de l’image. Le grand se levait, le petit était déjà debout comme s’il en lisait télépathiquement les intentions.

Le grand se tournait à droite, le petit apparaissait à droite. Tournait à gauche, le ministricule devançait le mouvement pour rester en permanence dans son radar. À tel point que je crus le grand ministre doté de deux ombres : l’une produite par le soleil, l’autre par les ambitions de celui qui le suivait comme son ombre.

Le petit ministre possédait une science étonnante des distances. De la politique, il connaissait le nombre de centimètres qui le séparaient de l’épaule du grand ; du protocole, il retenait l’angle garantissant l’apparition de la moitié de son visage sur la photo ; des affaires de l’État, le calcul juste de ce qu’il fallait pour savoir où se tenait la caméra.

Si un photographe arrivait par la droite, il rampait vers la droite. S’il venait de la gauche, il émigrait vers la gauche.

Et lorsqu’un téléphone s’élevait au-dessus des têtes, son cou s’allongeait tant que je me demandais s’il n’avait pas dans son arbre généalogique une girafe.

Puis vint un jour où le grand ministre prononça un discours. Il s’avança vers la tribune et voici que le petit se tenait derrière lui, telle une virgule égarée à la fin d’une ligne. Le grand déclara :

— De grands chantiers nous attendent.

Le petit hocha si vigoureusement la tête que je craignis pour son cou la nécessité de travaux de réparation.

Le grand poursuivit :

— Il nous faut une vision à long terme.

Le petit plissa les yeux et scruta l’horizon, comme s’il voyait déjà la vision arriver au loin.

Le grand ajouta :

— La responsabilité exige que l’on travaille dans le silence.

Le petit fut le premier à applaudir. J’admirai l’empressement de l’homme qui applaudit le silence.

Après la dispersion de l’assemblée, je m’approchai de lui et lui dis :

— Excellence, je vous vois fort assidu auprès de cet homme.

Il me regarda l’air de celui qui connaît les grands secrets de l’État, puis répondit :

— La politique est fidélité.

Je dis :

— Dieu soit loué ! Et je vous vois plus fidèle encore que l’ombre.

Il sourit.

Je repris :

— L’ombre, toutefois, quitte son maître au coucher du soleil.

Son sourire s’effaça un peu, puis il déclara :

— Nous formons une seule équipe.

Je répondis :

— Vous dites vrai. Mais une équipe compte des joueurs, tandis que, depuis une heure, vous courez derrière le maillot sans toucher le ballon.

Il toussota.

Je lui demandai :

— Peut-être Votre Excellence aime-t-elle travailler loin des projecteurs ?

— Énormément, répondit-il.

Je dis :

— Est-ce donc pour cela que je vous vois toujours sous les plus puissants d’entre eux ?

Il détourna le visage.

Le lendemain, une autre cérémonie fut organisée. Le grand ministre y assista. Je cherchai le petit ministre, mais ne le vis point.

Je me dis : peut-être mes paroles l’ont-elles irrité ; peut-être s’est-il repenti de fréquenter les objectifs ; peut-être est-il retourné à son ministère pour voir s’il y restait encore des fonctionnaires capables de le reconnaître.

Soudain, les caméras se levèrent. Le voici qui surgit entre deux hommes, fendit les rangs avec détermination, allongea le pas jusqu’à prendre place aux côtés du grand, rajusta sa veste, releva le menton et déploya sur son visage un sourire officiel qui ne disait rien et promettait tout.

Je compris alors le secret de cet homme. Il ne craignait pas de manquer une réunion. Il craignait de manquer la photo. Il n’accompagnait pas le grand ministre par goût de la compagnie. Il accompagnait son avenir possible.

À ses yeux, le grand n’était pas un collègue au gouvernement, mais un ascenseur politique. Le petit avait posé le pied devant sa porte dès le rez-de-chaussée et juré de ne pas en descendre avant de savoir jusqu’à quel étage il monterait.

J’appris ensuite que les journaux avaient publié, le lendemain matin, une photographie de la cérémonie. Le grand ministre apparaissait au centre, bien visible et imposant. Derrière lui se montrait la moitié d’un visage que tout le monde connaissait bien.

Quelqu’un demanda :

— Qui est-ce ?

Je répondis :

— C’est un ministre de plein exercice… une moitié au gouvernement, l’autre sur la photo.

Puis je m’en allai en disant : que Dieu ait en Sa miséricorde les hommes qui recherchaient la gloire par leurs œuvres, et qu’Il vienne en aide à une époque où certains la recherchent en choisissant avec art le bon endroit pour la pose.

Réfléchissons-y ; encore une semaine à tenir.

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