International
Une gesticulation géopolitique ? Par Samir Belahsen
De G à D : les présidents sud-africain Cyril Ramaphosa, indonésien Prabowo Subianto, le Premier ministre indien Narendra Modi, le sprésidents chinois Xi Jinping, russe Vladimir Poutine et le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed réunis pour une visite conjointe de l'exposition « Bharat Innovates » lors du 18e sommet des BRICS à New Delhi, le 12 septembre 2026. (Photo : Kristina Solovyova / POOL / AFP)
En 2026, la multiplication des sommets internationaux donne l’image d’une diplomatie en activité permanente, sans pour autant enrayer l’aggravation des tensions, l’affaiblissement du multilatéralisme et la fragmentation des rapports de force. Déclarations solennelles, alliances fluctuantes et montée d’un ordre multipolaire encore incertain, Samir Belahsen interroge une scène internationale où la recherche de nouveaux équilibres semble avancer au rythme des crises.

Samir Belahsen
« Les forts font ce qu’ils peuvent et les faibles subissent ce qu’ils doivent. »
Thucydide / Histoire de la guerre du Péloponnèse
« Le monde est plus sûr quand les hommes d’État identifient les intérêts nationaux de leur pays et agissent en conséquence. »
Henry Kissinger / Diplomatie
Une agitation diplomatique sans boussole ?
L’année 2026 est marquée par une succession de sommets internationaux à haute densité symbolique, OCS à Bichkek, OTAN à Ankara, BRICS à New Delhi, rencontres Trump–Xi, G20, qui donnent l’impression d’une diplomatie en surrégime. Pourtant, derrière les déclarations de « retenue maximale », d’« engagement indéfectible » ou de « nouvel ordre mondial », les lignes de fracture se creusent et les institutions multilatérales apparaissent de plus en plus fragilisées.
Assistons-nous à une coordination réelle face aux crises, ou à une forme de gesticulation diplomatique qui masque l’absence de vision commune ?
Une première réponse serait que la diplomatie multilatérale contemporaine fonctionne différemment de celle de la Guerre froide, par ajustements incrémentaux, successifs, plutôt que par blocs figés, ce qui n'équivaut pas nécessairement à un échec.
Que disent les sommets récents ?
Le sommet de l’OTAN (juillet 2026) a réaffirmé l’article 5 et la solidarité atlantique, tout en mettant en lumière les tensions entre Donald Trump et plusieurs alliés européens, notamment sur le partage du fardeau financier et stratégique. Les critiques américaines à l’encontre de l’Alliance et les doutes sur la fiabilité du partenaire américain poussent l’Europe à s’interroger sur sa propre autonomie stratégique.
Le sommet des BRICS à New Delhi (septembre 2026) a appelé à une « retenue maximale » face à l’escalade des tensions au Moyen-Orient, sans pour autant s’accorder sur une position véritablement unifiée sur la guerre en cours.
La Chine, l’Inde et la Russie cherchent une voix commune, mais leurs intérêts divergents vis-à-vis de l’Iran et du Moyen-Orient.
Des journées à forte densité géopolitique, comme les rencontres Trump–Xi en mai 2026, ont concentré en quelques heures des enjeux stratégiques majeurs : Iran, Taïwan, ordre économique mondial. Entre-temps, l’ONU alerte encore et toujours sur les risques de guerres à grande échelle, mais ses résolutions peinent à s’imposer face aux impérialismes qui « s’exonèrent du droit international ».
Entre coordination de façade et recomposition silencieuse
Les appels à la « retenue maximale » ou à la « protection des civils » se multiplient, mais s’accompagnent rarement de mécanismes contraignants ou de sanctions crédibles. Cette disproportion entre le ton des déclarations et la faiblesse des engagements concrets alimente l’idée d’une diplomatie de communication plus que d’action. Les discours forts cachent des engagements flous.
Au sein même des BRICS, l’Arabie saoudite et les Émirats adoptent une posture hostile à l’Iran, tandis que la Russie et la Chine maintiennent des échanges avec Téhéran. De même, l’OTAN affiche une cohésion retrouvée à Ankara, mais les tensions internes sur le financement, la stratégie et la crédibilité du leadership américain persistent... Des alliances faibles et parfois contradictoires.
Le multilatéralisme existe toujours, mais il devient sélectif : on l’invoque quand il arrange, on le contourne quand il gêne.
Le monde multipolaire, promesse ou menace ?
Dans un système multipolaire, l’absence d’un « gendarme » unique peut conduire à une fragmentation normative, où chaque bloc impose ses propres standards. Certains dirigeants, comme Erdogan à l’Organisation de coopération de Shanghai, plaident pour un ordre mondial multipolaire, mais sans clarifier les mécanismes de régulation des conflits.
Plusieurs rapports décrivent 2026 comme potentiellement l’année la plus dangereuse depuis la veille de la guerre mondiale, avec plus d’une centaine de conflits armés recensés et un risque accru de guerres à grande échelle. La transition vers un ordre multipolaire pourrait donc s’accompagner de conflits par procuration, de guerres régionales et de crises humanitaires majeures.
Les pays moyens et petits risquent de se retrouver pris en étau entre les grandes puissances, contraints de choisir leur camp ou de subir les conséquences des affrontements indirects. Cette dynamique est déjà visible au Moyen-Orient, en Europe de l’Est et en Asie du Sud. Quand le droit international devient une option, la guerre redevient une politique.
Le multilatéralisme, qui parait être la seule utopie peut-il fonctionner sans leadership clair ? L’affaiblissement des États-Unis comme garant de l’ordre libéral, combiné à la montée de nouvelles puissances, laisse peu de place à un système fondé sur des règles communes.
La multipolarité est-elle inévitable, et sous quelle forme ?
Si le monde tend vers plusieurs pôles, on peut se demander comment ils seraient structurés ; autour de blocs cohérents, Occident, Eurasie et Sud global ou d’alliances plus fluides et plus opportunistes. La multipolarité sans règles, c’est la loi de la jungle avec des microphones.
Quels rôles pour les institutions internationales ?
L’ONU, l’OTAN, le G20 et d’autres forums peuvent-ils se réformer pour rester pertinents, ou deviendront-ils de simples chambres d’enregistrement des rapports de force et de constat des divergences ?
Quelles stratégies diplomatiques, économiques et sécuritaires permettraient de limiter les conflits par procuration et les escalades régionales lors de cette recomposition ?
Une transition à haut risque
La succession de sommets en 2026 ne traduit pas seulement une agitation diplomatique : elle révèle une période de transition où les anciens équilibres se délitent sans que de nouveaux ne soient encore stabilisés.
On vit la fin d’un monde et la quête d’un nouveau.
La « gesticulation » observée, entre déclarations solennelles et actes contradictoires, est le symptôme d’un monde en quête de nouvelles règles, mais aussi d’un ordre où la violence reste un instrument de politique étrangère.
La question n’est plus seulement de savoir si le monde multipolaire naîtra, mais à quel coût humain, politique et moral, et sous quelle forme il émergera : chaos fragmenté, blocs rigides, ou système hybride où coexisteraient compétition et coopération.