Culture du soupçon : Vivre en compagnie du doute – Par Abdesslam Benabdelali

Culture du soupçon : Vivre en compagnie du doute – Par Abdesslam Benabdelali

Le soupçon n'est donc pas nécessairement une défaite cognitive et une paralysie de l'action ; il n'est pas non plus l'aveu d'une ignorance à laquelle on ne pourrait résister. Car le doute n'est pas ignorance

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À l’heure où les anciennes oppositions entre droite et gauche, tradition et modernité ou progressisme et conservatisme semblent de moins en moins aptes à saisir la complexité des sociétés contemporaines, Abdesslam Benabdelali propose de déplacer la ligne de partage. Non plus entre ceux qui détiendraient la vérité et ceux qui seraient dans l’erreur, mais entre ceux qui acceptent de vivre avec le doute et ceux qui s’abandonnent aux certitudes. De Descartes à Montaigne, il défend ainsi le doute non comme une faiblesse ou une paralysie, mais comme une condition de la pensée, de l’action politique et de la démocratie.

Abdesslam Benabdelali

 

                         « Réfléchir, c'est nier ce que l'on croit » Alain

                        « Ce n'est pas le doute, mais la certitude qui rend fou » F. Nietzsche

À chaque approche d'échéances électorales, dans tel ou tel pays, il nous apparaît que les dualités habituelles à travers lesquelles nous regardons la société, la divisant en droite et en gauche, ne suffisent peut-être plus à comprendre ce qui se joue ni à suivre les différentes mutations en cours. Jusqu'à récemment, nous nous reposions sur ces dualités, croyant comprendre les choses dès lors que nous classions le monde en catégories et en camps. La société se scindait, à nos yeux, en deux grandes parts : le camp de la vérité, puis celui de l'égarement. D'un côté les tenants de la droite, de l'autre ceux de la gauche. Cette dualité a pris des formes variées et des traductions diverses : on l'a appelée tantôt progressisme et réaction, tantôt avant-garde et retard, tantôt encore tradition ou conservatisme et modernité. Mais elle n'a pas tardé à révéler son incapacité à rendre compte des conflits qui secouent les sociétés : ce qui passait pour des murailles infranchissables séparant l'un de l'autre s'est vite effondré, et il est devenu impossible de savoir ce qui appartient à tel camp et ce qui appartient à tel autre ; on a constaté que bien des gauches s'étaient droitisées, et que les voies de la modernisation avaient fini, en définitive, par prendre les formes mêmes de la tradition.

Cela ne signifie évidemment pas que les sociétés se soient unifiées et que les contradictions qui les traversent se soient dissoutes ; simplement, les catégories à travers lesquelles on regardait la société pour comprendre ses conflits et analyser ses contradictions ont perdu toute force opératoire.

D'aucuns ont prétendu que cette perte de la capacité à distinguer — qui est pourtant la propriété inhérente à l'activité rationnelle chez le père de la rationalité, comme on le sait — et cette confusion du regard, sont ce qui a conduit beaucoup à désespérer de tout outil d'analyse, pour ne pas dire à désespérer de toute efficacité et de toute tentative d'agir sur le réel ; les précipitant ainsi dans les « ténèbres » du doute et le désarroi du soupçon, ce qui pourrait paralyser tout désir réel de changement et toute ambition d'agir sur le monde pour le « transformer ».

Mais pourquoi cette association hâtive entre le doute et l'incapacité à comprendre et à agir ? Pourquoi associer le doute aux ténèbres et à l'ignorance ? Nombre de penseurs n'ont-ils pas considéré que le chemin vers la certitude passe par le doute ? L'auteur de « critère de l'action » n'a-t-il pas écrit : « Ne serait-ce que pour ébranler ta croyance héritée, ces propos suffiraient à te rendre service, tant les doutes mènent à la vérité. Qui ne doute pas ne regarde pas ; qui ne regarde pas ne voit pas ; et qui ne voit pas demeure dans l'aveuglement et l'égarement » ? (فمن لم يشك لم ينظر، ومن لم ينظر لم يبصر، ومن لم يبصر، بقي في العمى والضلال ) Le père de la rationalité lui-même n'a-t-il pas fait du doute le commencement de toute pensée, et même le chemin vers la conscience de soi et du monde ?

Le soupçon n'est donc pas nécessairement une défaite cognitive et une paralysie de l'action ; il n'est pas non plus l'aveu d'une ignorance à laquelle on ne pourrait résister. Car le doute n'est pas ignorance. Douter est une forme d'accès à la connaissance, ou du moins le commencement de toute connaissance.

Aussi, plutôt que les classifications traditionnelles entre ceux qui « possèdent » la vérité et ceux qui ne la possèdent pas, il semble que la frontière qui s'impose aujourd'hui ne soit plus celle qui oppose le doute à la croyance, mais celle qui distingue une pensée encline à simplifier les choses, à les réduire à un facteur unique et à les regarder d'un seul point de vue, d'une démarche qui ose penser dans la complexité.

Disons donc que nous sommes aujourd'hui devant deux attitudes : d'un côté les extrémistes, de droite comme de gauche ; de l'autre, ceux qui ne cessent de chercher à s'éloigner de toute forme d'extrémisme — à condition de ne pas définir ici l'extrémisme comme l'adhésion à telles ou telles vérités, mais comme une manière de penser qui glisse vers l'unilatéralité du regard et redoute la pensée complexe. L'extrémisme ne se définit pas ici par le contenu de la croyance, mais par sa forme et son style.

Il apparaît alors que la dualité qui nous reste est celle qui partage les membres de la société non pas entre ceux qui se placent du côté de la vérité en reléguant les autres du côté de l'erreur, mais entre ceux qui doutent sans cesse d'être proches de la vérité, et ceux qui sont habités par le sentiment permanent d'être « dans le vrai ».

Comme si toutes ces dualités se résolvaient finalement en ceci : ceux qui parviennent à vivre en compagnie du doute, et ceux qui se précipitent vers les certitudes — à condition d'entendre cette compagnie non comme une plongée dans un nihilisme et un désespoir absolus, mais comme l'acceptation que les choses sont peut-être plus complexes qu'on ne le croit ; comme un sentiment inassouvi de manque et de besoin ; comme une conscience persistante d'inachèvement ; et comme une conscience constante des limites.

Cette conscience n'est en rien contraire à l'efficacité. L'action dont a besoin le doute, et dont le doute lui-même a besoin, n'est ni une action téméraire ni une action craintive, mais un engagement provisoire et toujours révisable : l'action de celui qui tranche aujourd'hui tout en sachant qu'il pourra se corriger demain, non par faiblesse de volonté, mais parce qu'il refuse que sa conviction se fige en dogme. Le doute devient alors non pas le contraire de l'action politique, mais la condition même d'une politique véritablement démocratique, fondée sur la délibération, la révision et l'alternance — à l'inverse des politiques totalitaires, qui se nourrissent toujours de certitudes absolues ne tolérant aucune discussion.

Le meilleur exemple de cette compagnie entre le doute et l'action n'est pas le père de la rationalité, l'auteur du doute méthodique ; car Descartes avait, en effet, prémuni son doute par une morale provisoire empruntée toute faite au stoïcisme des pères jésuites qui l'avaient formé, si bien qu'il semblait douter de tout, sauf de ce qu'il avait hérité comme règles de conduite.

Le représentant le plus fidèle, à notre sens, de cette compagnie entre le doute et l'action est plutôt Montaigne, qui ne trouva aucun fondement théorique permettant de concilier son incertitude permanente et son engagement dans l'action politique, mais vécut cette contradiction sans jamais la résoudre. Car celui-là même qui fit de sa devise « Que sais-je ? » l'intitulé de tout son projet intellectuel — moyen de dévoiler toute certitude héritée et de relativiser tout jugement humain — est aussi celui qui accepta d'être maire de Bordeaux, et exerça cette responsabilité avec sérieux durant des années. Montaigne n'y vit aucun paradoxe appelant une solution philosophique, car il ne cherchait pas, au fond, un système unifiant le doute théorique et la certitude pratique ; il lui suffisait que l'action politique n'exige pas la possession de la vérité absolue, mais seulement l'acceptation d'agir dans les limites de ce qui est disponible et probable, avec la conscience constante que ce jugement probable demeure révisable et corrigible, et que le doute est inhérent à toute vie pratique, loin de la paralyser.