Politique
École marocaine : Le public et le privé face à PISA - Dr Az-Eddine Bennani
Il faut dire clairement si les écoles françaises au Maroc figurent dans l’échantillno de PISA, et selon quelle catégorie elles ont été comptées. Une comparaison de scores bruts entre écoles qui n’accueillent pas les mêmes élèves pourrait confondre sélection sociale et efficacité pédagogique.
À partir d’une chronique de Naïm Kamal sur les résultats de PISA, Az-Eddine Bennani à distinguer clairement public et privé, à mieux mesurer les inégalités sociales et territoriales et à suivre les acquis dès le primaire, avec un objectif central: redonner à l’école publique sa capacité de mobilité sociale. Pour enrichir ce débat, une ‘’Exploration multiniveaux des causes de la pauvreté des apprentissages au Maroc : une approche globale’’, préparée par trois éminents chercheurs du PCNS – Aomar Ibrouk, Karim El Al Aynaoui et Tayeb Ghazi, a déjà fait ce travail en 2023. Le Quid est en train de l’exploiter pour en présenter une large synthèse.

Az-Eddine Bennani, HDR France
Dans sa tribune « Les défis persistants du système éducatif marocain : un diagnostic répété », publiée par le Quid.ma et L’ODJ le 19 septembre, Naïm Kamal pose une question que nous ne pouvons plus éluder : pourquoi les réformes se succèdent-elles sans que l’école retrouve pleinement sa fonction d’ascenseur social ? Je partage la nécessité de regarder les résultats en face. Mais il faut aussi comparer, distinguer les parcours scolaires et interroger les mécanismes qui ont fragilisé l’enseignement public.
Commençons par la France. Les résultats de PISA 2025 publiés par l’OCDE montrent que la France, elle aussi, connaît une baisse de ses performances : ses résultats en mathématiques et en lecture sont inférieurs à ceux de 2022 et comptent parmi les plus faibles de sa série historique. La comparaison avec le Maroc ne supprime pas les différences entre les deux pays. Elle invite toutefois à se garder d’une cause unique, qu’il s’agisse de l’arabisation, de la marocanisation ou d’un ministre. Comment sont formés et accompagnés les enseignants ? Que savent réellement lire, écrire et résoudre les élèves ? Comment les écarts sociaux et territoriaux évoluent-ils ? Ce sont des questions de fonctionnement, de continuité et de résultats.
Il faut ensuite poser franchement la question du privé. Son essor a-t-il contribué à dégrader la situation du public, alors qu’il attire les familles disposant de ressources et fait parfois appel à des enseignants fonctionnaires qui interviennent également dans ses établissements ? Je ne prétends pas que ce mécanisme explique à lui seul les résultats de PISA. Je demande qu’on l’étudie : combien d’enseignants du public travaillent aussi dans le privé, combien d’heures y consacrent-ils, sous quelles règles et avec quels effets sur le temps et la qualité de leur enseignement dans le public ? Il faut également distinguer les établissements privés entre eux. Le prix payé par les familles ne constitue pas, en soi, une mesure de la qualité pédagogique.
Je tiens à rappeler une réalité que les discours sur le déclin tendent à effacer. Nous sommes nombreux à avoir été formés par l’école publique des médinas. Pour ma part, j’ai fréquenté l’école Tawhid, dans le Mellah de Rabat. Elle s’inscrivait dans un enseignement public qui a ouvert des possibilités à des enfants de milieux modestes. Mon parcours, comme celui de tant d’autres, rappelle que cette école a su former des générations et permettre une mobilité sociale réelle. Il ne s’agit pas de prétendre que tout était parfait autrefois. Il s’agit de retrouver l’ambition qu’elle incarnait : une bonne école accessible à chaque enfant, indépendamment des moyens de sa famille.
Enfin, que signifie une moyenne nationale lorsque coexistent des établissements publics marocains, des établissements privés marocains et des écoles françaises au Maroc ? Le questionnaire des établissements de PISA 2025 distingue déjà les écoles publiques des écoles privées. Je demande donc que les résultats marocains soient analysés et publiés selon cette distinction, avec les effectifs concernés, le territoire et le milieu social des élèves. Il faut aussi dire clairement si les écoles françaises au Maroc figurent dans l’échantillon, et selon quelle catégorie elles ont été comptées. Une comparaison de scores bruts entre écoles qui n’accueillent pas les mêmes élèves pourrait confondre sélection sociale et efficacité pédagogique.
Je propose de compléter ces résultats par un suivi des acquis dès le primaire, là où se construisent la lecture, l’écriture et le raisonnement. À quinze ans, âge évalué par PISA, bien des difficultés se sont déjà accumulées. Une politique éducative sérieuse doit savoir où elles commencent, rendre visibles les progrès école par école et donner aux enseignants les moyens d’agir. Le numérique et l’IA peuvent aider à ce suivi et à l’accompagnement des élèves, sous la responsabilité des enseignants ; ils ne remplacent ni leur formation ni le travail quotidien en classe.
Le Maroc n’a pas besoin d’un requiem pour son école. Il a besoin de données assez précises pour juger les réformes, de règles claires entre le public et le privé, et d’une volonté durable de refaire de l’école publique une promesse crédible pour toutes les familles.