Chronique des internés politiques au camp de Sidi El-Ayachi

Chronique des internés politiques au camp de Sidi El-Ayachi

Médecin autrichien diplômé à Vienne, Hans Landsberg est un ancien combattant volontaire des Brigades internationales en Espagne, est documenté par l'Encyclopédie du United States Holocaust Memorial Museum.

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À partir d’archives du Protectorat français conservées au Centre des archives diplomatiques de Nantes, Mustapha Jmahri revient sur le rôle du camp de Sidi El-Ayachi, aux portes d’Azemmour, comme lieu d’internement et d’interrogatoire de détenus politiques pendant la Seconde Guerre mondiale.

Mustapha JMAHRI

Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida

Au cœur du dispositif de sûreté, géré par le Protectorat français, le camp de Sidi El-Ayachi, situé aux portes d’Azemmour, a joué un rôle central mais longtemps méconnu comme appareil répressif et de surveillance particulièrement sophistiqué. À l’été 1944, alors que la France combattante prépare la libération de la métropole, ce site devient le lieu de mise au secret de dizaines de détenus politiques, suspectés d’intelligence avec l'ennemi ou de collaboration économique. Le démantèlement des archives de la Direction des affaires politiques et du Bureau central de sécurité militaire à Rabat permet aujourd’hui de reconstituer le quotidien de ces interrogatoires où il était établi des procès-verbaux[1].

Les procès-verbaux montrent comment l'appareil administratif et policier du Protectorat français au Maroc, dans le contexte de la fin du régime de Vichy et de la Libération, enquêtaient sur les personnes soupçonnées de collaboration ou de liens avec l'Allemagne. Ces interrogatoires et leurs procès-verbaux étaient une véritable entreprise de surveillance et de classification des individus selon leur degré supposé de proximité avec l'Allemagne. L'interrogatoire servait à reconstruire des réseaux, à établir des responsabilités et à distinguer, parfois difficilement, la collaboration idéologique, l'intérêt économique, la contrainte et les simples relations personnelles.

Les dossiers Jabin et Schoch

La mécanique administrative de la Commission d’examen des libertés, instituée en mai 1944, s'activait sur directives du conseiller juridique du Protectorat. Une correspondance officielle datée du 14 septembre 1944 illustre la rigueur de ces procédures en ordonnant au contrôleur civil d'Azemmour, M. Hure, d'interroger en urgence le nommé Pierre Jabin. Ce citoyen français, d'abord frappé par une mesure de résidence forcée dans l'Est du Maroc à Missour, avait été transféré à Sidi El-Ayachi dans l'attente du réexamen de son dossier. La célérité de l'appareil policier local était telle que les annotations manuscrites d'époque à l'encre rouge indiquent l'exécution de la directive dès le lendemain.

C'est dans ce même contexte que se dessine la trajectoire de Manfred Schoch, dont l'interrogatoire est consigné le 17 juin 1944. Né à Duisbourg en Allemagne en 1900, Schoch avait pourtant acquis la nationalité française par un décret de naturalisation en mai 1933, après avoir servi pendant dix ans dans les rangs de la Légion étrangère. Établi à Marrakech au sein du quartier du Guéliz et marié à une Française, l'ancien légionnaire s'était retrouvé réformé et dans une profonde précarité financière à l'été 1942. Poussé par le besoin, il répond aux annonces de la presse coloniale de Vichy concernant « la Relève[2] » et franchit les portes du consulat d'Allemagne à Casablanca pour y rencontrer le vice-consul. Devant l'enquêteur d'Azemmour, Schoch déploie une ligne de défense patriotique rigoureuse, jurant avoir exigé le maintien de sa nationalité française et n'avoir envisagé ce travail de transition que pour faire vivre sa famille. Son statut d'ancien soldat ne lui évitera pourtant pas l'internement forcé à Sidi El-Ayachi, illustrant la sévérité de la justice d'exception de la France Libre à l'égard de ses citoyens d'origine germanique.

L'affaire Joséphine Lièvre

Le camp de Sidi El-Ayachi n'abritait pas seulement des profils militaires ou des travailleurs précaires, il servait également de lieu de détention pour les membres de la haute société coloniale suspectés de dérive idéologique. Le procès-verbal d'interrogatoire de madame Joséphine Lièvre, née Torrès, daté du 17 juin 1944, en est une illustration. Originaire d'Oran et résidant dans la luxueuse villa « Pierre Christian » à Anfa Supérieur, le quartier le plus huppé de Casablanca, cette citoyenne française se retrouve entendue dans les bureaux de la circonscription d'Azemmour.

Auditionnée sans l'assistance d'un avocat par le contrôleur Hure, Joséphine Lièvre doit s'expliquer sur les liaisons de sa cellule familiale avec les forces de l'Axe. Elle retrace le départ de son époux pour la France occupée en octobre 1942, un voyage facilité par sa participation au congrès du Parti populaire français (PPF), la formation ultra-collaborationniste. Si elle confesse sa propre inscription formelle au PPF, elle nie vigoureusement toute participation militante active. L'aveu le plus lourd concerne les activités économiques de ses proches : elle reconnaît explicitement que son mari et son beau-fils entretenaient des relations d'affaires directes avec les membres de la commission d'armistice germano-italienne en poste au Maroc avant le débarquement américain. Sa ligne de défense, axée sur la dissociation des responsabilités au sein du couple, tente de faire valoir qu'aucun Allemand n'a jamais pénétré dans sa villa, mais la suspicion de collaboration frappe les épouses restées sur place, les condamnant à l'isolement du camp littoral.

De Coninck, Dechwanden et Viale

La traque menée par la sécurité militaire de Rabat s'est concentrée sur les résidents européens issus de pays neutres, suspectés d'utiliser leur statut pour prêter main-forte aux diplomates du Troisième Reich. Le cœur de cette infiltration gravitait autour du consul général d'Allemagne, Auer. Le procès-verbal d'interrogatoire de Franck Gillis de Coninck, un ressortissant belge établi à Aït Melloul (Inezgane) et entendu à Azemmour le 17 juin 1944, dévoile ces connexions. Accusé de francophobie et de sympathie pour le mouvement nationaliste flamand (flamingant), Gillis de Coninck admet avoir adressé une correspondance élogieuse au consul Auer. Sa justification repose sur une stratégie de survie : courtiser les autorités allemandes pour obtenir un Ausweis (laissez-passer) indispensable pour sauver son frère resté en Europe occupée. Devant le refus d'une libération immédiate, l'interné de Sidi El-Ayachi formule une ultime supplique, teintée du vocabulaire de sa terre d'adoption, réclamant sa mise en résidence surveillée dans sa propriété à Agadir.

Cette même filière englobe le cas de Laure Dechwanden, née Weiss à Bâle, une sténodactylo de nationalité suisse résidant à Casablanca. Après une longue période de chômage forcé durant la guerre, son mari se met en rapport avec la délégation économique allemande, ce qui conduit Laure à accepter un emploi de secrétariat auprès du consul Auer. Face aux enquêteurs, elle admet que sa tâche dépassait le cadre de la dactylographie classique : « Mon rôle était non seulement celui d'une sténodactylo, mais encore j'introduisais les visiteurs. » Cet aveu de complicité dans l'antichambre du renseignement allemand scelle son internement. Plus au sud, c'est Axel Viale, un richissime propriétaire terrien danois installé à Taroudant depuis 1937, qui est emporté par la même vague. Propriétaire d'un domaine agricole de 500 hectares, Viale est arrêté pour avoir offert l'hospitalité au consul Auer pendant huit jours, le laissant parcourir ses terres à cheval. Pour le contre-espionnage de Rabat, ce séjour prolongé dans l'arrière-pays s'apparente à une mission de cartographie et de reconnaissance stratégique, transformant le colon danois en un dangereux détenu politique.

L'odyssée d'Éléonore Diaz Gonzales

Le procès-verbal d'interrogatoire de mademoiselle Éléonore Diaz Gonzales, mené à Azemmour en septembre 1944 par le contrôleur civil adjoint André Bourgouin. Cette jeune Espagnole de vingt ans, née à Cáceres mais élevée à Paris, livre un récit digne des grands romans. Après un séjour en Espagne franquiste en 1942, son destin bascule à Madrid lorsqu'elle croise le chemin de Jean Cazeau, alias « Mizzi », un agent de la Croix-Rouge qui lui propose de s'enfuir vers l'Afrique du Nord. Pour franchir les frontières, elle usurpe la nationalité française et adopte le faux nom de « Durand ». Débarquée seule à Casablanca le 15 décembre 1943, elle panique lors de son passage au rigoureux centre de tri de Médiouna : « Je me suis apeurée à l'idée qu'on pouvait découvrir ma supercherie et me prendre pour une espionne. » Interprétée par la sûreté comme l'attitude d'une agente infiltrée du Reich, cette peur motive son transfert et sa mise au secret à Azemmour.

L’épilogue de cette intense activité d'instruction est matérialisé par le bordereau d'envoi confidentiel daté du 20 juin 1944. Par ce document, le contrôleur civil Hure transmet le procès-verbal d'un certain Eugène Spardy au Bureau central de sécurité militaire à Rabat. Ce document révèle une anecdote médico-légale : dans un post-scriptum tracé à la plume, le contrôleur civil adjoint une lettre de Spardy visant à mettre en évidence, « sauf simulation », sa « débilité mentale ». Ce stratagème de défense, axé sur l'irresponsabilité psychiatrique pour échapper à la justice d'exception, illustre la détresse des captifs de Sidi El-Ayachi.

Le cas de Hans Landesberg

Médecin autrichien diplômé à Vienne, Hans Landsberg est un ancien combattant volontaire des Brigades internationales en Espagne, est documenté par l'Encyclopédie du United States Holocaust Memorial Museum.

Après avoir subi un long exode à travers les camps d'internement français d'Argelès, de Gurs et de Mont-Louis, il est transféré en 1941 vers le rude camp de toile de Jelfa, en Algérie. Le sauf-conduit officiel (modèle n°19) qui lui est remis à Laghouat le 22 octobre 1941 marque la fin de ce calvaire. Autorisé à prendre le chemin de fer en direction d'Alger pour y remplir ses obligations civiles, c'est immédiatement après cette libération qu'il parvient à rejoindre le Maroc. Là, il se heurte à la législation du Protectorat qui n'autorise les réfugiés à demeurer libres que pour une durée maximale de quatorze jours.

De nouveau incarcéré en raison de cette réglementation, il passe toute la période d'octobre 1941 à février 1943 enfermé dans l'ancien camp de Sidi El-Ayachi. C'est au cœur de cette détention qu'un document d'archive, daté du 26 janvier 1943, atteste qu'un laissez-passer lui est délivré. Ce sauf-conduit l'autorise à se rendre à Casablanca pour une durée de trois jours, lui permettant ainsi de finaliser ses formalités d'exil. Ces démarches portent leurs fruits quelques semaines plus tard : le 30 mars 1943, il obtient son visa américain. Hans Landesberg quitte définitivement le Maroc le lendemain et débarque à New York le 7 avril 1943, où il a pu reprendre l'exercice de la médecine.

Cette liste n’est pas exhaustive, d’autres prisonniers politiques européens se trouvaient dans le camp lors de cette période de la Deuxième Guerre mondiale, mais les archives les concernant ne sont pas facilement accessibles.

[1] Il s’agit de documents disponibles au Centre des archives diplomatiques de Nantes.

2 Sous le régime de Vichy, « la Relève » était un système d'échange de main-d'œuvre mis en place en juin 1942 par Pierre Laval.