Le Maroc attire les IDE… mais sa capacité d'absorption reste le véritable défi - Par Hamid Fayou

Le Maroc attire les IDE… mais sa capacité d'absorption reste le véritable défi - Par Hamid Fayou

Une des faiblesses concerne la structure même des investissements étrangers. Les données de l'OCDE montrent qu'environ 40 % du stock d'IDE est concentré dans les services, 25 % dans l'industrie manufacturière et 22 % dans le secteur de la construction, tandis que les activités à forte intensité technologique restent relativement limitées

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Hamid Fayou s’intéresse ici aux IDE et leur apport réel aux savoirs nationaux. Il indique que le principal défi du Maroc ne réside plus dans sa capacité à attirer les investissements directs étrangers, mais dans son aptitude à en maximiser les retombées. Il plaide pour des liens consistants entre recherche et industrie afin de transformer les IDE en un véritable levier de productivité, de compétitivité et de développement économique durable.

Hamid Fayou*

Le Maroc est aujourd'hui reconnu comme l'une des économies les plus attractives d'Afrique pour les investissements directs étrangers (IDE). Grâce à sa stabilité macroéconomique, à sa position géographique stratégique, à ses accords de libre-échange avec plus de cinquante pays, ainsi qu'au développement d'infrastructures de classe mondiale comme le port Tanger Med, les zones industrielles intégrées et le réseau autoroutier, le Royaume a réussi à attirer des multinationales de premier plan dans les secteurs de l'automobile, de l'aéronautique, des énergies renouvelables et de l'industrie manufacturière. Selon le World Investment Report 2025 de la CNUCED, les flux d'IDE vers le Maroc ont atteint 1,64 milliard de dollars en 2024, soit une progression de 55 % par rapport à l'année précédente, tandis que le stock d'IDE dépasse désormais 61,5 milliards de dollars. L'OCDE estime par ailleurs que le stock d'investissements étrangers représente près de 50 % du PIB marocain, un niveau largement supérieur à celui observé au début des années 2000. Ces performances confirment le succès des politiques d'attractivité mises en œuvre depuis plusieurs décennies. Toutefois, elles soulèvent une interrogation fondamentale : ces investissements produisent-ils réellement tous les effets économiques attendus sur la croissance, l'emploi, l'innovation et la compétitivité nationale ?

En réalité, la véritable mesure du succès des IDE ne réside pas dans le volume des capitaux attirés, mais dans la capacité de l'économie à les absorber et à les transformer en gains durables de productivité. Les travaux des économistes montrent depuis longtemps que les retombées positives des IDE  (qu'il s'agisse du transfert de technologies, de l'amélioration des compétences, de la diffusion des innovations ou du développement des exportations ) ne sont jamais automatiques. Elles dépendent de ce que l'on appelle la capacité d'absorption, c'est-à-dire l'aptitude des entreprises locales, des institutions et du capital humain à apprendre, assimiler et exploiter les connaissances apportées par les investisseurs étrangers. Lorsque cette capacité est insuffisante, les IDE peuvent certes créer des emplois et accroître les exportations, mais leurs effets restent limités sur la transformation structurelle de l'économie. Le Maroc semble précisément confronté à cette problématique : il attire des investissements de plus en plus importants, mais leur diffusion vers l'ensemble du tissu économique demeure encore incomplète.

L'industrie automobile illustre parfaitement cette contradiction. Le Maroc est devenu, en quelques années, le premier constructeur automobile du continent africain, avec une capacité de production dépassant le million de véhicules par an et des exportations qui figurent parmi les premières sources de devises du pays. Pourtant, une part significative des composants électroniques, des équipements de haute technologie et des intrants industriels continue d'être importée. Le taux d'intégration locale s'est certes amélioré, mais il reste inférieur aux niveaux observés dans plusieurs économies asiatiques ayant suivi une stratégie similaire. De nombreuses petites et moyennes entreprises marocaines peinent encore à satisfaire les exigences technologiques, financières ou organisationnelles imposées par les multinationales, ce qui limite leur intégration dans les chaînes de valeur mondiales. Ainsi, les IDE contribuent fortement à la production et aux exportations, mais leur effet d'entraînement sur le développement d'un tissu industriel national innovant demeure relativement modeste.

Cette situation est en grande partie liée aux insuffisances du capital humain et du système national d'innovation. Les études de l'OCDE soulignent que les bénéfices des IDE sont fortement conditionnés par le niveau de qualification de la main-d'œuvre et par la capacité des entreprises locales à investir dans la recherche et le développement. Or, malgré les progrès réalisés dans l'enseignement supérieur et la formation professionnelle, le Maroc fait encore face à une pénurie de profils hautement qualifiés dans plusieurs domaines stratégiques, notamment l'intelligence artificielle, la robotique, les semi-conducteurs, la cybersécurité ou l'ingénierie avancée. Les dépenses nationales consacrées à la recherche-développement restent inférieures à 1 % du PIB, un niveau éloigné de celui des économies émergentes les plus performantes. Les collaborations entre universités, centres de recherche et entreprises demeurent également insuffisantes, limitant la capacité de diffusion des innovations introduites par les investisseurs étrangers. Dans ces conditions, le transfert technologique reste souvent cantonné aux filiales des multinationales sans irriguer suffisamment le reste de l'économie.

Une autre faiblesse concerne la structure même des investissements étrangers. Les données de l'OCDE montrent qu'environ 40 % du stock d'IDE est concentré dans les services, 25 % dans l'industrie manufacturière et 22 % dans le secteur de la construction, tandis que les activités à forte intensité technologique restent relativement limitées. Plus préoccupant encore, près de 60 % des flux d'IDE enregistrés depuis 2014 concernent des activités à faible intensité numérique, alors que les secteurs directement liés aux technologies de l'information ne représentent qu'une part marginale des investissements entrants. Cette concentration sectorielle réduit les possibilités de diffusion des technologies les plus avancées vers les entreprises marocaines et limite les perspectives de montée en gamme industrielle. En parallèle, les investissements demeurent fortement concentrés dans quelques régions, notamment Casablanca-Settat, Tanger-Tétouan-Al Hoceïma et Rabat-Salé-Kénitra, accentuant les disparités territoriales et privant plusieurs régions du Royaume des bénéfices potentiels liés aux IDE.

Face à ces constats, la politique publique doit évoluer. La nouvelle Charte de l'investissement constitue une avancée importante en encourageant la création d'emplois, l'intégration locale, le développement régional et l'investissement dans les secteurs prioritaires. Toutefois, les incitations financières ne suffiront pas à elles seules. Le Maroc doit désormais investir massivement dans le renforcement de sa capacité d'absorption en développant le capital humain, en soutenant les PME innovantes, en facilitant leur accès au financement, en renforçant les partenariats entre universités et entreprises, en encourageant la recherche appliquée et en conditionnant davantage les avantages accordés aux investisseurs étrangers à des engagements précis en matière de transfert de technologies, de formation des compétences locales et de création de réseaux de sous-traitance nationaux. Les expériences réussies de pays comme la Corée du Sud, l'Irlande ou la Malaisie montrent que les IDE deviennent un puissant levier de développement lorsque les entreprises nationales disposent des capacités nécessaires pour apprendre et innover aux côtés des multinationales.

Le débat économique marocain doit donc dépasser la simple question des montants d'investissements attirés chaque année. L'objectif ne peut plus être uniquement de battre des records d'attractivité ou d'améliorer les classements internationaux. La véritable réussite se mesurera à la capacité du Maroc à transformer les IDE en productivité, en innovation, en création de valeur ajoutée locale et en compétitivité durable. À l'heure où le Royaume se prépare à accueillir des projets d'envergure liés à la Coupe du monde 2030 et poursuit sa stratégie de réindustrialisation, il est indispensable de faire de la capacité d'absorption le nouveau pilier de la politique d'investissement. Sans cette évolution, les IDE risquent de demeurer un moteur de croissance limité, bénéficiant principalement aux filiales étrangères. Avec une stratégie ambitieuse de renforcement des capacités nationales, ils peuvent au contraire devenir le principal accélérateur de la transformation économique du Maroc et de son ambition de rejoindre le cercle des économies émergentes à forte valeur ajoutée.

*Hamid Fayou est docteur en   économie et membre adhérent du Centre africain pour la recherche et les études stratégique

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