Crash aérien et secret médical : jusqu'où peut aller le devoir d'informer ? – Par Dr Anwar Cherkaoui

Crash aérien et secret médical : jusqu'où peut aller le devoir d'informer ? – Par Dr Anwar Cherkaoui

Le crash du vol Germanwings 9525 en 2015 dans le sud de la France, attribué par les enquêteurs à un acte volontaire du copilote, avait suscité un débat mondial les limites du secret médical

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À la suite d’un crash aérien, la recherche des causes peut conduire les enquêteurs à examiner l’état de santé des membres d’équipage. Mais la transmission d’informations médicales aux autorités compétentes ne saurait justifier leur divulgation publique. Anwar Cherkaoui plaide pour une information rigoureuse, fondée sur les conclusions officielles et respectueuse de la dignité des personnes.

Anwar Cherkaoui

 Expert en communication médicale et de santé

Chaque catastrophe aérienne laisse derrière elle un double héritage : un immense deuil et une quête de vérité.

Au Maroc comme ailleurs, plusieurs accidents de l’aviation civile ont profondément marqué les mémoires.

Chaque drame qui survient suscite les mêmes interrogations : que s'est-il réellement passé ? Les causes étaient-elles humaines, techniques, météorologiques ou organisationnelles ? Quelles responsabilités retenir ?

Et surtout, quelles leçons tirer pour prévenir de nouvelles tragédies ?

Les enquêtes des organismes de la sécurité aérienne sont souvent complexes, compliqués et longues.

Celles-ci sont précisément conçues pour répondre à ces questions.

Elle mobilise des compétences multidisciplinaires, analyse les enregistreurs de vol, les communications avec le contrôle aérien, les données météorologiques, la maintenance de l'appareil, les procédures opérationnelles ainsi que l'état de santé de l'équipage lorsqu'il constitue un élément pertinent de l'investigation.

C'est à ce stade qu'apparaît un sujet rarement abordé dans le débat public : celui du secret médical.

Lorsqu'un pilote décède dans un crash, les informations relatives à sa santé peuvent-elles être rendues publiques ? Un médecin est-il autorisé à révéler des éléments couverts par le secret professionnel afin d'expliquer, ou de contribuer à expliquer, une catastrophe aérienne ?

Ces interrogations ne relèvent pas uniquement de la déontologie médicale.

Elles concernent également la justice, le droit à la vie privée, la confiance des citoyens dans leur système de santé et la qualité même de l'information diffusée au public.

L'histoire récente de l'aviation montre que cette question dépasse largement les frontières d'un seul pays.

Après le crash du vol Germanwings 9525 en 2015 dans les Alpes-de-Haute-Provence, dans le sud de la France, attribué par les enquêteurs à un acte volontaire du copilote, un débat mondial s'est ouvert sur les limites du secret médical.

Des voix se sont élevées pour s'interroger sur la manière dont les informations psychiatriques pouvaient être partagées entre médecins, autorités aéronautiques et employeurs sans porter atteinte aux droits fondamentaux des patients.

À la suite de cette catastrophe, plusieurs pays ont renforcé les procédures d'évaluation médicale des pilotes tout en maintenant le principe du secret professionnel comme règle générale.

Des discussions comparables ont émergé après d'autres accidents où une pathologie, une prise médicamenteuse ou une incapacité médicale avaient été évoquées parmi les nombreuses hypothèses examinées.

Dans tous ces dossiers, les autorités d'enquête ont rappelé qu'aucune conclusion ne peut reposer sur une seule donnée médicale isolée.

Un accident aérien résulte souvent d'une combinaison complexe de facteurs humains, techniques, organisationnels et environnementaux.

Cette approche scientifique est essentielle.

Attribuer prématurément la responsabilité d'un crash à l'état de santé d'un pilote, avant la clôture de l'enquête officielle, expose à plusieurs risques : influencer l'opinion publique, alimenter la stigmatisation des maladies psychiques, fragiliser la présomption d'innocence des personnes décédées et détourner l'attention d'éventuelles défaillances techniques ou organisationnelles.

Le secret médical n'a jamais eu pour vocation de faire obstacle à la justice.

Les législations prévoient des exceptions permettant la transmission d'informations aux autorités judiciaires ou aux organismes officiellement chargés des enquêtes lorsque la loi l'autorise.

En revanche, leur divulgation dans l'espace médiatique obéit à des exigences éthiques beaucoup plus strictes.

Le médecin n'est ni enquêteur, ni juge, ni porte-parole de l'accusation ou de la défense.

Sa mission première demeure la protection de la personne, le respect de sa dignité et la préservation de la confiance indispensable à toute relation thérapeutique.

Cette obligation ne disparaît pas automatiquement avec le décès du patient.

Dans la plupart des systèmes déontologiques, le secret médical continue de produire ses effets après la mort, sauf exceptions prévues par la loi.

La question est également sociétale.

Si les citoyens craignent que des informations particulièrement sensibles concernant leur santé puissent être rendues publiques après leur décès en raison d'un événement médiatisé, c'est la confiance dans l'ensemble du système de soins qui risque d'être fragilisée.

Les catastrophes aériennes exigent transparence et vérité.

Elles imposent aussi prudence, rigueur scientifique et respect des droits fondamentaux.

Informer le public est une nécessité démocratique. Préserver le secret médical est une exigence éthique.

Entre ces deux impératifs, l'équilibre demeure fragile mais indispensable.

Car dans une société attachée à l'État de droit, la recherche de la vérité ne peut se construire au détriment de la confidentialité médicale.

Bien au contraire, c'est en conciliant ces deux exigences que se renforce la crédibilité des enquêtes, de la médecine et de l'information.