Quand l’innocence raconte la guerre, entretien avec Concilie Niyongoma à propos de son roman Belle, ma couronne !

Quand l’innocence raconte la guerre, entretien avec Concilie Niyongoma à propos de son roman Belle, ma couronne !

Regina est, pour moi, à la fois un personnage, une voix et un symbole. Héroïne du roman, elle est d’abord une enfant qui tente de comprendre le monde qui l’entoure. Elle est ensuite une voix : c’est elle qui raconte son histoire. (Concilie Niyongoma)

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Dans un pays marqué par les blessures de la guerre, Regina n’a que cinq ans lorsque sa mère disparaît et que son père est arrêté. Envoyée vivre chez une tante dans un village qu’elle ne connaît pas, elle grandit au milieu des secrets, des absences et des non-dits, cherchant obstinément à comprendre ce qui a brisé son enfance. À travers son regard d’une rare justesse, Belle, ma couronne ! explore la mémoire, la transmission, la résilience et la puissance de la parole face aux silences de l’Histoire. La romancière Concilie Niyongoma, née et vivant au Burundi raconte ainsi, à hauteur d’enfant, les blessures laissées par la guerre, les secrets familiaux et la quête d’une mère disparue. Enseignante de formation, elle explore dans ses romans la mémoire, les héritages de la guerre et la puissance de la parole face aux silences de l’Histoire.

Comment est née l’idée de Belle, ma couronne ! ?

Un soir, alors que je travaille tranquillement chez moi, je reçois d’un proche un message consternant. Le cœur serré, je quitte ce bureau paisible pour aller chercher une musique entraînante à la télévision, dans l’espoir que mes enfants se mettent à danser et que la cadence de leurs pas, mêlée à l’éclat de leurs rires, me remonte le moral. Et qu’est-ce que je découvre dans cette pièce habituellement si animée ? Tout, sauf la détente ! Les enfants suivent, bouleversés, la Passion du Christ et l’atmosphère semble retenir son souffle, comme pour prolonger chaque scène… C’est le Vendredi saint 2019 ! Hué sous la croix et la couronne d’épines, le Christ s’épuise à excuser ses bourreaux. J’ai alors l’impression que sa couronne signifie l’invincibilité plutôt que la honte. Face à ma propre plaie qui saigne et au sentiment de noyade qui m’envahit, je saisis ce pansement messianique comme une précieuse bouée de secours…

Les jours suivants, en méditant sur cette couronne à laquelle je ne trouve pas de qualificatif, je me replonge dans ma culture. Au-delà de sa portée distinctive et royale, la couronne renvoie à la maternité, à la fécondité et à la bénédiction. La jeune épouse comme la mère la portent fièrement lors des cérémonies de dot et de relevailles. Quant à la vache, figure majeure de la culture burundaise, elle reçoit une nouvelle couronne à chaque vêlage. Même si son veau meurt, sa couronne demeure.

Peu à peu, l’image de cette couronne est devenue le fil conducteur d’une histoire : celle d’une petite fille arrachée à sa mère, qui grandit au milieu des silences, des blessures de la guerre et des secrets de famille, tout en refusant de perdre son espérance.

C’est alors qu’est né Belle, ma couronne !

Qui est Regina pour vous : un personnage, une voix, un symbole ou un peu des trois ?

Au début du roman, Regina n’a que cinq ans. Après la disparition brutale de sa mère, elle est envoyée vivre chez une tante, dans un village qu’elle ne connaît pas. Tout au long du récit, le lecteur grandit avec elle et découvre, à travers son regard d’enfant puis de jeune fille, une vérité que les adultes cherchent à lui cacher.

Regina est, pour moi, à la fois un personnage, une voix et un symbole. Héroïne du roman, elle est d’abord une enfant qui tente de comprendre le monde qui l’entoure. Elle est ensuite une voix : c’est elle qui raconte son histoire. Parfois, elle assume pleinement son identité et s’exprime à la première personne, en disant « je » ; parfois, au contraire, la douleur la conduit à prendre de la distance avec elle-même, d’où le recours au pronom « elle ». Enfin, Regina doit sa survie à son innocence, mais aussi à son refus de se taire. Elle incarne un cri. Est-ce un cri de désespoir ou de résistance ? Sans doute les deux.

Regina est celle qui refuse l’éternité du malheur.

Le roman mêle une histoire intime à une mémoire collective. Comment avez-vous travaillé cet équilibre ?

Le roman raconte avant tout le parcours d’une enfant confrontée aux conséquences de la guerre sans jamais en posséder toutes les clés. À travers son histoire familiale, le lecteur découvre peu à peu une mémoire collective faite de violence, d’exils, de non-dits et de reconstruction.

Tout destin individuel se forge au sein d’une histoire collective. C’est de cette conviction qu’est née Regina. Son histoire commence au lendemain de la guerre, alors qu’elle n’est encore qu’une enfant privée de repères. J’ai placé sur son chemin des enfants et des adultes qui, chacun à leur manière, tentent de la guider, de l’égarer ou de la façonner.

Le regard enfantin qu’elle porte sur les événements, et qui suscite la sympathie du lecteur, l’empêche de comprendre pleinement ce qui lui arrive et, partant, de sombrer trop tôt dans son malheur. Au sein d’une famille traversée par les secrets et d’une société qui préfère souvent le silence à la parole, Regina peine à donner un sens à sa vie comme à construire le récit de son histoire.

Puzzle aux pièces manquantes ou « couronne » défaite par endroits ? Au lecteur de les rassembler.

La figure de la mère traverse tout le récit. Pourquoi ce thème est-il si central ?

Toute l’histoire est portée par la quête d’une mère disparue. C’est cette absence qui met Regina en mouvement et qui donne sa force au récit.

Même s’il s’inscrit en faux contre l’invisibilisation de la femme, le récit n’en offre pas pour autant une image idéalisée. Généralement rassurante, protectrice, sacrificielle, et que sais-je encore ?, la mère représente le fondement du foyer dans bien des sociétés. La figure maternelle qui se dégage de la lecture du roman est pourtant tout autre. La mère y est humiliée, effacée. Le récit naît de sa quête. Si l’héroïne parvient à retrouver cette mère, que tout semble malheureusement vouloir lui cacher, elle pourra enfin s’exclamer : « Belle, ma couronne ! Je t’ai enfin retrouvée ! »

Hélas ! Nous sommes nombreux à chercher, tout au long de notre vie, une mère idéale ou perdue.

Le livre évoque des événements douloureux sans jamais sombrer dans le désespoir. Était-ce une intention dès le départ ?

Le roman traverse des épisodes très douloureux (la guerre, la séparation, les violences familiales, les pertes) mais toujours à hauteur d’enfant.

Ce choix ne s’est pas imposé dès le départ. Le personnage de Regina s’est construit au fil des pages et des péripéties. À travers son regard enfantin, les événements douloureux se sont naturellement nuancés, sans rien perdre de leur gravité.

L’innocence sublime le désespoir.

Pourquoi avoir choisi le titre Belle, ma couronne ! ?

La couronne accompagne tout le parcours de Regina. Elle représente tour à tour l’amour, la maternité, la dignité, la souffrance, l’héritage et la résistance. J’aimais l’idée qu’un même titre puisse évoluer avec le lecteur au fil du roman.

Au début du projet, je ne me faisais qu’une idée vague des moments forts du roman. Le titre, Belle, ma couronne !, qui renferme à la fois une blessure et une consolation, est né de cette intuition. Je l’ai choisi pour permettre au lecteur de l’enrichir à son tour. Pour un adulte, il peut évoquer l’ironie ou même une forme d’humour. Sous le regard d’un enfant, il exprime plutôt l’émerveillement. C’est cette pluralité de sens qui m’intéressait. Une même formule peut être entendue de manière très différente selon celui qui la prononce, celui qui la reçoit ou le moment où elle est dite.

Bref, chaque personnage du récit peut s’approprier le titre, et chaque lecteur lui donner un sens. Le titre demeure insaisissable, et c’est ainsi qu’il me plaît.

Que souhaitez-vous transmettre aux jeunes lecteurs africains à travers ce roman ?

J’aimerais d’abord que les jeunes lecteurs se reconnaissent en Regina : dans ses doutes, ses blessures, mais aussi dans sa capacité à continuer d’avancer malgré tout.

Je voudrais dire aux jeunes lecteurs africains, mais aussi à ceux d’ailleurs, de ne jamais oublier leurs droits ni leurs devoirs. Chacun porte une couronne. Puisse-t-il la garder belle.

Pensez-vous que la littérature peut contribuer à la réparation des blessures individuelles ou collectives ?

La purgation des sentiments est l’une des principales fonctions de la littérature. La lecture autant que l’écriture permettent souvent d’exorciser les douleurs. Grâce à ses raffinements, la littérature peint des mondes multiples en trempant sa plume dans l’encre de la sensibilité. Même si elle est incapable d’ouvrir une plaie pour en extraire le mal, le beau langage peut l’apaiser : il caresse la blessure, nettoie les émotions négatives et favorise peu à peu la réparation. Plus que de simples éléments du décor, les belles images, les maximes et les sentences peuvent devenir des pansements. Elles consolent, protègent et éclairent. En tant que culture universelle, la littérature fortifie l’esprit et ouvre les horizons. Les grands écrivains parlent souvent au nom d’une collectivité, donnant voix à celles et ceux qui peinent à se faire entendre. Leurs œuvres nous aident à mieux comprendre les autres, mais aussi à mieux nous comprendre nous-mêmes.

Toutefois, il ne suffit pas de lire pour se croire à l’abri des maux ; encore faut-il conserver une âme sensible. Divertissante autant que nourrissante, la littérature ne guérit pas tout, mais elle peut contribuer à réparer certaines blessures, tout comme elle peut parfois en réveiller d’autres.

Quelles autrices ou quels auteurs ont influencé votre travail ?

Je n’ai pas d’auteur de prédilection. Bien sûr, certains parcours m’ont inspirée et des écrivains m’ont donné l’audace d’oser écrire. Mais ce sont souvent des personnages, plus encore que leurs créateurs, qui m’accompagnent. Je pense à la colère de Médée, à la culpabilité de Phèdre, à la douleur d’Andromaque, au docteur Rieux confronté à l’épidémie de peste, ou encore à Quasimodo. Ces figures ont nourri ma sensibilité et, sans doute, mon regard sur la souffrance humaine.

J’admire également des écrivains aussi différents que Victor Hugo, Julien Gracq, Marie NDiaye, Léonora Miano ou Roland Rugero. Pourtant, je ne dirais pas qu’ils ont influencé mon écriture. Ils ont surtout nourri la lectrice que je suis. Si je devais évoquer une véritable influence, je parlerais plutôt de mes professeurs de français et de littérature. Leur exigence, leur enthousiasme et leur passion pour les textes m’ont profondément marquée. Plus tard, des ateliers d’écriture et de belles rencontres littéraires ont renforcé ce désir d’écrire.

Au fond, ce sont moins des modèles d’écriture que des passeurs qui ont façonné mon parcours.

Si les lecteurs devaient retenir une chose après avoir refermé le livre, quelle serait-elle ?

Si le lecteur referme le livre en ayant accompagné Regina jusqu’au bout de son chemin, j’espère qu’il emportera avec lui une conviction… une leçon de courage.

Après avoir écrit ce livre, qu’avez-vous compris de nouveau sur la mémoire, la douleur ou l’espérance ?

Portée par une enfant, la mémoire se pare d’innocence, ce qui nourrit sa force et son espérance ; portée par un adulte, elle rime avec la douleur et semble exiger réparation.

Murakoze ! (Merci !)

Concilie Niyongoma, Belle, ma couronne !, Africamoude, 2026, 136 p., 75 DH.

https://bloombooks.ma/litterature/p28345-belle-ma-couronne.html?srsltid=AfmBOoqt1SskOFnYVevx63N2RTMrK7UJMCekG4DN-xJZEQgk-xEzEy4e

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