Le parti « Il faut » - Par Abdelfattah Lahjomri

Le parti « Il faut » - Par Abdelfattah Lahjomri

Il faut, un parti étonnant, qui n’a besoin ni de siège, ni d’adhérents, ni de programme détaillé

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À chaque campagne électorale, les candidats, les emblèmes et les couleurs changent, mais une formule demeure : « Il faut ». Abdelfettah Lahjomri piste cette Omniprésente dans les discours, qui promet tout et n’engage à rien.

Abdelfettah Lahjomri

J’ai écouté de nombreux discours, ce week-end, lors de rencontres organisées par des candidats et des candidates. Les promesses ont défilé sans rougir au point que les visages ont fini par se ressembler, les noms par se confondre et les programmes par se perdre dans le labyrinthe des applaudissements, des sourires et des grands mots.

Pourtant, de toute cette effervescence, je ne suis ressorti qu’avec une seule formule, restée accrochée à ma mémoire : « Il faut… ». Une formule courte, alerte, valable en tout temps et en tout lieu, qui suffit à elle seule pour ouvrir un discours, remplir un programme et, peut-être même, mener toute une campagne électorale.

À chaque saison électorale ressurgit le parti « Il faut », même si les noms, les emblèmes et les couleurs changent. Il est à la fois pluriel et singulier.

Un parti étonnant, unique, qui n’a besoin ni de siège, ni d’adhérents, ni de programme détaillé. Il est pourtant de toutes les campagnes, assiste à tous les meetings, occupe le premier rang dans chaque discours.

Comme cette formule est généreuse envers le candidat ! Elle ne nécessite ni budget, ni étude de faisabilité, ni calendrier, ni même un seul chiffre auquel l’électeur pourrait se référer un an plus tard pour demander des comptes.

Il suffit que le candidat hausse légèrement la voix, donne à ses traits la gravité de l’instant, la solennité du moment, fixe l’horizon avec le regard de celui qui porte la nation entière et son avenir sur ses épaules, puis déclare : il faut réformer l’enseignement, il faut combattre le chômage, il faut relever le secteur de la santé, il faut s’occuper des jeunes, il faut préserver la dignité du citoyen.

Oui, il le faut, qui pour le contester ? Le problème est que cet « il faut », prompt à épouser toutes les couleurs et faire avaler toutes les couleuvres, a vécu plus longtemps que certains des projets dont parle de manière interchangeable les candidats.

Le programme électoral en deux mots

Il suffit donc que le candidat commence à parler pour que le parti monte à la tribune : il faut créer des emplois, il faut restaurer la confiance du citoyen, il faut combattre la pauvreté… Les applaudissements redoublent et les phrases paraissent fortes et rassurantes.

Tout semble parfait jusqu’à ce qu’un importun, peu enclin aux politesses, pose la question qui gâche la fête et perturbe l’horizon :

Comment ?

Commence alors le moment du désarroi contenu.

Le candidat sourit, respire un coup, réfléchit, ou pas, un temps, boit une gorgée d’eau d’eau, remercie l’auteur de la question pour « son importance et sa pertinence », puis nous entraîne dans une longue promenade à travers les défis, les enjeux, l’approche globale, la vision stratégique, la sensibilité de la conjoncture et la volonté collective.

Et lorsque nous pensons qu’il va enfin répondre, il revient tranquillement à il faut…

C’est là que réside le génie de la formule.

Elle dit tout sans presque rien imposer à celui qui la prononce.

Qui pour contester la nécessité de réformer l’école ?

Qui se lèverait, lors d’un rassemblement électoral, pour déclarer que les hôpitaux n’ont pas besoin d’être améliorés ?

Qui pour affirmer que donner du travail aux jeunes est une idée saugrenue ?

Je considère donc la formule « il faut » comme le plus beau joyau du vocabulaire électoral. Elle donne à celui qui l’emploie l’allure d’un visionnaire sans l’obliger à présenter une vision claire, et suggère l’existence d’un projet sans lui en réclamer les détails.

Le candidat chevronné sait parfaitement comment l’utiliser.

Il ne vous dit pas combien de routes il construira, mais affirme : il faut désenclaver les régions reculées. Il ne précise pas le nombre d’emplois, mais proclame : il faut offrir des possibilités d’emploi aux jeunes.

Il ne vous indique ni quand commencera la mise en œuvre, ni combien elle coûtera, ni qui en assumera la responsabilité, car entrer dans ces détails risquerait de gâcher l’élégance du discours.

« Il faut », en revanche, demeure léger, propre, sans factures ni dates d’expiration.

« Il faut »… et pour le reste, que Dieu y pourvoie

Après avoir écouté tous ces discours, j’ai commencé à penser qu’« il faut » était le véritable candidat à toutes les élections. C’est lui qui assiste à toutes les rencontres, intervient sur tous les dossiers, promet tout à tout le monde sans que personne ne l’interroge sur son bilan. Et c’est lui qui gagne à chaque fois. Unique à sa manière effectivement.

Je ne crains donc pas la défaite du parti « Il faut ». Il n’a besoin d’aucune réalisation pour réussir, ni d’aucun engagement pour promettre. Plus il se dérobe à la confrontation avec le présent, plus il parle de l’avenir et fait oublier son passé. Il est l’enfant d’aujourd’hui, pas d’hier mais certainement de demain. Dans cinq ans.

Les élections passeront, les visages changeront, les affiches disparaîtront, mais « il faut » restera à sa place, fort, solide et prêt pour la prochaine échéance.

Quant au « Parti de la Mise en œuvre », il semble qu’il n’a pas encore obtenu les autorisations requises.

Réfléchissons-y, la campagne ne fait que commencer.

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