Politique
Marzouki, Alger et le Sahara : les vérités qui dérangent - Par Hassan Abdelkhalek
L’ancien président tunisien Moncef Marzouki au cœur d’une campagne algérienne pour sa défense de la souveraineté tunisienne et de l’indépendance de la décision nationale
L’ancien président tunisien Moncef Marzouki fait l’objet d’une campagne virulente menée notamment par deux anciens ambassadeurs algériens, Abdelaziz Rahabi et Amar Belani, après avoir accusé le régime algérien d’ingérence dans les affaires tunisiennes et de porter la responsabilité de la paralysie de l’Union du Maghreb arabe. L’ancien ambassadeur du Maroc à Alger revient sur cette controverse au cœur de laquelle figurent la question du Sahara et les relations entre Alger et Rabat.

Hassan Abdelkhalek
Une campagne fondée sur des accusations
Dans le sillage des attaques lancées contre lui par les relais médiatiques du régime algérien, l’ancien président tunisien Moncef Marzouki est depuis quelque temps la cible d’une campagne injuste menée par deux anciens ambassadeurs algériens, Abdelaziz Rahabi, également ancien ministre, et Amar Belani. En cause : l’appel de du premier chef d’Etat de la Tunisie après le ‘’printemps arabe’’ à Alger de cesse de s’ingérer dans les affaires de son pays, la Tunisie, l’accusant dans le même temps de la mort clinique de l’Union du Maghreb arabe (UMA).
Cette campagne s’est nourrie d’une série d’allégations et de contrevérités visant à masquer les faits et à dégager le régime algérien de toute responsabilité dans la dégradation de ses relations avec la Tunisie et le Royaume du Maroc, sur fond d’hostilité persistante à l’intégrité territoriale de royaume maghrébin.
Rahabi a ouvert sa campagne dans une tribune publiée par le quotidien algérien El Khabar, en avançant une contrevérité de taille : Marzouki ne serait pas tunisien d’origine et la Tunisie ne serait que son pays d’adoption. Une affirmation pourtant contredite par les faits : l’ancien président est né d’un père tunisien, feu Mohamed Badawi Marzouki, avocat et militant politique, qui ne s’était installé au Maroc en 1956 à la suite de son différend avec le régime du président Habib Bourguiba.
Rahabi a également omis de rappeler que l’élection de Marzouki à la présidence de la République tunisienne, en décembre 2011 par l’Assemblée nationale constituante, était encadrée par une législation imposant au candidat d’être tunisien, de ne détenir aucune autre nationalité et d’être né de deux parents tunisiens.
Marzouki et la relance de l’Union maghrébine
Concernant l’Union du Maghreb arabe, Rahabi a reproché à Moncef Marzouki d’avoir rompu avec la ‘’neutralité positive’’ qui caractérisait, depuis 1975, la position tunisienne sur la question du Sahara. Selon lui, l’ancien président tunisien aurait, en 2012, adopté « une audace inhabituelle » dans ses rapports avec Alger en cherchant à organiser à Tunis un sommet de l’Union maghrébine autour d’un seul point : un accord prévoyant l’acceptation par l’Algérie du plan marocain d’autonomie en échange d’un accès à l’océan Atlantique.
L’accusation de Rahabi a été rapidement battue en brèche par Marzouki, qui a affirmé être resté fidèle à la politique de neutralité positive adoptée par la Tunisie depuis 1975 sur la question du Sahara et le conflit entre l’Algérie et le Maroc. Il a également rappelé avoir œuvré, tout au long de sa présidence, à entretenir les meilleures relations possibles avec l’Algérie, précisant qu’à l’origine de l’hostilité algérienne se trouvait « le veto que le régime (de ce pays) a opposé à la révolution démocratique en Tunisie et à sa personne, le même que celui qu’il oppose à toute solution de réconciliation avec le Maroc ».
L’ancien ambassadeur Amar Belani a repris à son tour ce récit, affirmant dans une publication sur Facebook que « l’ancien président tunisien avait tenté d’imposer la tenue d’un sommet de l’Union du Maghreb arabe. Au final, celui-ci n’aurait été qu’une mise en scène protocolaire, visant moins à relancer un projet maghrébin à l’agonie qu’à permettre à son initiateur de s’attribuer, à moindre coût, le mérite symbolique d’avoir “réuni” les chefs d’État. L’autre objectif, resté inavoué, aurait consisté à promouvoir une offre relevant d’une simple manœuvre rhétorique et tactique : accorder à l’Algérie un accès à l’océan Atlantique en échange de son acceptation du plan marocain d’autonomie, ramenant ainsi une question de principe à une transaction géopolitique ».
Un récit algérien qui ne résiste pas aux faits
Les faits de cette période démentent pourtant le récit des deux diplomates algériens. Il y a plus de six ans, l’ancien président tunisien avait lui-même expliqué que l’initiative tunisienne de 2012 visait à réunir un sommet maghrébin non pas autour d’un seul point, mais afin de mettre en œuvre les objectifs de la Charte de l’Union du Maghreb arabe.
Il avait déclaré : « La proposition que j’avais alors présentée aux autorités algériennes, marocaines et libyennes était la suivante : serait-il possible, pour le moment, de parler d’autres sujets que de la question du Sahara ? Par exemple des cinq libertés : la circulation, le travail, la résidence, la propriété et la participation des citoyens des pays maghrébins aux élections municipales à l’intérieur de l’espace maghrébin. Cela créerait une nouvelle dynamique entre les peuples et, dans le cadre de cette dynamique, nous trouverions peut-être une solution au problème du Sahara au sein d’une Union maghrébine préservant l’indépendance des États et les frontières, et développant peut-être l’autonomie locale. Malheureusement, toutes les parties avaient alors accepté, à l’exception de la partie algérienne, qui avait annoncé son rejet de la proposition ».
L’Algérie et la poursuite du blocage de l’Union
Il apparaît ainsi que, depuis cette date et jusqu’à aujourd’hui, le régime algérien refuse l’établissement de l’Union maghrébine sur des bases solides telles que la libre circulation des personnes et des biens et l’engagement dans une intégration économique entre les cinq États membres. Une telle évolution l’obligerait à rouvrir la frontière terrestre avec le Maroc, qu’il a fermée unilatéralement en août 1994.
Le régime algérien a ainsi subordonné sa position sur l’Union à son hostilité envers le Maroc et son intégrité territoriale, s’opposant à toute tentative visant à sortir l’organisation de l’état de paralysie dans lequel elle se trouve.
Il y a quelques jours, dans un entretien accordé à Al-Quds Al-Arabi, Marzouki a de nouveau imputé au régime algérien la responsabilité de la situation dans la région maghrébine. Il a déclaré : « Oui, je suis convaincu que la politique de l’Algérie dans la question du Sahara est la cause de la mort clinique de l’Union maghrébine, ainsi que de l’aggravation de la pauvreté et des souffrances de nos peuples, sans oublier l’instrumentalisation des souffrances des Sahraouis retenus à Tindouf depuis des générations ».
Le Maroc n’a pas demandé le gel des activités de l’UMA
Sur ce point, l’ancien ambassadeur Amar Belani a multiplié les allégations, affirmant que « faire porter à l’Algérie la responsabilité du blocage de l’Union du Maghreb arabe relève d’une manipulation que les faits démentent. C’est le Royaume du Maroc qui, par l’intermédiaire de son ministre des Affaires étrangères de l’époque, Abdellatif Filali, a adressé le 20 décembre 1995 une lettre officielle à l’Algérie, alors présidente de l’Union, pour demander explicitement le gel de ses activités et de ses institutions. C’est donc Rabat, et non Alger, qui a pris l’initiative de suspendre le fonctionnement des institutions maghrébines, réduisant depuis lors l’Union à une structure institutionnelle vidée de sa substance ».
Belani passe cependant sous silence la raison qui avait motivé la lettre du défunt Abdellatif Filali, effectivement envoyée le 20 décembre 1995 au secrétariat général de l’Union du Maghreb arabe ainsi qu’à ses homologues des États membres, et non à la seule Algérie. Dans cette lettre, le Maroc annonçait le gel de sa participation aux institutions de l’Union, sans demander pour autant le gel des activités et des institutions de celle-ci.
Ce que ne dit pas Belani, c’est que cette position du Maroc répondait à la lettre adressée le 6 décembre 1995 par le ministre algérien des Affaires étrangères de l’époque, Mohamed Salah Dembri, au président du Conseil de sécurité des Nations unies, dans le but de défendre la position algérienne hostile au Maroc dans le processus de règlement de la question du Sahara conduit sous l’égide de l’ONU. Une démarche qui faisait abstraction des engagements de l’Union du Maghreb arabe, fondés sur l’unité et la préservation de l’intégrité territoriale de ses États membres, et non sur leur morcellement.
La réponse du Maroc reposait sur la clarté et sur la volonté de placer le régime algérien face à ses responsabilités : celui-ci ne pouvait continuer à proclamer son attachement à l’Union maghrébine tout en cherchant, dans le même temps, à porter atteinte à l’intégrité territoriale d’un État membre.
L’évolution des événements a ensuite confirmé que le régime algérien avait œuvré par tous les moyens à l’enterrement de l’Union du Maghreb arabe, dont le Secrétariat général exerce toujours ses activités depuis son siège à Rabat, sachant que depuis dix ans, l’Algérie ne s’acquitte plus de ses cotisations en tant que membre de l’Union. À cela s’est ajoutée sa tentative, couronnée d’insuccès, de substituer à l’UMA une Union de l’Afrique du Nord excluant le Maroc.
La situation des personnes retenues à Tindouf
Belani avance également des contrevérités lorsqu’il répond à Marzouki au sujet de la qualification des Sahraouis comme personnes retenues à Tindouf dont l’Algérie exploite les souffrances. Il affirme que l’ancien président tunisien « commet une falsification grave, car il reprend ainsi le récit marocain et les éléments de langage des autorités marocaines [...] et feint d’oublier que des dizaines de milliers de Sahraouis ont fui les combats et les bombardements marocains ».
Les faits remontant au milieu des années 1970 contredisent pourtant les assertions de Belani. Alors que le Maroc était engagé dans la récupération de ses provinces du Sud, la sécurité militaire algérienne a transféré de force des milliers de Sahraouis du Sahara vers Tindouf et fourni aux séparatistes du Polisario, placés sous sa supervision, les moyens sécuritaires et logistiques nécessaires pour asseoir leur contrôle sur les populations des camps de la Hamada. Le régime algérien a ainsi cherché à instrumentaliser ces camps afin de promouvoir une thèse séparatiste en perte de vitesse et de servir sa politique expansionniste dans la région.
Plusieurs fondateurs du Polisario revenus au Maroc et de leur utopie confirment que l’Algérie instrumentalise la question des personnes retenues à Tindouf au service de ses propres calculs géopolitiques régionaux, perpétuant ainsi le statu quo au détriment de leurs droits.
Il est désormais établi que le régime algérien ne respecte pas les obligations qui lui incombent au titre de la Convention de Genève relative aux réfugiés dans les camps de Tindouf. Les personnes qui y vivent sont, dans les faits, retenues et privées de la liberté de circulation, de la liberté de travailler ainsi que d’autres droits fondamentaux. C’est pourquoi l’ancienne Commission des droits de l’homme des Nations unies avait déjà refusé d’exonérer l’Algérie de ses responsabilités, affirmant qu’il lui revenait de garantir aux populations présentes dans les camps de Tindouf leurs droits, leurs libertés et l’accès à des voies de recours effectives.
Les services algériens et l’attentat de Marrakech
L’ancien ambassadeur Belani a également repris le même argument éculé pour justifier la décision du régime algérien de fermer la frontière terrestre avec le Maroc, après que Rabat eut imposé, en août 1994, un visa aux ressortissants algériens à la suite de l’attentat terroriste perpétré contre l’hôtel Atlas Asni à Marrakech.
Il a affirmé que « le ministre français de l’Intérieur de l’époque, Charles Pasqua, avait déclaré publiquement que les commanditaires et les auteurs de l’attentat de Marrakech appartenaient tous au Mouvement de la jeunesse islamique marocaine, également connu sous le nom de “Chabiba Islamiya”, une organisation exclusivement marocaine ».
Il a également prétendu que « cette information, venue de Paris et non d’Alger, invalide rétrospectivement le fondement des premières accusations, qui avaient servi de prétexte à l’instauration du régime des visas, puis à la fermeture de la frontière ».
Les éléments disponibles ont pourtant établi le contraire. Le ressortissant marocain, alors membre de la Chabiba Islamiya, qui avait supervisé l’attentat, résidait en Algérie. Les services de renseignement algériens lui avaient fourni un passeport algérien lui permettant de se rendre à Paris, où il avait recruté la cellule chargée de mener l’opération terroriste. Nombre des participants à l’attentat étaient, par ailleurs, des Algériens possédant également la nationalité française.
Une campagne qui révèle les impasses du discours algérien
Ainsi, l’offensive menée par les diplomates Rahabi et Belani contre l’ancien président Moncef Marzouki, en réaction à sa défense de la souveraineté tunisienne, de l’indépendance de la décision nationale et à ses critiques de la politique conduite par le régime algérien dans la région maghrébine, met en évidence la fragilité du discours algérien et l’échec désormais avéré de certaines de ses orientations, au premier rang desquelles figure l’hostilité persistante envers le Maroc et son intégrité territoriale.
Le fait que les deux diplomates algériens invoquent une nouvelle fois le prétendu principe du droit à l’autodétermination dans la question du Sahara ne résiste pas davantage à la force de la légitimité internationale, incarnée par la résolution 2797 des Nations unies, qui a confirmé qu’aucune solution au conflit artificiel ne peut être envisagée en dehors du régime d’autonomie dans le cadre de la souveraineté marocaine.