National
Ce que l’imaginaire espagnol recèle sur le Maroc : La violence de l’histoire et les péripéties du présent – Par Mohammed Noureddine Affaya
Les relations entre le Maroc et l’Espagne ont traversé des séquences historiques qui ont écrit leurs propres récits, produit leur imaginaire collectif des deux côtés et tissé des histoires humaines et culturelles dans lesquelles la géographie et l’histoire ont occupé une place exceptionnelle
Les tensions qui resurgissent périodiquement entre le Maroc et l’Espagne ne peuvent, explique le philosophe Mohammed Noureddine Affaya, membre de l’Académie du Royaume du Maroc, être dissociées d’un imaginaire collectif façonné par des siècles de guerres, de conquêtes, de colonisation et de représentations négatives du Marocain. Des derniers événements de Sebta aux épisodes de la Reconquista, de la guerre du Rif à la période franquiste, il retrace la formation de ces représentations et leur persistance dans une partie de la société et des élites espagnoles.

Mohammed Noureddine Affaya
Un imaginaire réveillé par les crises
L’histoire des relations maroco-espagnoles révèle chaque fois les manifestations de sa propre ruse dès que surviennent une confrontation, un événement dramatique, une poussée coloniale ou l’annonce d’une politique de soumission et d’humiliation. Ces manifestations imposent leur vocabulaire, explicite ou dissimulé, aux termes du débat, de l’échange, du positionnement et du jugement.
Ce qui s’est produit durant la dernière semaine de juillet 2026 constitue un nouvel épisode de l’histoire mouvementée de ces relations. Des expressions enfouies de l’imaginaire collectif espagnol ont resurgi, tandis que des jugements jusque-là tus se sont exprimés au grand jour, réapparaissant dans les espaces de conscience comme dans le lexique du discours politique et médiatique.
Depuis l’entrée des musulmans en Andalousie au VIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui, les relations entre les deux pays, déterminées par des causes et des contextes divers, ont oscillé entre confrontations, inimitiés, batailles directes et phases de rapprochement et d’entente.
Ces relations ont traversé des séquences historiques qui ont écrit leurs propres récits, produit leur imaginaire collectif des deux côtés et tissé des histoires humaines et culturelles dans lesquelles la géographie et l’histoire ont occupé une place exceptionnelle. La dialectique de la domination et de la libération a constamment constitué la matrice donnant à ces relations leurs équilibres, leurs dictant en même temps les modalités de gestion et leur temporalité.
Les épisodes se sont ainsi succédé au fil des siècles : conflits, occupations et reconquêtes. La guerre de Tétouan, marquée par sa brutalité et ses conséquences dévastatrices en 1859 et 1860, passant par l’occupation du Sahara en 1884, la conférence d’Algésiras de 1906 ou les puissances coloniales ont négocié le partage de leur influence du Maroc, prélude à la répartition du territoire marocain entre les français et les espagnols en 1912. La présence espagnole au Maroc fut ensuite marquée par la célèbre bataille d’Anoual en 1921, avant que des milliers de Marocains ne soient enrôlés et engagés dans la guerre civile espagnole entre 1936 et 1939. Après l’indépendance du Maroc en 1956, la question du parachèvement de l’unité territoriale devint l’un des principaux enjeux des relations entre les deux pays, avec la récupération de Tarfaya et de Sidi Ifni, puis l’épopée de la Marche verte. Le XXIe siècle s’ouvrit, lui, sur les manœuvres de la droite espagnole autour de l’affaire de l’îlot Perejil en 2002, puis sur les attentats sanglants de Madrid en 2004, avant d’aboutir à la reconnaissance par le Premier ministre Pedro Sánchez de la légitimité de la position marocaine sur le Sahara et de « l’autonomie » comme seule solution à cette question.
De l’histoire des conflits à la construction du « Maure »
Il ne s’agit pas ici d’écrire l’histoire des confrontations maroco-espagnoles. Cette tâche appartient aux historiens professionnels et de nombreux ouvrages et études leur ont déjà été consacrés.
Ce qui importe ici, c’est que ces épisodes, anciens comme récents, ont contribué à façonner en Espagne une représentation dépréciative du Maure et du Marocain, dont les traits négatifs se sont durcis au fil du temps et des confrontations. Cette perception s’est construite sur une opposition profondément hiérarchisée : d’un côté, une Espagne associée à la civilisation, au progrès et à la liberté ; de l’autre, un Maroc renvoyé à la sauvagerie, à la violence et à l’autoritarisme.
L’historien espagnol Eloy Martín Corrales, spécialiste de l’histoire des relations maroco-espagnoles, a disséqué les éléments constitutifs de cette représentation dans son ouvrage « L’image du Marocain en Espagne ». À travers des données, des illustrations et des textes, il y expose les conditions dans lesquelles cette image s’est constituée et cristallisée pendant trois siècles. Il montre notamment comment les représentations du « Marocain sous les traits d’un animal », assimilé au singe ou au chien, ont servi aux élites religieuses, politiques et culturelles espagnoles de moyen agressif pour le déshumaniser. C’est un sujet sur lequel je reviendrai dans un autre texte.
Dans le tumulte de ces affrontements et de ces tensions, les Espagnols ont forgé de multiples appellations pour désigner les Marocains : Aragonais, Arabes, Sarrasins, Mahométans, sauvages en général, voire Turcs, mais surtout Moros, Maghrébins, islamistes, et bien d’autres termes encore issus d’une conscience hostile façonnée par la longue histoire conflictuelle entre les deux rives.
Depuis l’entrée des musulmans en Andalousie jusqu’aux réactions, accusations et attaques verbales et politiques provoquées par les récents événements de Sebta et Melillia, la vision négative du « Moro » s’est ainsi développée et imposée jusqu’à s’installer dans l’imaginaire collectif espagnol et occuper de larges espaces dans la conscience des élites comme dans différents milieux sociaux.
L’Église et l’armée, matrices d’une représentation
Deux institutions ont tissé les composantes de l’imaginaire collectif espagnol : l’Église et l’armée.
La première a puisé le vocabulaire de cet imaginaire hostile dans la représentation générale que le christianisme latin s’est formée de l’islam tout au long du Moyen Âge et durant les croisades. L’institution militaire, quant à elle, a élaboré son récit hostile à partir des guerres et des batailles qui ont opposé les armées espagnole et marocaine.
Il n’est donc guère surprenant que les récents événements de Sebta aient conduit un religieux, Javier Aizpún, à tenir des propos d’une rare violence, allant jusqu’à appeler au bombardement de Rabat et à la réoccupation du nord du Maroc ; pas plus qu’il n’est étonnant de voir la ministre de la Défense figurer au premier rang de ceux dénonçant « l’invasion » de Sebta et affirmant la nécessité de défendre la « souveraineté espagnole » sur la ville.
Il ne faut pas considérer ces deux déclarations comme des propos isolés ou comme l’expression d’une opinion strictement personnelle. La profonde modernisation de la société, de l’économie et de la politique espagnoles n’a pas été accompagnée d’un bouleversement équivalent de la représentation archaïque de l’Autre enracinée dans l’imaginaire espagnol.
Cet imaginaire reste traversé par tout un ensemble de préjugés à l’égard du Marocain, auquel sont associés le fanatisme, la sauvagerie, la cruauté, l’hypersexualité, le fatalisme, la paresse ou encore le mensonge. Autant de représentations négatives dont la construction doit beaucoup à l’imaginaire chrétien médiéval.
L’institution ecclésiastique espagnole, qui dispose de relais extrêmement puissants et influents et dont de larges composantes constituent une base de la droite espagnole, veille à les mobiliser, à les exploiter et à les rappeler chaque fois qu’un incident se produit ou qu’un différend surgit entre l’Espagne et le Maroc.
L’incitation d’un religieux à bombarder Rabat et à « reconquérir le nord du Maroc » dévoile ainsi certaines expressions de cet imaginaire enfoui.
Ces jugements dépréciatifs et généralisateurs se sont forgés au fil des affrontements qui ont marqué l’histoire des deux pays. Les guerres chrétiennes de reconquête de l’Andalousie ont joué un rôle déterminant dans leur formation, notamment lorsque la figure de l’apôtre saint Jacques, présenté comme le « tueur de Maures », fut érigée en symbole d’un combat qui s’accompagna de politiques d’extermination humaine et culturelle visant les musulmans et les juifs d’Andalousie.
Il convient, à cet égard, de rappeler qu’en 1992, à l’occasion du cinquième centenaire de « expulsion » des musulmans, de nombreux travaux et ouvrages furent publiés en Espagne. S’appuyant sur des documents et des arguments historiques, leurs auteurs ont établi que ce qui a été désigné comme la « Reconquista » s’est aussi traduit par des politiques d’extermination ayant fait des centaines de milliers de victimes parmi les musulmans, auxquelles se sont ajoutés la famine, les déportations, l’asservissement et les conversions religieuses forcées.
De Grenade à l’expulsion des Morisques
Si 1492 marque la prise de Grenade, cette date annonce également les débuts de l’expansion ibérique sur les côtes méditerranéennes marocaines.
Melillia fut occupée en 1497, le rocher de Badis en 1510, puis le rocher d’Al Hoceïma, tandis que l’expansion s’étendait également vers les côtes d’Oran, Tunis et Tripoli. Le conflit ne concernait donc pas le Maroc seulement : il se déroulait également face à la puissance montante de l’Empire ottoman.
La confrontation des Espagnols avec cet « ennemi extérieur » les conduisit parallèlement à se méfier, puis à avoir peur des Morisques, désormais transformés en « ennemi intérieur » qu’il fallait éradiquer. Leur expulsion définitive intervint en 1609.
C’est pourquoi l’emploi, à l’occasion des récents événements de Sebta, de termes tels que « invasion », « déferlement », « atteinte à la souveraineté espagnole », « violation de l’intégrité territoriale » ou « invasion préméditée », ainsi que d’autres expressions mobilisées par la droite dans ses composantes modérée et radicale, mais aussi par des responsables officiels, doit être compris dans le contexte de cette peur historique, imaginaire et enfouie.
Il s’agit de la crainte, présente dans différents milieux, de voir les « Maures » et les Morisques nourrir de nouveau un désir de « vengeance », revenir en Andalousie pour récupérer leurs biens, leurs terres et leurs droits dont les chrétiens espagnols les ont spoliés, ou encore de voir le Maroc organiser une nouvelle marche afin de récupérer ses villes et ses îles occupées.
L’orientalisme espagnol et ses ambiguïtés
La formation de cette vision s’est développée parallèlement avec l’essor des travaux orientalistes espagnols qui, à leurs débuts et dans leur majorité, ne sont pas sortis d’une stratégie de consolidation des stéréotypes déjà établis.
Des évolutions relatives ont néanmoins touché le regard de certains orientalistes sur le Marocain, soit sous l’effet de la fréquentation directe du pays et de l’enquête sur le terrain, soit grâce à des œuvres artistiques telles que celles réalisées au Maroc par Mariano Fortuny, envoyé par le gouvernement espagnol pour documenter la guerre de 1860.
Mais le Maroc et ses habitants laissèrent sur lui, paradoxalement, une empreinte dont il ne put se soustraire. Le pays devint à ses yeux un espace visuel et culturel d’une richesse exceptionnelle par sa lumière, ses couleurs et ses habitants.
Par ses tableaux, il brisa la posture du « peintre de propagande » auquel on demandait de voir le Marocain comme un « ennemi ». Au contact des hommes et des paysages observés, il dépassa en partie le regard orientaliste porté sur l’Autre marocain et représenta une société et des individus dotés d’une densité culturelle et esthétique pour laquelle il ne dissimula pas, dans bien des cas, son admiration.
Les œuvres de Fortuny ne réussirent pas à libérer totalement son regard de sa perception « exotique » du Maroc. Elles obligèrent néanmoins de nombreux orientalistes, historiens et membres des élites à introduire une certaine relativité dans leurs jugements absolus sur le Maroc et les Marocains.
La connaissance au service de l’expansion coloniale
Malgré cela, nombre d’arabisants, d’africanistes et d’orientalistes se mobilisèrent pour offrir leurs services à l’État espagnol, pour lui fournir des « arguments » ainsi que des plans géographiques, historiques et politiques destinés à contrôler les régions méditerranéennes du nord du Maroc.
En face, l’État marocain, quelles que fussent les défaites qu’il subissait, ne se résigna jamais à la volonté de puissance coloniale et expansionniste de l’Espagne. Les sultans poursuivirent leurs tentatives pour récupérer les territoires conquis par la force, notamment celle menée par le sultan Hassan Ier pour libérer Melillia en 1893.
Cette confrontation fut, une fois encore, l’occasion pour les Espagnols de présenter les Marocains sous les traits d’autochtones « sauvages qui détestent la liberté, la civilisation et le progrès ». C’est le même vocabulaire que les Français employèrent dans leurs écrits pour décrire les Algériens et les Tunisiens et que les Britanniques mobilisèrent à propos des Égyptiens.
D’Anoual aux armes chimiques
De la conférence d’Algésiras de 1906 aux circonstances ayant conduit à la prise de contrôle définitive du Maroc et à sa double soumission par la France et l’Espagne, après différentes manœuvres avec les Allemands et les Britanniques, l’Espagne réussit à s’étendre dans le nord et le sud du Maroc. Cette implantation lui permit de produire une « connaissance » plus large du pays, de ses habitants et de leur culture.
Mais le choc provoqué par la défaite d’Anoual, lors de la guerre du Rif en 1921, qui coûta la vie à près de dix mille soldats, conduisit Français et Espagnols à unir leurs forces pour venir à bout de l’armée d’Abdelkrim El Khattabi, en recourant à tous les moyens de guerre, y compris aux armes chimiques.
Par les circonstances mêmes dans lesquelles elle survint, la défaite d’Anoual raviva les représentations du Marocain incarnant la violence, la cruauté, la traîtrise et le fanatisme.
Mais la guerre civile espagnole, qui éclata en 1936, vit le général Franco enrôler des dizaines de milliers de Marocains dans son combat contre le gouvernement légitime, les partis de la gauche socialiste, les communistes, les anarchistes ainsi que les nationalistes catalans et basques.
La brutalité avec laquelle Franco mena cette guerre et l’exploitation abjecte qu’il fit des Marocains contribuèrent à convaincre les élites politiques espagnoles de la validité des qualificatifs dont ils furent affublés : « sanguinaires, violeurs, ivrognes et cupides », parmi tant d’autres jugements dépréciatifs.
À l’inverse, les militaires franquistes traitaient les troupes marocaines avec beaucoup de respect, teinté de paternalisme et de contrôle, car ils présentaient la guerre contre l’autre camp comme celle de croyants, chrétiens et musulmans, contre des athées et des républicains.
Franco et l’image du « fidèle ami marocain »
Après la conquête du pouvoir par le fer et le sang par Franco et ses généraux, l’image du Marocain comme « fidèle ami » domina ainsi le discours officiel franquiste dans le cadre de ce que l’on appelait « l’amitié traditionnelle entre l’Espagne et le monde arabe ».
Les images offensantes du Marocain et du musulman disparurent provisoirement, tandis qu’un soutien mesuré était exprimé envers les mouvements arabes de libération contre les occupations britannique et française.
Mais la haine que les milieux antifranquistes nourrissaient contre la « troupe marocaine » et la « garde marocaine de Franco » conduisit des écrivains, photographes, caricaturistes et cinéastes à produire des représentations extrêmement insultantes et dévalorisantes du Marocain.
A la lumière du succès de la « transition démocratique » espagnole après la mort de Franco, à l’élargissement des espaces de liberté et à l’instauration d’un climat permettant l’expression des opinions et des divergences, des intellectuels espagnols se dressèrent contre ces représentations.
Des historiens, de nouveaux orientalistes, des artistes et des romanciers, parmi lesquels Juan Goytisolo, Bernabé López et l’historienne María Rosa de Madariaga, combattirent les images stéréotypées, généralisatrices et offensantes du Maroc et des Marocains.
Chacun, à sa manière et dans son domaine, s’efforça de dévoiler les arrière-plans politiques, religieux, psychologiques et culturels qui animaient les milieux affichants ou dissimulant leur hostilité envers les Marocains.
Cette hostilité était présente dans les discours de l’extrême droite comme de la droite modérée, mais également dans des organisations libérales et de gauche, au sein desquelles les sentiments anti marocains progressèrent après la Marche verte et la récupération des provinces du Sud. Ces milieux considérèrent cet épisode comme une nouvelle « trahison » marocaine de l’Espagne, Rabat ayant, selon eux, profité de l’agonie du général Franco et des incertitudes entourant la transmission du pouvoir pour porter atteinte à ce qu’ils considèrent comme les droits d’un « peuple sahraoui » à l’autodétermination.
Dans ce contexte, la décision de Pedro Sánchez de reconnaître la prééminence de l’autonomie comme seule solution à la question du Sahara, quels qu’aient été les circonstances et le contenu des négociations qui l’ont entourée, est à percevoir comme une décision courageuse.
Des figures socialistes de premier plan, parmi lesquelles l’ancien chef du gouvernement José Luis Rodríguez Zapatero et son ancien ministre des Affaires étrangères Miguel Ángel Moratinos, ont contribué à faire mûrir cette orientation, malgré la sympathie persistante qu’une large partie de la société espagnole continue d’exprimer envers les Sahraouis.
Maurophiles et maurophobes
En définitive, la société espagnole se répartit entre ceux qui éprouvent de l’affection et de l’estime pour les Marocains, les Maurophiles, qui regroupent certaines élites peu nombreuses, des catégories andalouses commençant à retrouver la conscience de leurs origines marocaines ou encore des Espagnols ayant vécu au contact de milieux marocains ; et ceux, majoritaires encore, qui ressassent les composantes d’un imaginaire hostile, les Maurophobes, comme les appelle Eloy Martín Corrales.
Leurs membres peuvent appartenir indifféremment à la droite, à la gauche ou aux mouvances nationalistes séparatistes.
Cette répartition a produit des images diverses et contradictoires de l’Autre marocain, qui évoluent en fonction du degré de confrontation et du niveau de tension.
L’affaire de « l’îlot Perejil », à l’été 2002, constitua une nouvelle épreuve pour la droite espagnole, soucieuse de contenir la volonté du nouveau Maroc de développer ses côtes méditerranéennes après la décision de construire le port de Tanger Med aux portes de Sebta et face au plus grand port espagnol, celui d’Algésiras.
Le chef du gouvernement de droite José María Aznar ne dissimula pas ses penchants hégémoniques en mobilisant, dans sa gestion de cette crise avec le Maroc, un vocabulaire traditionnel empreint d’arrogance et d’esprit colonialiste.
Mais la détermination du Maroc à poursuivre sa nouvelle orientation méditerranéenne, la possession de certains leviers de négociation, notamment dans le domaine de la pêche maritime, ainsi que différentes médiations poussèrent finalement Aznar à modifier, contraint, le ton de son discours et à tempérer ses ardeurs expansionnistes.
Les événements sanglants de mars 2004 constituèrent, quant à eux, un moment véritablement tragique où l’image du Marocain fut une nouvelle fois ternie et attaquée, les auteurs de l’opération étant membres d’une organisation extrémiste et originaires, pour la plupart, de Fnideq, Tétouan et Nador.
Malgré la coopération de l’État marocain pour circonscrire les conséquences de ces événements, ceux-ci provoquèrent la résurgence en force du ressentiment enfoui contre les Marocains et les musulmans et favorisèrent la généralisation d’un vocabulaire d’exclusion, de dénigrement et d’offense.
Le « grand malentendu » et le « voisinage prudent »
Dans la relation avec l’Espagne se mêlent ce que Samir Bennis appelle le « grand malentendu » et ce que Nabil Driouch qualifie de « voisinage prudent », nourris par les traumatismes du passé, les recompositions géostratégiques, les calculs d’intérêts, les rapports de force, les défis migratoires et la complexité croissante des guerres hybrides.
Malgré tout, une conviction s’est progressivement imposée des deux côtés : la nécessité de « s’entendre » avec un voisin dont la position géographique et les ressources économiques et culturelles offrent d’importantes possibilités de coopération, mais qui dispose aussi de leviers susceptibles d’alimenter les tensions, de déstabiliser les relations et de menacer certains intérêts.
Les esprits raisonnables des deux côtés n’ont cessé d’appeler à la nécessité vitale de gérer les différents termes de cette « contradiction » avec beaucoup de sagesse et d’équilibre, en tenant compte des intérêts et des droits des deux parties et en s’efforçant de contenir les causes de désaccord, notamment par le règlement du problème des villes occupées et par la lutte contre les représentations dépréciatives que la majorité des Espagnols continuent de coller aux Marocains.
Les données annuelles de l’Institut royal Elcano en Espagne montrent ainsi l’existence d’un écart important entre, d’un côté, la coopération économique et diplomatique officielle et, de l’autre, les perceptions négatives de l’opinion publique espagnole envers le Maroc et les Marocains, considérés chaque année comme la première source de menace pour l’Espagne par une proportion qui ne descend pas au-dessous de 55 %.
La paix ne peut se réduire aux bonnes intentions
Les principes de coexistence, de paix, de bon voisinage et de coopération ne sauraient ainsi tirer leur crédibilité de leur seule proclamation ni de la simple invocation de la bonne volonté.
Ils demeurent insuffisants tant que nous ne nous interrogeons pas sur celui avec qui nous voulons bâtir une relation fondée sur la coexistence, la paix, la fraternité et les intérêts partagés. Cela suppose aussi de comprendre les arrière-plans historiques et culturels qui le façonnent, ainsi que les objectifs politiques réels qui orientent son action.
Ce sont des principes nobles et nécessaires. Mais il est difficile de se contenter de les répéter et de les brandir en toutes circonstances, qu’il s’agisse des Espagnols ou de tout autre acteur faisant la promotion des valeurs de coexistence et de paix tout en commettant les crimes les plus abominables contre l’humanité.
L’imaginaire collectif espagnol demeure habité par une forte tension et par des jugements négatifs sur le Marocain et le Maroc. Ces représentations ont, dans une large mesure et souvent d’une façon provocatrice, pris le dessus sur les éléments positifs qui se sont également constitués au cours du processus de formation des jugements espagnols sur le Marocain, l’Arabe et le musulman en général.
À l’inverse, le « regard » marocain porté sur l’Espagne et les Espagnols tend à être « positif » et de nature pragmatique. Ses éléments constitutifs ont été façonnés par les péripéties de l’histoire. Les plus récents remontent à l’époque de l’immigration espagnole vers le Maroc dans les années 1950. A ce jour et en dépit des attitudes espagnoles, ce regard n’a pas varié.
Les Espagnols venaient alors au Maroc, généralement poussés par la pauvreté ou pour fuir la répression de Franco. Ils parcouraient à pied les villages et les quartiers marocains pour vendre des tissus et d’autres marchandises modestes. Les jugements portés par les Marocains sur eux ne comportaient aucune dimension dépréciative ou hostile.
Parmi eux figuraient également des artisans, des mécaniciens, des commerçants et des personnes exerçant d’autres métiers. Sur le sol marocain, ils partagèrent avec les Marocains de véritables valeurs de coexistence et s’installèrent dans des quartiers entiers de villes comme Rabat, Casablanca et plusieurs villes du Nord.