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Jeunesse marocaine 1/2 : quand le morceau de pain ne suffit plus - Par Naïm Kamal
Fatima Ezzahra El Mansouri, coordinatrice de la direction collégiale du Parti authenticité et modernité
A l’approche des législatives, la jeunesse s’impose au cœur du débat politique. De GenZ 212 à l’exode vers Sebta et une défiance qui traverse les classes sociales. Naïm Kamal interroge les limites des réponses matérielles et s’interroge : que faut-il offrir quand le morceau de pain ne suffit plus ? Les partis tels qu’ils se présentent en ont-ils la recette ?

Naïm Kamal
Intervenant lors d’un meeting à Taounate, Fatima Ezzahra El Mansouri, coordinatrice du Parti authenticité et modernité, a appelé à une « véritable réconciliation entre les jeunes et la société ». A l’approche des législatives, après GenZ 212 et surtout les images de milliers de jeunes tentant de gagner Sebta, la jeunesse est devenue le passage obligé de tous les discours. Reste à savoir ce que l’on entend par réconciliation, avec qui, et autour de quoi.
Vaste programme
« Il est inacceptable qu’un jeune naisse dans une grande ville avec de grandes ambitions, tandis qu’un autre, né dans une province comme Taounate, grandisse privée d’espoir et de rêves », a déclaré Mme El Mansouri. Une affirmation louable, mais qui mérite d’être nuancée. Si la dénonciation de cette fracture territoriale est légitime, les grandes villes ne garantissent pas davantage que les villes de province une répartition équitable des chances. Là aussi, certains naissent sans horizon, parfois dans des quartiers qui les enferment plus sûrement encore qu’un douar isolé.
Mais là n’est pas l’essentiel.
L’essentiel tient dans la suite : sa détermination à travailler à une « véritable réconciliation entre les jeunes et la société ». Vaste programme que tous les partis en campagne partageront, chacun avec ses coupables, ses promesses et naturellement sa recette.
Forcément, les images de Sebta sont passées par là.
Voir des dizaines de milliers de jeunes chercher leur avenir ailleurs en passant par une ville occupée a quelque chose de profondément humiliant. Par leur geste, ils expriment, avec une brutalité qu’aucune enquête du HCP ou du CESE ne saurait égaler, ce qu’une large partie de la société marocaine pense de son propre horizon. Le franchissement d’une clôture ou une traversée à la nage prennent alors la dimension d’une véritable enquête d’opinion grandeur nature.
Un pays qui a changé
Il serait pourtant absurde de conclure de ces images que rien n’a été fait depuis un quart de siècle. Le Maroc de Mohammed VI s’est construit sur les soubassements hérités de Hassan II, tout en faisant la part des chose, et a engagé une mutation quantitative aussi bien que qualitative dont les résultats sont visibles. Faire table rase de tout cela parce qu’une jeunesse exprime son impatience serait aussi commode qu’injuste.
Un indicateur suffit : Le Maroc a intégré en 2023 la catégorie des pays à développement humain élevé, avec un indice passé de 0,456 en 1990 à 0,710. Cela ne crée pas un emploi et ne console pas un diplômé au chômage. Mais cela mesure une transformation.
Prince héritier, Mohammed VI avait pris la mesure de la pauvreté à travers les campagnes de solidarité. Roi, il a accompagné les grands chantiers structurants du début du règne de l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH), comme moyen d’intégration des marges dans le tissu productif et parallèlement comme palliatif aux impatiences, le temps, forcément long, que les projets engagés apportent leurs fruits . Parce qu’il n’ont pas répondu à toutes les attentes sociale, sont venues l’aide directe et la protection sociale universelle.
Ce pays a, dans le même temps, traversé debout sept ans de sécheresse sévère, trois ans de pandémie, un séisme dévastateur, les répercussions de la guerre en Ukraine et des conflits du Moyen-Orient, sans parler des inondations de cette année. Le dossier du Sahara et les tensions régionales continuent de leur côté d’absorber des moyens considérables. On peut discuter l’efficacité de chaque politique. On ne peut soutenir que le pays est resté immobile.
Le vital a été fait. Mais le vital ne suffit plus.
Au-delà du morceau de pain
En moins d’une année, deux événements essentiellement portés par des jeunes ont révélé autre chose qu’une simple demande d’emploi ou de salaire : GenZ 212 en septembre 2025 et la vague migratoire de l’été 2026. Peu importe, à ce stade, de savoir qui a tenté d’utiliser qui. Une manipulation ne prospère jamais sans terreau favorable.
Comme le Mouvement du 20 février avant elle, GenZ 212 n’a pas porté explicitement des revendications de type syndical. La demande était plus diffuse : reconnaissance, justice, réformes institutionnelles, qualité des services publics, égalité des chances, dignité, capacité à se projeter. Tout ce qui ne rentre pas aisément dans une grille de salaires.
Ces mouvements ont bénéficié d’une sympathie réelle sans provoquer une adhésion populaire active. Deux pistes d’explication plausibles, elles se rejoignent : le pouvoir les a gérés avec plus ou moins davantage de pondération, mais beaucoup d’habileté. Ensuite, le Marocain reste profondément réfractaire au désordre. La mémoire collective conserve la trace de ce que les périodes de fragmentation ont coûté au pays.
Sebta précisément en fournit une terrible leçon historique. La ville tombe aux mains des Portugais en 1415 lorsque le pouvoir mérinide est miné par les guerres intestines, les intrigues des notables, notamment wattassi, les ambitions concurrentes et les révoltes tribales. D’autres places fortes suivront. L’affaiblissement intérieur a toujours présenté la facture à l’extérieur.
Mais la peur du désordre ne vaut pas adhésion à l’immobilisme.
Le problème posé aux partis n’est dont pas seulement de promettre davantage de pain. Il est de comprendre pourquoi, dans un pays objectivement plus équipé, plus riche et socialement mieux protégé qu’il y a trente ou quarante ans, une partie de la jeunesse continue de considérer l’ailleurs comme plus désirable qu’ici.
Le plus troublant, voire le plus dangereux, est que cette attirance ne concerne pas seulement les pauvres, les chômeurs, les diplômés sans avenir et plus généralement les jeunes sans perspectives visibles. Elle est transversale à quasiment toutes les classes de la société, du bas au haut de l’échelle.
C’est fort probablement là que niche et commence le véritable problème.