Españolísimas! – Par Mohamed Benabdelkader

Españolísimas! – Par Mohamed Benabdelkader

La ministre espagnole de la défense Margarita Robles devant la Commission de la Défense du Congrès des députés le 25 août 2026 pour expliquer la situation à Sebta / EFE

1
Partager :

En qualifiant à deux reprises Sebta et Melilla d’« españolísimas », la ministre espagnole de la Défense, Margarita Robles, a donné à l’affirmation de souveraineté une intensité qui dépasse le simple registre juridique. L’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader interroge ce superlatif à l’aune des singularités géographiques, fiscales, économiques, sécuritaires et sociales des deux villes, et démontre ce que cette proclamation révèle d’une réalité bien plus complexe que ne le suggère l’affirmation d’une « espagnolité absolue ».

Mohamed Benabdelkader

À deux reprises récemment, dans le cadre de la gestion de la crise frontalière, la ministre de la Défense, Margarita Robles, a explicitement qualifié Sebta et Melilla d’« españolísimas ». Elle l’a fait une première fois le 12 août, lors de sa visite officielle dans la ville, puis a repris exactement la même expression le 25 août, lors de son audition devant la Commission de la Défense du la chambre des députés.

La répétition n’est pas linguistiquement innocente. Pourquoi la ministre ne s’est-elle pas contentée de déclarer que Sebta et Melilla sont « espagnoles » ? Quelle nécessité rhétorique l’a conduite à recourir au superlatif - à ce « -ísimas » - pour intensifier jusqu’à l’extrême une qualité qui, du point de vue officiel espagnol, devrait pourtant être dépourvue de toute ambiguïté ?

Le recours à « españolísimas » (on ne peut plus espagnoles) n’ajoute aucune précision juridique au statut actuel des deux villes, pas plus qu’il n’ajoute une intensité identitaire. Il transforme simplement une appartenance problématique en une affirmation d’espagnolité portée à son degré maximal : elles ne sont pas simplement espagnoles, mais espagnoles au degré absolu.

La Real Academia Española (RAE) définit le suffixe -ísimo (et sa variante féminine -ísima) comme un élément d’origine latine qui s’ajoute à des adjectifs qualificatifs et à certains adverbes pour former le degré superlatif absolu. Sa fonction est d’exprimer une qualité ou une propriété à son degré le plus élevé ou à son intensité maximale, sans établir de comparaison avec d’autres réalités. Lorsque la ministre M Robles qualifie Ceuta et Melilla d’ « españolísimas », elle entend ainsi présenter leur identité et leur statut comme relevant d’une espagnolité absolue.

C’est précisément pour cette raison que l’expression mérite en soi d’être examinée de l’intérieur, non pas pour contester, de manière extérieure, l’espagnolité que la ministre proclame, mais pour interroger ce que cette affirmation recouvre réellement, sa charge sémantique, ses fondements, ses présupposés et surtout les contradictions qu’elle révèle dès lors qu’on la confronte à la réalité particulière de Sebta et Melilla. Car à vouloir ériger leur espagnolité au degré absolu, le superlatif semble paradoxalement en souligner la fragilité discursive, plus l’affirmation se veut catégorique, plus elle appelle à examiner ce qui la rend nécessaire. Si l’espagnolité de Sebta et Melilla est considérée comme juridiquement pleine et incontestable, quelle fonction remplit son intensification jusqu’au superlatif ? S’agit-il simplement d’une formule emphatique ou d’une stratégie discursive destinée à verrouiller symboliquement une question qui, en raison de sa propre sensibilité géopolitique, demeure controversée ?

Espagnolité absolue ou singularité persistante ?

La question apparaît d’autant plus pertinente lorsqu’on confronte ce superlatif identitaire aux multiples singularités qui caractérisent les deux villes : leur situation géographique sur le territoire marocain, leur discontinuité territoriale avec la péninsule, leurs frontières terrestres, leur régime fiscal spécifique et leur profonde interdépendance économique, historiquement entretenue avec leur environnement marocain.

En définitive, « españolísimas » ne décrit pas simplement une réalité, l’expression l’intensifie, l’absolutise et, ce faisant, la transforme en une affirmation politique qui mérite d’être interrogée. Car plus l’espagnolité est élevée au degré superlatif, plus il devient nécessaire de se demander quelles autres dimensions de Sebta et Melilla sont laissées en dehors de ce récit d’une espagnolité absolue.

Il parait évident que l’expression « españolísimas », employée par la ministre de la Défense, permet d’interpréter une intention évidente : élever l’espagnolité des deux villes à son degré maximal, en transformant une affirmation d’appartenance juridique en une opération d’intensification identitaire. Il ne s’agit plus simplement d’affirmer que Sebta et Melilla sont espagnoles, mais de présenter leur espagnolité comme pleine, absolue, incontestable et, par extension, étrangère à toute possibilité de négociation.

C’est précisément dans ce déplacement - de l’appartenance juridique à l’affirmation identitaire absolue - que commence l’analyse « de l’intérieur » proposée dans cette chronique. La question serait alors : que signifie exactement « españolísima » ? Si espagnole exprime une appartenance, españolísima introduit une gradation de l’espagnolité. Et c’est ici qu’apparaît une première difficulté conceptuelle : l’appartenance à un État peut-elle être graduée ?

Juridiquement, une ville est espagnole ou elle ne l’est pas. Il n’existe pas de degré de nationalité territoriale équivalent à espagnole, plus espagnole, très espagnole. Le superlatif n’apporte donc aucune précision juridique, il produit un effet rhétorique et politique qui fonctionne comme un verrou discursif, mais qui, paradoxalement, met ainsi au jour certaines contradictions significatives.

Un régime frontalier singulier au sein de Schengen

Si Sebta et Melilla sont, comme le prétend la ministre, si españolísimas, on peut se demander pourquoi, bien qu’elles fassent partie de l’espace Schengen, les deux villes sont soumises à un régime frontalier particulier. Cette singularité est particulièrement révélatrice, car, lorsqu’on se déplace de Sebta ou de Melilla vers la péninsule ou vers un autre territoire de l’espace Schengen, le contrôle frontalier ne disparaît pas, il est maintenu à la sortie, dans les ports et les aéroports. De même, des contrôles documentaires sont effectués sur les ressortissants de pays tiers - contrôles qui, en règle générale, n’existent pas lors des déplacements entre les différents points intérieurs de l’espace Schengen - afin de vérifier qu’ils remplissent les conditions nécessaires pour entrer dans le reste de l’espace commun ou y circuler.

Si Sebta et Melilla sont, comme l’affirme la ministre, si españolísimas, pourquoi leur appartenance à l’Espagne ne se traduit-elle pas par une inclusion explicite dans le champ territorial de la garantie prévue par l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord, dont l’article 6 en définit précisément les limites géographiques ? Et surtout, pourquoi aucun gouvernement espagnol, depuis l’adhésion de l’Espagne à l’Alliance en 1982, n’a-t-il officiellement promu une modification de cette situation, y compris la ministre de la Défense elle-même ?

Un régime fiscal différencié

Si les deux villes situées dans le nord du Maroc sont véritablement españolísimas et si leur condition espagnole est aussi pleine que celle de tout autre territoire de l’État, une autre question embarrassante peut être posée : pourquoi bénéficient-elles d’un régime fiscal différencié et sensiblement plus favorable que le régime général en vigueur dans la péninsule ? Et plus encore, pourquoi leur appartenance à l’Espagne et à l’Union européenne s’articule-t-elle autour d’importantes singularités fiscales et douanières, au lieu d’être soumise, sans nuance, au même régime que le reste du territoire espagnol ? Pourquoi l’État espagnol dépense-t-il à Sebta et Melilla, par habitant, davantage que partout ailleurs en Espagne ?

Discontinuité territoriale et dépendance économique

Si Sebta et Melilla sont, comme le soutient Mme Margarita Robles, « españolísimas », on pourrait lui demander d’expliquer pourquoi cette espagnolité proclamée en termes absolus ne semble pas se traduire par la capacité d’assumer pleinement - et non simplement de gérer comme des exceptions - les conditions qui définissent leur singularité : leur discontinuité territoriale, leur caractère périphérique, la dimension réduite de leurs marchés et la forte dépendance de leur économie frontalière. Si Sebta et Melilla sont españolísimas, pourquoi leur viabilité économique dépend essentiellement du maintien, par le Maroc, d’une frontière commerciale favorable ?

La question est embarrassante, mais incontournable, aucun État n’est juridiquement tenu de préserver un modèle économique étranger qui dépend, dans une large mesure, des conditions d’accès à son propre marché et de la perméabilité de ses frontières. Si la prospérité de Sebta et Melilla nécessite une relation économique particulière avec le Maroc, il est difficile de présenter comme une « asphyxie » le fait que ce dernier décide d’exercer, dans le cadre de sa souveraineté et conformément à sa législation applicable, le contrôle de ses frontières et la défense de ses intérêts économiques.

Il ne s’agit pas ici d’une logique de remise en cause de l’espagnolité de Sebta et Melilla, question distincte et relevant d’un autre débat, mais d’examiner les paradoxes qui apparaissent lorsque cette appartenance est proclamée en termes absolus et confrontée au traitement exceptionnel, dont elles font l’objet dans les domaines de la défense, de la circulation, de la fiscalité et des relations douanières.

Ni qu’on y touche ni qu’on ne les étrangle !

Il est évident que, dans le contexte où la ministre espagnole de la Défense a prononcé cette phrase, le mot españolísimas apparaît également comme une réponse à une remise en cause, venant du Maroc, de la souveraineté sur les deux villes. La séquence est significative : « Elles sont espagnoles, non, espagnolissimes ; c’est pourquoi on ne touche ni à Ceuta ni à Melilla. » Une mise en garde ferme de la ministre, destinée à assurer que la souveraineté de ces villes n’est pas négociable et que toute attaque contre elles, constitue une attaque contre l’ensemble de l’Espagne.

En l’entendant proclamer, depuis le siège de la Commanderie générale lors de sa visite à Sebta, que « ni à Ceuta ni à Melilla on ne touche », on a presque l’impression qu’elle était sur le point d’ajouter, par simple souci de cohérence : « et qu’on ne les étrangle pas non plus ». Car si personne ne les touche territorialement, et si l’on doit accorder quelque crédit aux plaintes des présidents des deux villes ainsi qu’à certains récits médiatiques, la prétendue « asphyxie » marocaine par la fermeture ou la restriction des frontières, semble bel et bien les toucher, et pas précisément de manière symbolique, là où cela fait le plus mal : dans leur économie.

Si les deux villes sont effectivement aussi españolísimas qu’on le proclame, pourquoi la responsabilité de leur agonie économique persistante, dénoncée à maintes reprises par leurs propres autorités, devrait-elle incomber au Royaume du Maroc ? Le Maroc n’exerce-t-il pas son droit légitime à lutter contre la contrebande, à réguler ses frontières et à protéger sa propre économie ? Existe-t-il, par hasard, une quelconque norme de droit international - juridique, économique ou de quelque autre nature - qui obligerait le Maroc à maintenir artificiellement la vitalité économique de Sebta et Melilla ?

Espagnolisation, exclusion et marginalisation

Enfin, si Sebta et Melilla sont pleinement españolísimas, quelle place occupe, au sein de cette espagnolité proclamée comme absolue, une partie très importante de leurs propres citoyens, dont les références culturelles, les liens linguistiques, les pratiques religieuses et les relations familiales sont étroitement imbriqués avec le Maroc ? C’est ici qu’émerge une dimension fondamentale des deux villes, trop souvent éclipsée par le bruit des débats sur la frontière, la souveraineté et la migration.

Sans qu’il soit nécessaire de soutenir que l’Espagne aurait développé une politique officielle et explicitement conçue pour  enfermer  la population musulmane de Sebta dans des ghettos, on peut néanmoins constater une réalité historiquement documentée : un processus prolongé au cours duquel l’espagnolisation démographique, la ségrégation spatiale, les inégalités socio-économiques et la marginalisation culturelle se sont entremêlées, produisant leurs effets de manière disproportionnée sur de larges secteurs de cette population. La recherche académique décrit Sebta comme une ville caractérisée par une forte ségrégation urbaine, où une grande partie de la population musulmane se concentre dans des quartiers périphériques et où les différences se reproduisent également dans le système scolaire ainsi que dans l’accès aux ressources et aux opportunités. Les deux quartiers d’El Príncipe et de Hadú représentent, d’une certaine manière, le visage le plus sombre et le moins visible de Sebta : des espaces où la pauvreté, l’exclusion sociale et l’abandon urbain se concentrent à proximité de la frontière, jusqu’à créer, dans certains secteurs, des conditions de vie difficilement compatibles avec la dignité qu’une ville européenne devrait garantir.

Dès lors, comment les autorités espagnoles peuvent-elles présenter Sebta comme un modèle de coexistence tout en acceptant qu’une partie aussi importante de sa population vive concentrée dans les quartiers les plus défavorisés, subisse des niveaux plus élevés d’exclusion et voie certains de ses traits linguistiques et culturels insuffisamment reconnus ?

Une réalité d’une extrême complexité

Tout cela met finalement en évidence que le superlatif españolísimas fonctionne ici comme une sorte de blindage linguistique d’une souveraineté pour le moins problématique. Si l’espagnolité des deux villes était absolument évidente, géographiquement consolidée et historiquement incontestable, comme on le prétend, il ne serait pas nécessaire de l’élever rhétoriquement au superlatif ni de les proclamer « españolísimas ». L’intensité de l’affirmation ne fait ainsi que révéler, paradoxalement, la sensibilité de ce qu’elle cherche précisément à soustraire au débat par le discours.

Le superlatif de l’espagnolité peut certes renforcer la souveraineté sur le plan discursif, mais il n’efface pas les singularités géographiques, économiques, sociales et culturelles qui font de Sebta et Melilla des territoires différents de toute autre ville espagnole. La singularité constitue précisément la caractéristique objective de Sebta et Melilla. Elles sont situées sur le territoire marocain, disposent d’un régime fiscal spécifique, sont situées en dehors de l’union douanière de l’UE, leur économie a historiquement dépendu de leur environnement marocain et leur composition sociale présente des caractéristiques que l’on ne retrouve pas de la même manière dans une ville péninsulaire.

C’est précisément ici que la rhétorique de l’espagnolité absolue trouve sa limite. Le paradoxe sémantique du superlatif identitaire « españolísimas » réside précisément dans sa prétention à représenter Sebta et Melilla comme des territoires d’espagnolité absolue : une opération par laquelle l’appartenance nationale cesse d’être présentée comme une simple condition juridique pour se transformer en une identité intensifiée, destinée à présenter leur espagnolité comme incontestable et, ce faisant, à reléguer au second plan les controverses relatives à leur statut ainsi que les multiples dimensions - historiques, géographiques, sociales et économiques - qui constituent leur complexissime réalité.

lire aussi