Sebta et la fabrique des certitudes 1/2– Par Mohamed Benabdelkader

Sebta et la fabrique des certitudes 1/2– Par Mohamed Benabdelkader

Une démocratie ne se mesure pas seulement à la liberté d’expression, mais aussi à la capacité de confronter les opinions aux faits. Lorsque répétition, indignation et volume sonore remplacent preuve, vérité et jugement, c’est tout le mécanisme de formation des certitudes collectives qui se trouve fragilisé.

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Revenant sur la crise de Sebta, l’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader interroge moins les faits eux-mêmes que la manière dont ils ont été racontés, interprétés et transformés en certitudes dans l’espace public espagnol. Médias, réseaux sociaux, discours politiques et métaphores ont contribué à imposer des cadres de lecture parfois plus rapides que l’établissement des faits. En mobilisant notamment la pensée de Jürgen Habermas, cette première partie questionne la qualité du débat public, la place du doute et la capacité d’une démocratie à confronter réellement des interprétations concurrentes.

Mohamed Benabdelkader

Une certitude n’est normalement pas fabriquée, elle est censée découler des faits. Elle devrait être l’aboutissement d’un examen, d’une confrontation des sources, d’un raisonnement soumis au doute et à la contradiction. Or, dans l’espace public contemporain, les certitudes semblent parfois naître avant même que les faits aient eu le temps d’être établis. Elles se forment, se répètent, se renforcent et finissent par s’imposer comme des évidences.

La crise de Sebta en offre une illustration particulièrement révélatrice. En quelques heures, des images, des mots, des métaphores et des déclarations politiques ont contribué à donner forme à une lecture de l’événement, jusqu’à transformer certaines interprétations en vérités apparemment incontestables. L’invasion, la menace, le complot, la guerre hybride ou encore l’ennemi extérieur, ne sont alors plus de simples façons de nommer une réalité, ils deviennent des cadres à travers lesquels cette réalité est perçue, interprétée et jugée.

C’est ici que commence l’interrogation de cette chronique. Il ne s’agit pas seulement de savoir ce que l’opinion publique espagnole a pensé de la crise de Sebta, ni même de mesurer l’ampleur de son indignation. Il s’agit de comprendre comment elle en est venue à penser ce qu’elle pense, comment une interprétation s’est progressivement imposée à d’autres.

Une société démocratique ne se reconnaît pas seulement à la liberté avec laquelle elle exprime ses opinions, mais aussi à sa capacité à les soumettre à l’épreuve des faits. Lorsque le volume de la parole finit par tenir lieu de preuve, que la répétition tient lieu de vérité et que l’indignation tient lieu de jugement, ce n’est plus seulement le contenu de l’opinion publique qui se transforme, c’est le processus même par lequel une société produit ses certitudes.

Communication de crise ou crise de communication ?

Une crise comme celle de Sebta ne se déroule pas uniquement à la frontière, dans les bureaux gouvernementaux ou dans les canaux de la diplomatie. Elle se joue aussi - et peut-être de manière décisive - dans l’espace public. Dès lors que les médias, les réseaux sociaux et les discours politiques commencent à la nommer, à la décrire et à l’interpréter, la crise cesse d’être seulement un événement, pour devenir également un objet de dispute autour de sa signification.

S’agit-il d’une crise migratoire, d’une crise diplomatique, d’une menace pour l’intégrité territoriale, d’une opération de pression hybride ou même d’une « invasion » ? Quels mots s’imposent pour la décrire et quels effets ces mots produisent-ils sur la perception des citoyens ? Dans quelle mesure l’opinion publique qui se construit autour de la crise résulte-t-elle d’une confrontation entre des arguments et des perceptions différentes, et dans quelle mesure répond-elle à des cadres narratifs préalablement établis ?

Ces questions renvoient directement à une interrogation plus profonde : quel type d’opinion publique se construit lorsqu’un événement politiquement sensible est soumis à une intense circulation médiatique et numérique ? Une opinion publique démocratique ne devrait pas se réduire à l’agrégation d’émotions, d’adhésions et de rejets, ni devenir un espace où une interprétation finit par s’imposer simplement par sa capacité à mobiliser l’indignation. Elle devrait idéalement constituer un espace de confrontation entre des perceptions différentes, dans lequel les positions peuvent se rencontrer, se questionner et se justifier par des arguments. Mais la communication de la crise de Sebta permet précisément de se demander si cet idéal délibératif est respecté, confronte-t-on réellement différentes interprétations de la crise ou assiste-t-on progressivement à la construction d’un consensus émotionnel autour d’une lecture particulière des événements ?

Ce qui s’est en fait joué à Sebta révèle moins une véritable communication de crise qu’une profonde crise de communication. Une communication de crise suppose une parole capable d’informer, de clarifier, de hiérarchiser les faits et de réduire l’incertitude au moment où celle-ci est la plus forte. Or, dans le cas de Sebta, la multiplication des déclarations officielles, les contradictions entre responsables, les récits concurrents ont parfois produit l’effet inverse, au lieu de contenir l’émotion, ils l’ont amplifiée, au lieu de dissiper l’incertitude, ils l’ont nourrie. Alors que la communication institutionnelle produit de l’incertitude, l’écosystème médiatique et politique la transforme en certitudes interprétatives. Le gouvernement semble ainsi laisser un espace que d’autres acteurs se sont empressés d’occuper. C’est dans cet espace d’incertitude que se sont alors fabriquées les certitudes, par la répétition des mêmes récits, la circulation des mêmes images, l’usage de mêmes mots et l’imposition progressive de mêmes cadres d’interprétation. La défaillance de la communication de crise n’a donc pas supprimé l’incertitude, elle a paradoxalement créé les conditions de sa conversion en certitudes.

De la raison communicationnelle

C’est à ce point que la perspective de Jürgen Habermas acquiert une utilité qui dépasse le cadre de la théorie. Son concept de raison communicationnelle permet d’interroger la manière dont une société construit collectivement les significations d’un événement controversé. Pour Habermas, la rationalité communicationnelle ne procède ni de l’autorité de celui qui parle ni de sa capacité à imposer un récit, mais de la possibilité de soumettre les affirmations à la discussion, de les questionner et de les justifier dans un processus d’intercompréhension. Appliquée au cas de Sebta, cette perspective oblige à déplacer le regard. Il ne s’agit pas seulement de se demander ce qui s’est passé, mais aussi d’analyser comment ce qui s’est passé a été raconté, interprété et progressivement érigé en certitude, qui a pu définir le sens de ce qui s’était produit et quelles interprétations sont restées en dehors du champ de la discussion.

Les médias traditionnels, les réseaux sociaux et les discours politiques, constituent ainsi des espaces fondamentaux de production et de circulation de ces cadres interprétatifs. Une métaphore comme « le cheval de Troie », une analogie historique comme « la marche bleu », une référence à une « atteinte à la souveraineté » ou la présentation du Maroc comme une menace ne sont pas de simples procédés stylistiques. Ils contribuent à organiser la perception de l’événement, à sélectionner certains aspects de la réalité et à orienter les émotions et les jugements de ceux qui reçoivent le message. De même, la répétition de certaines expressions peut finir par produire une apparence d’évidence, ce qui n’était initialement qu’une interprétation commence à être perçu comme la description naturelle et incontestable des faits.

C’est ici qu’apparaît la tension centrale que cette analyse entend explorer. Dans quelle mesure la communication autour de la crise de Sebta a-t-elle favorisé une sphère publique délibérative et dans quelle mesure a-t-elle contribué à la construction d’une opinion publique monolithique, émotionnelle et de moins en moins ouverte à la confrontation des arguments ? Si la démocratie a besoin de davantage que d’institutions et de procédures, elle a aussi besoin d’un espace public dans lequel les mots puissent s’affronter sans que la force de l’émotion, la simplification ou la répétition ne se substituent à l’argumentation.

Dans cette perspective, la sphère publique habermassienne peut être comprise comme un véritable espace d’épreuve. Il ne suffit pas qu’il existe de nombreuses voix, de nombreux médias, des milliers de commentaires sur les réseaux sociaux ou une intense circulation des opinions pour qu’il y ait délibération démocratique. La question décisive est autre, ces voix peuvent-elles réellement s’écouter, se répondre et se questionner mutuellement ? Existe-t-il un véritable dialogue entre des perceptions opposées ou assistons-nous plutôt à une multiplication de discours qui parlent depuis des positions refermées sur elles-mêmes ?

Métamorphose de l’opinion publique espagnole

La crise de Sebta offre, à cet égard, un terrain particulièrement révélateur pour examiner cette question. Son traitement médiatique et politique permet d’observer comment se construit une réalité publique à travers des mots, des images, des métaphores, des cadrages et des émotions, mais il permet également de se demander ce qui se produit lorsque cette construction cesse d’ouvrir un espace au doute et à l’argumentation et commence à produire des certitudes partagées avant même que les faits aient été suffisamment discutés.

La question n’est donc pas seulement de déterminer qui avait raison dans l’interprétation de la crise, mais comment s’est socialement construit ce qui a fini par être considéré comme vrai, évident ou incontestable. Car une sphère publique démocratique ne se mesure pas à la quantité d’opinions qu’elle parvient à faire circuler, mais à sa capacité à les mettre en relation, à les soumettre à la critique et à permettre aux citoyens de changer de position à partir d’arguments. C’est précisément dans cet écart entre la simple circulation des discours et la véritable délibération, que la raison communicationnelle de Habermas offre une perspective particulièrement féconde pour analyser la communication espagnole relative à la crise de Sebta.

Si la sphère publique démocratique se définit par la possibilité de confronter des perceptions, de les soumettre à la critique et de construire des positions à travers des arguments, il convient de s’arrêter sur la transformation qu’a connue cet espace dans l’Espagne d’aujourd’hui. Il fut un temps où l’on pouvait encore parler d’une opinion publique au sens fort du terme, un espace pluriel, contradictoire et capable d’accueillir le désaccord sans le transformer immédiatement en confrontation irréconciliable. Les différences n’existaient pas seulement, elles pouvaient être reconnues et rendues intelligibles. L’opinion publique était structurée, on pouvait distinguer des courants de pensée, des positions idéologiques, des désaccords et différentes interprétations de la réalité. Les arguments s’affrontaient dans un espace commun et, précisément parce que cet espace partagé existait, il était possible de diverger sans cesser de s’y reconnaître.

Depuis l’autre rive, cette opinion publique espagnole, plurielle et vivante, issue de la Transition démocratique, nous inspirait. Elle semblait avoir appris à vivre avec le désaccord, à discuter sans transformer l’adversaire en ennemi et à faire du pluralisme une véritable conquête démocratique. Elle nous interpellait, nous pouvions la lire, l’écouter, l’admirer, la discuter, la contredire. Elle n’était pas une voix unanime, et c’était peut-être précisément là que résidait sa valeur, elle ne cherchait pas le consentement, mais ouvrait un espace pour la pensée. Elle pensait le voisin du Sud, parfois à tort, souvent avec certains préjugés, mais elle pensait. Et à une époque où tant de voix semblent parler pour imposer des certitudes, celle-ci avait le rare mérite de parler pour nous faire penser.

Ce modèle, du moins comme horizon de la délibération démocratique, semble s’être progressivement métamorphosé. L’irruption des réseaux sociaux, l’accélération des cycles de l’information et la logique croissante de la polarisation idéologique ont profondément modifié les conditions dans lesquelles les opinions se forment et circulent. Il ne s’agit plus seulement de constater l’existence de positions opposées, mais de se demander si ces positions continuent à se rencontrer dans un même espace public ou si, au contraire, elles circulent de plus en plus au sein de communautés discursives séparées, où les convictions de chacun sont renforcées par la répétition et l’adhésion de ceux qui les partagent déjà.

C’est précisément dans cette transformation que la communication autour de la crise de Sebta prend tout son intérêt. L’événement permet d’observer, presque comme dans un laboratoire, ce qui se produit lorsqu’une société reçoit un épisode hautement sensible à travers une multiplicité de discours médiatiques, politiques et numériques. Assiste-t-on alors à une confrontation entre des interprétations différentes, capables de se répondre par des arguments, ou à une convergence progressive des perceptions autour d’un même cadre de lecture ? La question n’est plus seulement de savoir ce que pense la société espagnole du Maroc ou de Sebta, mais comment elle en est venue à penser ce qu’elle pense.

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