National
Un calendrier qui n’a rien d’innocent – Par Driss Ajbali
Des migrants ont été arrêtés après avoir forcé l'entrée à Sebta le 30 août 2019. Plus de 150 migrants ont pénétré à Sebta après avoir franchi de force une clôture barbelée ((Photo Antonio Sempere / AFP)
Des assauts migratoires de Sebta et Melilla aux routes de Lampedusa et des Canaries, la pression migratoire révèle un déséquilibre profond entre les deux rives de la Méditerranée. Le sociologue et essayiste Driss Ajbali, spécialiste de l’immigration, revient sur la main invisible derrière les évènements de Sebta et se penche sur la responsabilité du Maroc dans le contrôle des frontières, son contentieux territorial avec l’Espagne et les attentes européennes, se retrouvant ainsi au cœur d’une équation où se mêlent sécurité, géopolitique et fractures de développement.

Driss Ajbali
Les évènements du 30 juillet ont produit la sidération. Par leur caractère massif, spontané et improvisé, ils ont interloqué les observateurs les plus avisés. Fête du Trône, le 30 juillet est, au Maroc, un jour férié avec une puissante charge patriotique. Comme pour annoncer la réplique d'un séisme, dès le lendemain, un nouveau rendez-vous était fixé pour le 15 août. Le choix de ces deux dates n'a rien d'anodin : il valide, à lui seul, la thèse des mains invisibles derrière l'organisation de ces tentatives de déstabilisation qui visent à la fois le Maroc et l’Espagne. Et si le 30 juillet est une fête nationale au Maroc, le 15 août, on ne l’a pas assez dit, est une fête religieuse dans la plupart des pays européens. Et une fête religieuse majeure du calendrier chrétien : l'Assomption. Deux dates, deux calendriers, une seule intention — frapper aux moments où la vigilance des États est la plus relâchée.
Autant la sidération fut grande le 30 juillet, autant l'État marocain a endigué la marche du 15 août, dont les candidats furent, cette fois, essentiellement subsahariens. La démonstration est éclairante : sans la volonté et le concours actif du Maroc, les murs de barbelés et les miradors de Sebta et Melilla ne tiendraient pas une semaine. On oublie que depuis 2005, le Maroc fait le travail, non pas celui de ‘’concierge ou de gendarme’’ de l'Europe, mais celui d'un État qui assume ses responsabilités frontalières, même s'il ne perd pas l’espoir de récupérer, un jour, ses deux villes occupées. C'est le durcissement continu des autorités marocaines qui a, depuis 2005, plus ou moins hermétisé les routes migratoires de Sebta et Melilla. Pour preuve, on a assisté, sur les vingt dernières années, à un déplacement de la pression migratoire vers d'autres itinéraires : d'abord Lampedusa via la Tunisie, puis la route maritime des îles Canaries.
En effet, le phénomène des assauts collectifs aux frontières n'a, en réalité, qu'une vingtaine d'années. Il faut le distinguer des grands exodes qui ont marqué la période de la guerre froide, dont il ne partage ni la logique ni l'échelle. Entre 1975 et 1990, il y a bien eu trois vagues migratoires successives, dans le sillage de la guerre d'Indochine puis de la guerre du Viêt Nam. On qualifia ce phénomène de « boat people », ancêtre du « Hrig ». En 1980, 125 000 Cubains ont quitté leur île par le port de Mariel pour trouver refuge aux États-Unis. Ils l’ont fait avec l'autorisation de Fidel Castro qui était allé, pour l'occasion, jusqu'à ouvrir prisons et hôpitaux psychiatriques. Cet exode massif posera aux Américains suffisamment de problèmes. Oliver Stone, comme scénariste, s’inspirera de ces évènements pour le début du film Scarface, où l’ébouriffant Al Pacino donnera toute la mesure de son talent. Que ce soit dans la péninsule indochinoise ou les assauts sur Miami, ce type de déplacements avait une nature géopolitique et s'inscrivait dans un contexte de glaciation politique. La vague actuelle des assauts collectifs de migrants relève d'une tout autre logique : elle pose les termes des rapports entre pays riches et pays pauvres, entre le nord et le sud. Ces assauts sont l’expression du désespoir. Ils interpellent en ce qu’ils charrient comme malheurs, pauvreté, changement climatique (on parle bien de migration climatique). Ils sont l’ultime moyen d’échapper à des sociétés où la perspective d’un meilleur avenir est une espérance rare.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. C’est dans le différentiel de développement entre deux continents qui se juxtaposent que se situe le nœud du problème. Selon les dernières données disponibles, le PIB africain atteint 2 409 milliards d'euros contre 17 900 milliards pour l'UE, soit respectivement 2,5 % et 16,1 % du PIB mondial. Le PIB du Maroc, par exemple, représente environ 9,6 % du PIB espagnol — l'Espagne pèse 10,5 fois le PIB marocain. Le nord du Maroc, dans sa juxtaposition avec l'Espagne, n'est pas sans rappeler Tijuana la mexicaine face à San Diego l’américaine : sur cette autre frontière en tension, le PIB des États-Unis est 16,8 fois celui du Mexique. Du coup, la frontière ne sépare pas seulement deux États. Elle sépare deux niveaux de développement, et c'est cet écart, plus que toute autre variable, qui façonne la pression migratoire.
Sebta et Melilla, terres européennes
Sebta et Melilla ne sont plus seulement espagnoles : elles sont devenues européennes. L'Union européenne finance la politique de lutte contre l'immigration clandestine en traitant ces villes occupées comme les sentinelles de sa frontière sud. Elles sont, de fait, devenues des dépendances européennes au même titre que les départements et territoires d'outre-mer français, ou les îles éparses néerlandaises, françaises et danoises. C'est ce qui a conduit Estelle Youssouffa, députée de la première circonscription de Mayotte, à résumer la situation d'une formule : « Mayotte, c'est Ceuta et Melilla au carré. » Le Maroc s'est ainsi retrouvé, avec ses deux villes occupées, érigé malgré lui en référence mondiale de la pression migratoire. Il est ainsi victime de l'histoire et de la géographie, qui se sont comme liguées contre lui. Ces deux enclaves ne sont pas seulement l'une des rares routes migratoires terrestres vers l'Europe : elles en sont, à ce jour, la seule. Toutes les autres routes sont maritimes — Lampedusa côté italien, Lesbos dans le nord-est de la mer Égée, ou les Canaries, archipel espagnol de l'Atlantique.
Les épisodes les plus significatifs de franchissements massifs ou de tentatives coordonnées d'entrée irrégulière sur le territoire européen se sont concentrés au milieu des années 2000. Faudra-t-il rappeler que, dans l'histoire, le premier assaut de ce genre s'est produit au Maroc durant l’automne 2005. Inédite comme action, ce fut, à l’époque, une innovation qui avait provoqué une incommensurable sidération. L’État marocain, contraint d'affronter seul ce nouveau phénomène, avait dans la précipitation fait face à un évènement sans précédent. Faudra-t-il rappeler que dix ans plus tard, le Maroc procéda à la régularisation de plusieurs milliers de subsahariens — une première dans le monde arabe et musulman.
Par la force des choses, le Maroc est devenu l’ultime frontière terrestre du Sud de l’espace Schengen*. Il est insultant de le considérer comme le garde-chiourme de l'Europe. Il est plutôt un rempart assumé au prix, pour ses propres villes occupées, du statut peu enviable de baromètre mondial de la pression migratoire. De 2005 à 2026, la ligne n'a pas varié. Et les dates du 30 juillet et du 15 août ne sont, en ce sens, que le dernier épisode d'une équation vieille de vingt ans : celle d'un écart de développement que ni les barbelés ni les canons à eau ne suffiront, à eux seuls, à effacer.
* Sebta et Melilia font officiellement partie de l'espace Schengen, mais avec un régime d'exception unique en Europe, mais les règles de circulation y diffèrent de la péninsule. Les contrôles d'identité et de documents ne sont pas seulement faits au point de passage avec le reste du Maroc, mais aussi à la sortie des deux villes (par bateau ou avion) vers l'Espagne ou le reste de l'Europe