UN MONDE EN VOIE DE BRUTALISATION - Par Mustapha Sehimi

UN MONDE EN VOIE DE BRUTALISATION - Par Mustapha Sehimi

Il y a aux USA environ 4,4 millions issus des dernières interventions armées menées depuis les attentats du 11 septembre. Nombre d’entre eux se montrent très actifs au sein des milices d'extrême droite. Ils contribuent à une forme de brutalisation de la société depuis la fin du mandat de Barack Obama.

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Mustapha Sehimi interroge la brutalisation progressive du monde, nourrie par le retour des guerres, l’affaiblissement des promesses de paix et la diffusion de la violence dans les sociétés. L’État de droit apparaît désormais confronté à des tensions de plus en plus profondes.

Par Mustapha Sehimi

Professeur de droit (UMV Rabat), Politologue

Les promesses de paix et de progrès ont commencé à se fissurer ; elles sont concurrencées par des récits plus belliqueux. Le paradoxe ? Une aspiration aux droits, humains et à la coopération coexiste avec des formes de consentement à la violence. Le rempart de l’État de droit peut céder à la raison d’état.

Des conflits armés qui s'embrasent aux portes de l'Europe, des rivalités géostratégiques qui s'affirment à nouveau dans le monde... Nous sommes aujourd'hui loin du mythe de maintien de la paix issue de l'après-guerre mondiale. Le monde est-il en voie de brutalisation ? Actuellement, il y a deux visions du monde qui dialoguent. L'une est celle des tenants d'une mondialisation heureuse qui aurait apporté la paix et la sécurité grâce à la prospérité. L'autre est portée par des experts qui observent la montée, peut-être inexorable, de nouvelles sources de conflictualité : pour eux, nous ne vivons plus dans un monde en paix. L’on peut cependant se demander si, mise à part la période courant de 1945 à 1975, où l'Occident a externalisé ses conflits vers d'autres continents, nous avons un jour vécu dans un monde en paix. Certes, des pays comme les États- Unis semblent épargnés par les guerres sur leur propre sol depuis longtemps. Pour autant, il y a actuellement chez eux 17,2 millions de vétérans dont une bonne part - environ 4,4 millions - est issue des dernières interventions armées menées depuis les attentats du 11 septembre. Or, ces vétérans se montrent très actifs au sein des milices d'extrême droite. Ils contribuent à une forme de brutalisation de la société depuis la fin du mandat de Barack Obama.

Le concept de «brutalisation» n'est pas un diagnostic, mais un outil, une façon d'appréhender la diffusion de la conflictualité et de la violence entre et à l'intérieur des sociétés. À l'origine, il a été proposé dans les années 1990 pour caractériser les conséquences de la Première Guerre mondiale en termes de violences sociales et de radicalisation de la vie politique allemande menant au fascisme et au nazisme. Un processus qui fait que la violence percole dans le tissu social par accoutumance.

Comment expliquer que les Occidentaux soient si surpris des derniers conflits armés qui, au Moyen- Orient et en Ukraine, menacent aujourd'hui de s’étendre ? Il y a d'abord une dimension psychologique. Pensons à ce qui se passerait dans la salle de contrôle d'une centrale nucléaire si un accident survenait et que le signal d'alarme retentissait, stupéfiant : « Vous allez mourir !» Tout le monde commence par penser que c'est une erreur de diagnostic. C'est un déni, qui était pratiqué largement à la veille de la Guerre mondiale, et jusque dans les années 1930. Ensuite, il y a des raisons historiques. Au lendemain de la seconde Guerre mondiale, les pays européens se sont construits en s'appuyant sur trois promesses : promesse d’abondance, de concorde et d'émancipation. La création d'un grand marché, à l'échelle de l’Union européenne, devait empêcher la guerre de revenir aux frontières. Cela a marché jusqu'à un certain point. Le mythe du maintien de la paix par l'ouverture du marché et la partition des ressources a bien fonctionné. Il n'y a pas de nouvelle guerre franco-allemande. Cependant, les européens ont beaucoup de mal à admettre que le marché ne suffit pas pour assurer la paix. Nous assistons aujourd'hui à une crise terminale de cette promesse, car on voit réapparaitre de la conflictualité à tous les niveaux : international, national, social.

Ainsi l’histoire du 20ème siècle et les immenses carnages des deux conflits mondiaux n'ont pas servi de leçon ? Effectivement, la guerre moderne a joué un rôle de forge des trois promesses d'abondance, de concorde et d'émancipation, qui sont comme autant de remèdes préventifs du recours aux armes. Jusqu'en 1945, ces idéaux étaient notamment portés par les socialismes. Au lendemain de la guerre, ils ont été pris en main par des États et des populations, devenant transpartisans. Ces grands principes humanistes et protecteurs des droits des personnes sous-tendent la mise en place de l'État providence. Mais, à partir des années 1970, ces espérances s'affaiblissent. On continue de les proclamer, mais on n'y croit plus vraiment, et dans les années 1980, d'autres promesses commencent à prendre le relais : il y a d'un côté le thatchérisme néolibéral, l'individualisme, l'émancipation des mœurs, l'investissement dans le présent ; et de l'autre, le renouveau du religieux, la promesse d'un au-delà. C'est l'interaction entre ces promesses qui est en train de façonner le présent et l’avenir et, lorsqu'elles sont mises en conflit, chacun en joue à son avantage. Les Russes stigmatisent la décadence des mœurs en Occident, des Ukrainiennes inventent le mouvement des Femen. Lors du siège de Falloujah, en Irak, les islamistes lançaient des camions- suicides, et en face les soldats américains installaient des haut-parleurs pour saouler les jihadistes de musique rock.

Le fait qu'un conflit armé, quel qu'il soit, donne lieu à des crimes massifs est-il lié à des causes particulières ? On peut avoir une grille d'analyse à plusieurs couches. La première est situationnelle. Les situations tactiques elles-mêmes génèrent de l'affect : de la peur, de la haine, du ressentiment, qui se traduisent par des actes de représailles. Le deuxième facteur tient au cadre de la guerre : il y a des guerres offensives, d'autres défensives. Enfin, on peut observer la manière dont les belligérants exposent leur différence, en termes ethnique, racial, politique ou religieux. Lorsque cette différence est profonde, cela représente un facteur aggravant les risques de violence. Enfin, il y a les buts de guerre, les objectifs politiques poursuivis, les instructions et les argumentaires qui sont donnés aux combattants. Le désir de vengeance contre des actes terroristes, l'irrédentisme du Hamas, et l'extrémisme des actuels dirigeants d'Israël, tout indique une guerre émaillée de crimes. La montée en puissance de partis politiques xénophobes et de doctrines autoritaires dans des pays démocratiques est-elle annonciatrice de conflits armés plus nombreux et plus violents ?

La démocratie représente-t-elle, un rempart solide contre la guerre ? Les Américains se gênent-ils pour attaquer des pays qui ne les menacent pas directement. S'il n'y a pas eu de conflits armés majeurs en Europe pendant plus de quarante ans, c'est parce qu'on externalisait les affrontements vers d'autres continents. Voit-on de jeunes Européens prêts au genre de guerre qui a horrifié le 20ème  siècle, avec exactions, bilan civil désastreux et destructions massives?

La question est d'abord celle du consentement à la guerre. Certes, en 2022, un million d'hommes russes ont quitté le pays pour échapper à la conscription. Mais la moitié sont revenus aujourd'hui. Il n'est pas impossible qu'ils soient revenus du fait de l'enlisement de la guerre et que ces jeunes Russes se sentent portés finalement à défendre leur pays. Il y a aussi des millions d'Ukrainiens qui sont partis et sont restés en Allemagne ou ailleurs. On aime également citer le nombre de déserteurs dans les rangs russes, qu'on estime à vingt mille. C'est une proportion assez faible par rapport au contingent mobilisé, et il y en a autant côté ukrainien. Ça ne veut pas dire qu'ils sont contre la guerre, mais qu'ils sont découragés, ou insatisfaits des conditions qui leur sont faites.

Cela dit, pourquoi les jeunes seraient en général plus pacifistes que leurs grands-pères. Même les actuels engagés, qui ne s'imaginent pas a priori avoir à mener une guerre classique, peuvent se trouver en situation d'avoir à occuper un terrain. Sur d'autres terrains et à d'autres époques, le sentiment d'impunité a fait que des crimes contre des civils ont souvent été commis. A partir du moment où des opérations deviennent massives, qu'elles emploient beaucoup d'hommes armés à contrôler une population, la question de la violence devient centrale et son héritage se diffuse.

La paix est froide. Le conflit est chaud. On peut avoir l'ambition de réguler la chaleur, donc la violence des conflits, mais la paix permanente est impossible. C'est un idéal à poursuivre, mais en réalité les mécanismes de régulation ne fonctionnent que sur d'assez courtes périodes. La raison d'État en général l'emporte sur les institutions médiatrices. L'Europe a connu la paix intérieure pendant quarante-cinq années : à l'échelle d'une vie, c'est beaucoup, mais à celle de l'histoire, c'est très court.