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Le tabou nucléaire va-t-il sauter ? Par Mustapha Sehimi
Des milliers d'armes nucléaires ont été produites et testées depuis 1945, mais seules deux ont été utilisées, les 6 et 9 août 1945, par les États-Unis, sur les villes japonaises d'Hiroshima et Nagasaki
Depuis Hiroshima et Nagasaki, l’arme nucléaire n’a plus été utilisée, malgré la multiplication des arsenaux et des crises. Mustapha Sehimi constate l’érosion des mécanismes de contrôle, sous les coups de butoir de la guerre en Ukraine, du durcissement des doctrines de dissuasion et de la banalisation de certaines menaces qui fragilisent le tabou nucléaire.

Mustapha Sehimi
Professeur de droit (UMV Rabat), Politologue
Depuis les bombes atomiques qui ont détruit Hiroshima et Nagasaki en 1945, aucun des neuf États qui possèdent l'arme nucléaire ne s’en est servi (États-Unis, Russie, chine, Royaume-Uni, France, inde, Pakistan, Israël, Corée du nord). Le « tabou » qui les retient est toutefois fragilisé. Jusqu’à quel point ?
Des milliers d'armes nucléaires ont été produites et testées depuis 1945, mais seules deux ont été utilisées, les 6 et 9 août 1945, par les États-Unis, sur les villes japonaises d'Hiroshima et Nagasaki. Avec l'acquisition de l'arme atomique par l'Union soviétique en 1949, s'ouvre l'ère de la dissuasion nucléaire : l'emploi de l'arme devient inconcevable dans la mesure où il conduirait à des représailles massives. À la fin des années 1990, est mise en avant la notion de «tabou nucléaire». Aucun pays n'a mené de frappe nucléaire du fait des mécanismes de dissuasion, certes, mais également en raison d'une répugnance morale et politique liée à la nature même de cette arme, nommé tabou ».
Cette notion de «tabou » se présente comment ? Comme une norme morale qui s'impose aux États quelle que soit leur puissance ; le choix de ne pas utiliser l'arme découle de son caractère inhumain et de la volonté de ne pas devenir un paria aux yeux de l'humanité. Cependant, la période actuelle voit émerger des interrogations sur la résistance de ce tabou aux évolutions géopolitiques contemporaines.
Mécanismes de contrôle
Au niveau institutionnel, la communauté internationale a construit un régime de normes et de pratiques régulant le champ nucléaire et visant à réduire le risque d'utilisation de l'arme. Cet ordre global s'appuie en particulier sur le Traité de non-prolifération (TNP) de 1968, le Traité d'interdiction des essais nucléaires de 1996 ou encore les mesures de réduction des risques et de maîtrise des armements. De plus, depuis 2017, 95 États ont signé le Traité d'interdiction des armes nucléaires (TIAN). Ce régime de contrôle se fissure: les accords de maîtrise des armements se sont effondrés; la norme de prolifération est contestée (surtout au Moyen-Orient et en Asie), certains États évoquent la reprise des essais nucléaires, et toutes les puissances nucléaires renforcent leurs arsenaux, en qualité ou en quantité. Il a été nettement fragilisé par l'agression russe contre l'Ukraine, pays qui avait renoncé aux armes nucléaires soviétiques situées sur son territoire en échange de garanties de sécurité, accordées par Moscou en 1994.
Le «tabou» s'est construit du fait de la pression de la société civile mondiale, horrifiée par les conséquences des armes nucléaires ; il s'est ensuite imposé auprès des dirigeants qui ont internalisé la norme. La multiplication et l'amplification des conflits au 21° siècle ont modifié ces paramètres. Les opinions publiques européennes, largement antinucléaires, surtout en Scandinavie et en Allemagne, ont cessé de s'opposer à ces armes à la suite de l'invasion russe de l'Ukraine et ont soutenu la politique nucléaire de l'Otan. Des dirigeants aux profils variés cherchent à convaincre leurs adversaires, mais aussi leurs alliés, qu'ils n'hésiteraient pas à faire usage de l'arme si nécessaire. Ainsi, Vladimir Poutine déclare en septembre 2021 que la Russie «fera usage de tous les systèmes d'armes à sa disposition en cas de menace à son intégrité territoriale» et prévient: « Ceci n'est pas du bluff.» En 2026, Emmanuel Macron annonce une révision de la doctrine nucléaire française: «Je le redis aujourd'hui avec force, en ma qualité de président de la République, je n'hésiterai jamais à prendre les décisions qui seraient indispensables à la protection de nos intérêts vitaux ». Ce refus de reconnaître l'existence d'un tabou est paradoxalement jugé nécessaire à la crédibilité de la dissuasion.
Des risques accrus
Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que des scientifiques estiment que le risque de confrontation nucléaire atteint un nouveau sommet, plaçant en 2026 l'humanité à «85 secondes de minuit »… Pour autant, il est prématuré d'estimer aujourd'hui que la tradition de non-emploi de l'arme nucléaire est condamnée.
Il est possible que la Russie ait sérieusement envisagé d'en faire usage à l'automne 2022, mais en aurait été dissuadée par la pression occidentale, également par d'autres acteurs tels que la Chine. Par peur des représailles sans doute, mais aussi par crainte d'être complètement ostracisée par l'ensemble de la communauté internationale. De plus, si la rhétorique russe depuis le début du conflit a souvent été jugée « irresponsable », une analyse détaillée montre que les menaces nucléaires réelles sont restées rares au plus haut niveau et visaient à renforcer la dissuasion du pays. Dans un autre contexte, le ministre israélien Amihai Eliyahu, qui avait publiquement estimé qu'utiliser une arme nucléaire contre Gaza était « une option » en novembre 2023, a été immédiatement suspendu du gouvernement, montrant le caractère inacceptable de certains propos.
Pour un État en guerre ou soumis à une agression, la décision de faire usage, ou non, de l'arme nucléaire repose sur plusieurs facteurs. Le caractère normatif ? Il joue sans doute un rôle, tout comme la crainte d'une réprobation générale. Au-delà du risque de représailles, les États peuvent se montrer réticents à l'idée d'être le premier à réaliser une frappe nucléaire après 80 ans de non-emploi, et d'ouvrir ainsi la boîte de Pandore. Mais ce choix relève aussi d'un calcul rationnel sur les bénéfices escomptés au vu des coûts probables. Dans les doctrines des neuf États possédant des armes nucléaires, l'usage n'est envisagé que dans des circonstances extrêmes, précisément du fait des conséquences terribles et largement imprévisibles d'une frappe nucléaire.
Si le tabou nucléaire est donc fragilisé aujourd'hui, on peut considérer pour toutes ces raisons que le risque d'utilisation de la bombe, bien que toujours possible tant qu'elle existe, reste faible. De fait, la dernière déclaration commune qu'a réussi à négocier le P5, Chine, États-Unis d'Amérique, Royaume-Uni, Russie et France) « s'engage pour prévenir la guerre nucléaire et éviter les courses aux armements ». Le groupe des cinq États nucléaires reconnus par le TNP, répétait ainsi le slogan de Ronald Reagan et Mikhail Gorbatchev : « Une guerre nucléaire ne peut pas être gagnée et ne doit jamais être menée.»