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Qui a inventé la géopolitique ? - Par Mustapha Sehimi
Cette carte AFP offre une image de géopolitique en action, centrée sur la sécurisation des exportations d’hydrocarbures du Moyen-Orient et, surtout, sur la volonté de réduire la dépendance aux grands points de passage vulnérables. Le premier élément frappant est le poids des détroits. Le détroit d’Ormuz apparaît comme le principal verrou stratégique de la région à contourner.
Des intuitions de Leibniz aux formulations de Rudolf Kjellén, en passant par Friedrich Ratzel, Haushofer et Mackinder, la géopolitique s’est construite par étapes avant d’être compromise par son instrumentalisation dans l’Allemagne nazie. Mustapha Sehimi revient sur cet outil dans d’analyse qui étudie la manière dont territoires, ressources, populations et rapports de force s’articulent dans l’action politique.

Mustapha Sehimi
Professeur de droit (UMV Rabat), Politologue
Nourrie d'histoire et de géographie, la géopolitique étudie les rivalités pour le contrôle des territoires, des ressources et des populations. Un temps exploitée par l’idéologie nazie, la discipline s’est réinventée et s’avère un outil d’analyse précieux pour le monde actuel.
Recul du multilatéralisme, recours désinhibé à la force armée, réveil des appétits territoriaux... À l'heure où les relations internationales connaissent un inquiétant emballement, la géopolitique, qui étudie les rivalités entre acteurs politiques pour le contrôle des territoires, des ressources et des populations, s'avère plus que jamais d'actualité. Une nouvelle jeunesse pour une discipline déjà ancienne dont les origines demeurent difficiles à établir de manière consensuelle.
Si on s'en tient à une approche purement lexicale, c'est à Gottfried Leibniz (1646-1716) qu'il revient d'avoir inventé la géopolitique. Rédigeant en 1679 le plan d'une Encyclopédie qu'il projetait de publier, le philosophe prévoyait d'en consacrer une section à ce qu'il appelait la « cosmopolitique » (cosmopolitica), un terme qu'il raturait et remplaçait finalement par celui, jusqu'alors inédit, de « géopolitique » (geopolitica). Une géopolitique qu'il définissait comme l'étude de « la Terre relativement au genre humain ». Définition qui renvoie à ce que nous appellerions aujourd'hui la géographie humaine - par différence avec la géographie physique - plus qu'à la géopolitique à proprement parler.
Il faut attendre le tout début du 20° siècle pour voir réapparaître et se diffuser dans l'espace public le mot géopolitique. Le premier à l'avoir utilisé en langue anglaise - geopolitics - est l'essayiste britannique, d'origine hongroise, Emil Reich (1854-1910). Le juriste et homme politique conservateur suédois Rudolf Kjellén (1864-1922) développe le concept. Pour lui, la géopolitique étudie les implications de la géographie sur la conduite des États. Kjellén était avant tout un précurseur de la science politique, et s'attachait à fonder la « science de l'État » (Satswissencha). La géopolitique était une des nombreuses composantes qu'il avait identifiées pour rendre compte des logiques des États, aux côtés de la « démopolitique » (qui étudie les implications politiques de la démographie), de « l'écopolitique » (centrée sur l'économie), de la « sociopolitique » (sur la société) et de la « cratopolitique » (les structures du pouvoir).
Le creuset germanique
S'il contribue à fixer le nom et les contours de la démarche géopolitique, Kjellén ne la développe et ne la pratique toutefois guère. Il se contente de s'appuyer sur les travaux de géographes qu'il assimile rétroactivement à cette démarche, au premier rang desquels le géographe allemand Friedrich
Longtemps esquivé ou utilisé avec précaution du fait de son histoire trouble, le concept de « géopolitique est devenu tellement populaire à partir des années 1990 qu'il a fini par perdre en consistance. Dans le langage médiatique courant, la géopolitique est aujourd'hui devenue synonyme de relations internationales et de rivalités de puissance entre États. Une acception doublement approximative. D'abord parce que la géopolitique, comme son nom l'indique, ne consiste pas à étudier les rivalités internationales en général - ce dont se charge la science politique - mais à les envisager sous un angle précis : celui de leur lien avec le cadre géographique dans lequel elles s'inscrivent. Ensuite, parce que l'analyse géopolitique ainsi entendue peut très bien se décliner à l'échelle nationale. Un usage rigoureux du terme « géopolitique » devrait donc toujours renvoyer non pas à l'étude isolée d'enjeux politiques ou géographiques, mais bien à la conjonction de ces deux champs, avec le souci permanent de prendre en compte leurs interactions. Raisonner géopolitiquement suppose ainsi d'envisager le rapport entre espace (au sens de territoire) et puissance, en pointant comment l'espace peut être à la fois un enjeu et une ressource dans les affrontements entre acteurs (géo)politiques, explique Friedrich Ratzel (1844-1904). Bien que ce dernier n'ait jamais utilisé le mot géopolitique, il se trouve à l'origine du développement en Allemagne d'une « géographie politique » qui la préfigure largement. Inspiré par le darwinisme ambiant, Ratzel l'envisageait les États comme des organismes vivants en lutte perpétuelle les uns contre les autres afin de s'assurer le contrôle de « l'espace vital » nécessaire à leur perpétuation.
Parmi les nombreux disciples de Ratzel, c'est le bavarois Karl Haushofer (1869-1946) qui, à partir du milieu des années 1920, contribue le plus à définir, structurer et diffuser la géopolitique en Allemagne d'abord, puis, à partir des années 1930, dans le reste du monde. L'école haushoférienne s'est largement compromise avec le régime nazi, dont elle a légitimé les appétits de conquête en lui fournissant des arguments d'autorité géographique fallacieux. Elle a ainsi contribué tout autant à faire connaître la géopolitique qu'à la discréditer.
Contre-récit
Un discrédit qui est à l'origine de l'élaboration, aux États- Unis, d'un contre-récit des origines de la géopolitique. Certains stratèges américains en viennent ainsi à prôner le développement de la géopolitique aux États-Unis afin de retourner cette science, qui leur semble si redoutablement efficace, contre les nazis, qui la dévoieraient au service d'un projet pernicieux. Une partie de la presse américaine se chargea de réécrire l'histoire de la géopolitique en en attribuant la paternité non plus à Karl Haushofer et à ses disciples allemands, mais au géographe britannique Halford Mackinder (1861-1947) qui se trouva ainsi érigé en père fondateur de la géopolitique. La pensée de Mackinder a donc indéniablement joué un rôle majeur dans la formation de l'approche géopolitique. Il n'en demeure pas moins que Mackinder ne s'est jamais réclamé de la géopolitique et qu'il l'a même explicitement dénoncée, y voyant un pernicieux détournement de la géographie.
En quête de précurseurs
La quête de précurseurs alternatifs à la géopolitique destinée à faire oublier ceux, pour le moins encombrants, qui la structurèrent et la popularisèrent dans l'Allemagne de l'entre-deux-guerres, n'a depuis lors jamais cessé. En France par exemple, le géographe Yves Lacoste a choisi de se réclamer de l'historien grec Hérodote, dont il donne le nom à la revue qu'il fonde en 1976. Lacoste a également beaucoup travaillé pour sortir de l'oubli l'œuvre du géographe anarchiste Élisée Reclus (1830- 1905) dans lequel il voit un pionnier de la géopolitique. La facilité avec laquelle des figures très variées peuvent ainsi être érigées en précurseurs de la géopolitique s'explique par l'écart entre le mot « géopolitique », d'apparition tardive et d'emploi longtemps confidentiel, et la démarche qu'il désigne, dont on peut trouver de nombreuses préfigurations dans la longue histoire de la pensée politique.