Sebta et Melilia : une question de souveraineté qui revient au premier plan – Par Abdelaziz Tribek

Sebta et Melilia : une question de souveraineté qui revient au premier plan – Par Abdelaziz Tribek

La persistance de la présence de mineurs marocains à Sebta qui est aujourd’hui la plus préoccupante. Rabat, qui a récupéré l’ensemble des adultes entrés à Sebta, a affirmé et confirmé sa disposition à reprendre ses ressortissants mineurs, tandis que l’Espagne a engagé des procédures pour transférer une partie d’entre eux vers la péninsule

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Les récents évènements migratoires de Sebta, les réactions intempestives espagnoles et les déclarations du ministre marocain de la Justice, Abdellatif Ouahbi, sur Sebta et M’lilia ont ravivé un dossier ancien entre Rabat et Madrid. En réaffirmant que le Maroc n’a pas renoncé à ses revendications sur les deux villes, le ministre a suscité une réaction militariste excessive et donc insignifiante de la ministre espagnole de la Défense. Dans cette tribune, Abdelaziz Tribek explique qu’au-delà des échanges verbaux, la question renvoie à l’histoire, aux rapports diplomatiques, aux flux migratoires et à la manière dont les deux pays envisagent leur voisinage.

Abdelaziz Tribek

Une revendication ancienne toujours présente

Le 13 août 2026, Abdellatif Ouahbi a rappelé que le Maroc n’avait pas oublié ses revendications sur Sebta et Melilia. Il a réitéré cette position le 21 août, suscitant de nouvelles réactions en Espagne. Pour Rabat, le dossier relève d’une question de souveraineté appelée à être traitée par le dialogue et la diplomatie.

Le Maroc privilégie les moyens politiques et pacifiques. Mais la réaction de la ministre espagnole ne pouvait ne pas susciter dans le débat public marocain, l’histoire militaire du nord du Royaume. La bataille d’Anoual, en 1921, demeure l’un des symboles les plus forts de la résistance à l’armée espagnole et rappelle que les relations entre les deux rives du détroit ont connu des épisodes de confrontation autant que de longues périodes de coopération.

Le souvenir de la guerre civile espagnole, durant laquelle des troupes marocaines furent engagées aux côtés du général Franco, participe également de cet imaginaire historique complexe. La question de Sebta et Melilia dépasse ainsi largement le seul cadre administratif ou frontalier.

Sebta et Melilia, un dossier négociable ?

Dans le débat marocain, l’idée d’une négociation sur les deux villes est régulièrement avancée. Les déclarations attribuées à l’ancien roi Juan Carlos en 1979 ont ainsi refait surface. À l’époque, il avait évoqué dans un cadre privé l’hypothèse d’une restitution progressive, Melilia d’abord, puis Sebta.

Ces propos montrent que le sujet n’était pas totalement absent des réflexions espagnoles à la fin des années 1970. Ils sont aujourd’hui rappelés pour souligner que la situation des deux villes peut être envisagée dans une perspective historique et politique plus large.

Le précédent d’Ifni est également cité. Cette ville, administrée par l’Espagne, a été rétrocédée au Maroc en 1969. Le Sahara occidental avait, pour sa part, été intégré au dispositif colonial espagnol avant le retrait de Madrid en 1975. Ces précédents indiquent que les statuts territoriaux hérités de l’ère des invasions coloniales hispano-portugaises à partir du 14ème siècle, puis européennes par la suite ne sont pas et ne peuvent être immuables.

La question migratoire ravive les tensions

Les récentes arrivées de migrants à Sebta ont donné une nouvelle dimension au débat. Plusieurs milliers de personnes ont tenté de rejoindre la ville, nourrissant en Espagne un discours sur la pression migratoire et la sécurité des frontières, donnant lieu à des excès négationnistes jusqu’à nier l’existence d’un Etat marocain constitué avant l’occupation de Sebta par les Portugais qui, profitant de l’affaiblissement du pays à la fin du règne mérinide, ont commencé à s’étendre sur la côte atlantique marocaine. Faut-il rappeler qu’il est antérieur à L’Espagne telle qu’on la connait aujourd’hui.

L’usage de ce ressort présentant un mouvement migratoire séduit par l’illusion d’une herbe plus verte ailleurs comme une invasion ou comme une nouvelle « Marche verte » ne dit qu’une seule chose : la conviction intime chez les Espagnoles de l’intenable situation coloniale des deux villes occupées dans le nord du Maroc.

Nul besoin de revenir ici sur les outils ni les états des lieux qui ont rendu possible une telle vague migratoire analysée un peu partout sous toutes les coutures : plateformes numériques, rumeurs, interprétation erronée de décisions de justice, trolls algériens, fragilités socio-économiques des pays émetteurs, voire le ras-le-bol du Maroc que l’Espagne et l’Union européenne veulent cantonner dans une logique de sous-traitance sécuritaire.

Le sujet dépasse la seule question migratoire. Il touche aux équilibres énergétiques, aux relations diplomatiques et aux rivalités régionales, mais surtout à l’anachronisme de la présence espagnole en territoire marocain.

Les mineurs au cœur du débat

Pour l’actualité politique, c’est la persistance de la présence de mineurs marocains à Sebta qui est aujourd’hui la plus préoccupante. Rabat, qui a récupéré l’ensemble des adultes entrés à Sebta, a affirmé et confirmé sa disposition à reprendre ses ressortissants mineurs, tandis que l’Espagne a engagé des procédures pour transférer une partie d’entre eux vers la péninsule.

Leur présence nourrit le débat politique espagnol dont ils sont malgré eux otages. À Sebta, les autorités locales insistent sur la pression exercée sur les services publics et les structures d’accueil. À Madrid, le gouvernement central cherche de son côté à obtenir davantage de solidarité européenne.

La crise migratoire devient ainsi un enjeu de politique intérieure. Les images de migrants servent aussi bien dans le débat électoral local dominé par la droite que dans les discussions de Madrid avec Bruxelles sur le partage de la responsabilité migratoire.

Parmi ces immigrés, on distingue grosso modo deux catégories. D’un côté, des jeunes désorientés, auxquels les médias tendent volontiers leurs micros et dont les images servent à alimenter les angoisses, avant qu’ils ne soient vraisemblablement refoulés. De l’autre, des jeunes plus robustes, que Madrid pourrait chercher à transférer vers la péninsule, où ils constitueraient une main-d’œuvre disponible pour des métiers délaissés et, à terme, une ressource pour des caisses de retraite fragilisées.

À cela s’ajoutent des milliers d’Africains subsahariens, main-d’œuvre à bas coût, installés dans des structures précaires et dans l’attente d’une possibilité de passage vers l’Espagne. Leur départ laisserait aussitôt la place à d’autres candidats prêts à franchir les barrières entourant cette ville, maintenue sous occupation dans une situation devenue anachronique. Si ce système ne relève pas à proprement parler de la traite humaine, il en présente, à bien des égards, des apparences.

Au-delà des polémiques, une autre approche est défendue : organiser davantage les migrations légales entre l’Afrique et l’Europe. Le marché du travail européen connaît des besoins importants dans plusieurs secteurs, tandis que le vieillissement démographique pose la question du renouvellement de la population active.

Sebta et Melilia se trouvent ainsi au croisement de plusieurs dossiers : souveraineté, mémoire coloniale, migration, coopération économique et relations avec l’Europe. Plus les tensions s’accumulent, plus la nécessité d’un dialogue structuré entre Rabat et Madrid apparaît. Pour le Maroc, les deux villes restent une question ouverte. Leur avenir, comme celui des relations maroco-espagnoles, se jouera toutefois davantage autour d’une table de négociation que dans l’escalade des tensions.