chroniques
L’Internat de l'OCP à El Jadida : une histoire inédite – Par Mustapha Jmahri
Une vue aérienne du site sous forme de carte postale en noir et blanc témoigne de la métamorphose spectaculaire des lieux après sa reprise par l'Office chérifien des phosphates
De la résidence balnéaire du baron Arthur de Leusse à l’Internat des phosphates, l’actuel Centre d’estivage ancien de l’OCP à El Jadida retrace près d’un siècle d’histoire sociale, scolaire et architecturale. Classé monument historique en 2024, ce site moderniste accueillit dès les années 1940 les enfants des agents des centres miniers, avant de devenir une colonie de vacances et un centre de formation.

Mustapha JMAHRI
Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida
Pour répondre aux besoins de ses agents travaillant dans les centres miniers de l'intérieur, notamment à Khouribga, Boujniba et Youssoufia, l’Office chérifien des phosphates (OCP) fit bâtir à El Jadida une infrastructure scolaire et sociale d'envergure en bordure de l’Atlantique dite : l’Internat des phosphates.
La valeur patrimoniale et architecturale de cette infrastructure a reçu une consécration officielle avec son inscription sur la liste des monuments historiques nationaux. Par le décret ministériel n° 1132.24 daté du 30 avril 2024, émanant du ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, l’établissement a été formellement classé au titre des monuments protégés. Cette décision juridique a été publiée dans le bulletin officiel n° 7306, daté du 6 juin 2024. Ce document révèle que la procédure a été déclenchée à la suite d’une demande de classement introduite le 14 mars 2024 par le directeur du Complexe industriel de Jorf Lasfar, relevant du Groupe OCP. Sur le registre national du patrimoine, le site a été inscrit sous l’appellation officielle de : « Centre d’estivage ancien de l'Office chérifien des phosphates à El Jadida » désignant la propriété foncière dénommée « Bel-Accueil », immatriculée sous le titre foncier n° C/1939.
Comme je le mentionne dans mon ouvrage El Jadida. Traces de pas sur la plage (2023, p. 32), le baron Arthur de Leusse, ancien militaire retraité, avait fait édifier à l'origine, à ce même endroit, une majestueuse résidence. Conçue de style balnéaire sur les plans de deux architectes de Casablanca, cette résidence de deux étages disposait d’un aménagement culinaire et d’un mobilier moderne. L’unique cliché de cette demeure figure d'ailleurs en couverture de mon livre El Jadida, mémoires partagées. Jacqueline Corbeel, petite-fille du baron (1925-2025), m’avait fourni un précieux témoignage dans lequel elle affirmait « qu’après le décès de son grand-père, sa grand-mère, sans doute pour des raisons familiales, a vendu cette résidence dans les années 1940 à l’OCP, qui l’a transformée en internat pour héberger les enfants du personnel européen qui suivaient leur scolarité au collège de Mazagan.
Transition et apogée
Cependant, faute d’archives, on ne peut connaître précisément comment le baron s’est installé sur cet endroit de la plage dans les débuts du Protectorat.
Une vue aérienne du site sous forme de carte postale en noir et blanc témoigne de la métamorphose spectaculaire des lieux après sa reprise par l'Office chérifien des phosphates. La demeure balnéaire initiale du baron de Leusse a laissé place à un complexe collectif d'envergure, dicté par l'architecture moderne et fonctionnaliste de l'après-guerre. L'imposante toiture à pans et les galeries à colonnes ont disparu au profit de lignes épurées et de toits-terrasses caractéristiques du style « paquebot ». Le bâtiment central, considérablement agrandi pour accueillir les dortoirs et réfectoires des internes, s'organisait désormais au cœur d'une parcelle entièrement aménagée, ceinturée d’une longue clôture blanche. En bordure de la route littorale désormais goudronnée où stationne un autocar de ramassage en stationnement.
Les photographies aériennes de l'époque illustrent magnifiquement cette implantation : un imposant édifice blanc de style moderniste, dressé face aux vagues, séparé par la route des parcelles maraîchères de la ferme qui l'a approvisionné pendant plus de vingt ans.
Bien que le bâtiment ait servi, à des périodes différentes, de colonie de vacances pour l’OCP ou de centre de formation pour la police au début des années 1970, il est resté connu sous le nom d'Internat des phosphates. Quelques archives d'époque permettent aujourd’hui de redonner vie aux visages qui ont structuré cet établissement moderniste.
De l’autre côté de la route nationale vers le centre d’el Jadida, à proximité immédiate du cimetière chrétien, se trouvait la « ferme des phosphates » confiée en 1933 à Victor Hardy, un éleveur-agriculteur originaire d'Eure-et-Loir. En collaboration avec son épouse Louise Hardy (née Lesourd) et une vingtaine d’ouvriers marocains permanents, il avait pour mission de ravitailler le pensionnat. Selon les clauses de son contrat de gérance, la ferme doit fournir un quota régulier de légumes, de volailles, de lapins et d'œufs pour nourrir les pensionnaires, s'ancrant ainsi dans le tissu social de Mazagan.
Une coupure de presse du journal Le Petit Marocain, datée du lundi 21 octobre 1940, qualifie l'internat de « fort belle réalisation pour notre ville ». À cette date, l'établissement est placé sous la direction de M. Boisson. L'internat joue alors un rôle de catalyseur pour l'enseignement secondaire local, en augmentant significativement les effectifs du collège mixte de Mazagan, alors dirigé par M. Clair. Les adolescents internes y reçoivent une instruction solide, partagée entre le cycle classique et le cycle moderne, qui convergent tous deux vers le baccalauréat.
Au printemps 1945, l'organigramme de l'institution se renouvelle. Comme l’atteste le Bulletin officiel du 20 avril 1945, M. Boisson quitte ses fonctions de directeur. Par un arrêté viziriel daté du 31 mars 1945, c'est Mme Marcelle Catelin, professeure, qui est officiellement désignée pour lui succéder en qualité de directrice de l’Internat. Elle prend ainsi la gestion d'un établissement en pleine maturation au sortir de la Seconde Guerre mondiale.
Le début des années 1950 marque l'apogée structurelle de l'infrastructure. L'hebdomadaire indépendant Information marocaine, dans son édition du 26 janvier 1952, révèle que la capacité d'accueil de l’internat a été doublée en 1950, permettant d'héberger simultanément soixante internes venus des centres miniers. L'article met également en lumière la polyvalence du bâtiment : durant la saison estivale, le pensionnat se muait en une colonie de vacances balnéaire, offrant aux enfants des mineurs de l'OCP les joies du littoral atlantique.
L'analyse croisée des sources orales et des documents d'archives permet de restituer la chronologie exacte de l'établissement. Il apparaît ainsi certain que l'Internat des phosphates a débuté modestement au tout début des années 1940 au sein même de la résidence balnéaire vendue par la veuve du baron de Leusse. Sous la direction initiale de M. Boisson en octobre 1940, la structure fonctionnait alors avec un effectif très restreint, adapté aux dimensions d'une demeure privée, même majestueuse. Ce n’est que dix ans plus tard, en 1950, pour faire face à l'afflux des enfants des centres miniers, que l'Office chérifien des phosphates a procédé à la transformation du site. Comme le révélait la presse en janvier 1952, cet agrandissement, qui a donné au bâtiment ses lignes modernistes, a permis de doubler la capacité d'accueil pour atteindre soixante pensionnaires, marquant le passage définitif de la villa familiale au complexe architectural collectif.