société
Analyse architecturale et paysagère de l'ancien hôpital Sidi El-Ayachi
Construit à l'époque du Protectorat comme caserne, l'ancien hôpital Sidi El-Ayachi à El Jadida constitue un ensemble architectural colonial du XXe siècle, aujourd'hui à l'abandon
Ce diagnostic architectural et paysager de l’ancien hôpital Sidi El-Ayachi livre une lecture croisée de ses structures spatiales et de sa composition paysagère d’origine. Le présent texte a été relu par l’architecte marocaine Khadija Mihrane. Cette dernière y apporte l’expertise issue de son mémoire de fin d’études consacré à la reconversion dudit domaine et intitulé : « Entre les deux rives de l’Oum-Erbia : Azemmour et Sidi Ali, une opportunité de revitalisation d’une ville mourante et de réactivation de ses architectures », soutenu à l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) le 20 juillet 2026.

Par Mustapha JMAHRI
Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida
Construit à l'époque du Protectorat comme caserne, l'ancien hôpital Sidi El-Ayachi constitue un ensemble architectural colonial du XXe siècle, aujourd'hui malheureusement à l'abandon. Son organisation spatiale et son style sont hautement caractéristiques des infrastructures publiques de colonisation érigées en Afrique du Nord.
L’entrée du site se caractérise par une large allée carrossable rectiligne, bordée de part et d'autre par un alignement d'eucalyptus matures dont la canopée dense forme une voûte végétale. Cette composition paysagère d'origine crée une transition ombragée propice à l'accueil des visiteurs. Cependant, cet accès souffre d'un manque d'entretien manifeste. La chaussée, non délimitée, est partiellement dégradée, tandis que les abords immédiats sont envahis par des broussailles qui masquent la lisibilité de l'entrée et l'articulation avec les premiers pavillons.
Pour redonner à cet accès sa fonction de signal urbain, il conviendra en premier lieu de stabiliser et de revêtir la voie centrale avec un matériau drainant aux tons naturels - tel que du gravier stabilisé ou du sable compacté -, limitant ainsi le ruissellement. La création de bordures nettes permettra de canaliser distinctement les flux piétons et automobiles. Enfin, les alignements d'arbres devront faire l'objet d'un élagage sanitaire afin de sécuriser la voûte tout en dégageant des percées visuelles vers les architectures environnantes.
Une composition pavillonnaire
L’ensemble de Sidi El-Ayachi présente une organisation pavillonnaire, composée de bâtiments bas et indépendants répartis sur un vaste terrain paysager. Le site, sur presque 6 ha selon Khadija Mihrane, s'articule autour d'une vaste cour-jardin, aujourd'hui en friche. Les pavillons adoptent majoritairement une morphologie allongée et de plain-pied. Il existe ainsi 21 pavillons relativement grands, aux dimensions variables : leurs longueurs varient considérablement, tandis que leurs profondeurs se situent entre 5,5 m et 6,8 m, pour des hauteurs comprises entre 3 et 4 m. Grâce à cette typologie, la composition générale reste aérée et peu dense, les constructions étant largement distantes les unes des autres pour laisser place à de grands espaces libres et végétalisés.
Une concentration plus importante de structures caractérise le cœur du complexe, tandis que d’autres édifices sont implantés de manière plus isolée en périphérie. Cette disposition renforce le caractère résolument horizontal de l’ensemble ainsi que le rapport étroit entre architecture et paysage.
L’accès à certains corps de bâtiment s'effectue par des porches soutenus par de simples poteaux cylindriques en béton, qui créent ainsi une zone d'ombre protectrice devant les entrées. Parmi ces édifices, l'un se distingue par son pignon surmonté d'une petite croix métallique, attestant la présence d'une ancienne chapelle utilisée au temps du Protectorat.
À l’échelle des bâtiments, les façades sont marquées par une succession régulière d’ouvertures alignées, organisées selon une trame répétitive. Ce rythme régulier des baies participe à l’unité visuelle des différents pavillons et constitue l’une des principales caractéristiques de leur écriture architecturale.
Les bâtiments sont édifiés en maçonnerie pleine avec des murs épais, gages d'une bonne inertie thermique (régulation naturelle des variations de température intérieure). L’un des éléments esthétiques les plus caractéristiques encore visibles réside dans la bichromie de leur revêtement. Les pavillons présentent des murs recouverts d’un enduit lisse ou d’un badigeon blanc à la chaux, associés à un soubassement peint en bleu ciel (bien que des traces de jaune ocre et d'usure prononcée laissent aujourd'hui transparaître la structure sous-jacente par endroits).
Cette alternance teintée crée une séparation nette entre la partie basse et la partie supérieure des élévations. Le soubassement bleu (partie inférieure du mur) forme une ligne horizontale continue qui accompagne les volumes et accentue leur caractère allongé. Au-dessus, le blanc domine et contribue à unifier visuellement l’ensemble des pavillons, participant ainsi fortement à l’identité visuelle du site.
Les fenêtres d'origine, au style géométrique typique des années 1930 à 1950, possèdent de grands vantaux en bois surmontés d'impostes vitrées, fixes ou ouvrantes. Elles sont protégées par de grands volets battants à persiennes, peints en bleu azur. Ce système était conçu pour ventiler les intérieurs tout en faisant barrage à la forte chaleur du soleil.
Pour les couloirs et les sanitaires, l'aération permanente et le tamisage de la lumière étaient complétés par des claustras en moucharrabieh préfabriqués en béton aux motifs géométriques et circulaires.
En complément des façades, les toitures constituent un autre élément essentiel de la silhouette architecturale de Sidi El-Ayachi. Plusieurs pavillons conservent aujourd’hui leurs toitures inclinées à pentes marquées, flanquées de cheminées droites en maçonnerie. Une grande partie est couverte de tuiles mécaniques en terre cuite rouge de type « tuile de Marseille ». Celles-ci reposent sur des charpentes légères en bois, parfois directement visibles lorsque le toit est partiellement détérioré. Témoignage de la dégradation avancée du site, plusieurs sections de toitures sont aujourd'hui effondrées, mettant à nu les liteaux de bois qui soutiennent les tuiles.
Cependant, toutes les constructions ne présentent pas le même système de couverture. À côté des pans en tuiles subsistent également certaines toitures en tôle. Cette diversité témoigne de variations constructives et, probablement, de transformations ou de réparations successives intervenues au fil du temps.
Une cohérence d’ensemble
La sécurité des fenêtres et des portes principales était confiée à de lourdes grilles en fer forgé. Les motifs de ces ouvrages déploient des volutes en colimaçon, des formes en « S » et des cercles soudés. Ce travail artisanal soigné s'inscrit pleinement dans le style Art déco et régionaliste de cette période.
Un imposant château d'eau cylindrique en béton armé est encore visible et peut-être récupéré. Il était couplé, à l'origine, à une éolienne de pompage multipale de type américain. Durant la période du Protectorat, cette structure technique jouait un rôle vital en assurant l'autonomie en eau potable du lieu ainsi que l'irrigation de son vaste terrain paysager. Aujourd'hui, l'éolienne a totalement disparu. Quant à la tour en béton, elle se trouve désormais noyée au milieu d'une végétation sauvage, affichant des signes de dégradation de surface tels que des fissures d'enduit, des coulures de mousse et une carbonatation avancée du béton pouvant diminuer la protection des armatures métalliques.
La reconversion de cette ancienne structure hydraulique offre une excellente opportunité pour dynamiser tout projet architectural en exploitant sa hauteur naturelle comme un signal visuel majeur. Après une consolidation structurelle et un nettoyage respectant sa patine historique, l’édifice pourrait être transformé en un belvédère panoramique ou en une tour d'observation offrant une vue imprenable sur l'organisation pavillonnaire du site.
Dans l’ensemble, l’architecture de Sidi El-Ayachi se caractérise par une écriture simple, horizontale et répétitive, directement liée à son organisation pavillonnaire. La disposition des bâtiments, leur faible hauteur, la régularité des ouvertures, les façades blanches à soubassement bleu ainsi que les toitures inclinées en tuiles ou en tôle composent un vocabulaire architectural cohérent, encore clairement identifiable.
Enfin, au-delà de la valeur de chaque bâtiment, l’intérêt architectural du site réside surtout dans sa cohérence d’ensemble. Le rapport entre les pavillons et les espaces ouverts, la faible densité du bâti ainsi que la répétition des mêmes principes constructifs constituent l’identité propre de Sidi El-Ayachi. Ces éléments représentent des caractéristiques essentielles à préserver et à valoriser dans tout projet futur de réhabilitation ou de mise en valeur patrimoniale.