Le vrai départ commence par la construction de soi – Par Abdelfettah Lahjomri

Le vrai départ commence par la construction de soi – Par Abdelfettah Lahjomri

Devant un mur et des barbelés, des proches et des amis attendent près d'une clôture le retour de personnes qui s'étaient précédemment rendues à Sebta, le 2 août 2026. (D’après une photo de Abdel Majid Bziouat / AFP)

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Pour une partie de la jeunesse, l’émigration n’est plus un moyen au service d’un projet, mais une fin en soi, présentée comme une promesse automatique de réussite. Dans ce texte de colère contenue, Abdelfettah Lahjomri démontre que changer de pays sans formation, sans métier et sans objectif clair ne transforme pas une vie. C’est seulement troquet une humiliation contre une autre. En pire. La migration, inhérente aux espèces vivantes ouvre parfois des portes, mais ne dispense ni du savoir, ni de l’effort, ni de la construction de soi.

Abdelfettah Lahjomri

Quand l’émigration devient une fin

Il n’y a pas si longtemps, le jeune se demandait ce qu’il devait apprendre, quel métier maîtriser, quel diplôme obtenir et comment bâtir son avenir. Aujourd’hui, certains résument tout en une seule question : quand vais-je émigrer ?

L’émigration est passée du statut de moyen à celui de finalité. Le passeport devient un certificat de compétence, le visa un contrat de réussite et la traversée de la mer un passage supposé automatique de l’échec à la gloire.

Le paradoxe est profond. Le jeune abandonne les études parce qu’il refuse la patience de l’apprentissage, puis attend plus longtemps devant les consulats. Il refuse d’apprendre un métier en quelques mois, mais accepte de patienter plusieurs années pour une occasion incertaine. Il se moque de l’artisan de son quartier, puis rêve de devenir son assistant à l’étranger. Il refuse de nettoyer un commerce dans sa ville, mais célèbre le même travail dans un restaurant étranger.

Ce n’est donc pas le travail qu’il rejette, mais son image lorsqu’il est associé à son propre pays. Il croit que la géographie efface la honte et que la frontière confère aux métiers modestes une dignité nouvelle.

Le même travail sous un autre décor

La véritable ironie commence lorsque le jeune refuse de porter une caisse à outils chez lui, puis passe ses nuits à transporter des cartons dans un entrepôt européen. Il a honte de revêtir une tenue professionnelle devant son quartier, mais publie à l’étranger une photographie de lui vêtu du même uniforme, avec cette phrase : Dieu soit loué, j’ai commencé ma vie.

Quelle est donc cette vie qui ne commencerait qu’une fois le décor remplacé ?

Le problème n’est pas l’émigration. À travers l’histoire, elle a accompagné des savants, des commerçants, des créateurs et des porteurs de projets. La difficulté apparaît lorsque l’on part sans compétence solide ni objectif précis, en attendant du nouveau pays qu’il fabrique à votre place un métier, une identité et un avenir.

Un lieu peut ouvrir des portes, mais il ne crée pas l’être humain à partir de rien. Le marché du travail ne demande pas au migrant l’ampleur de ses rêves, mais ce qu’il sait faire. Certains arrivent pourtant à l’étranger avec de petites valises et d’immenses illusions. Ils s’attendent à ce que la ville les accueille et que les entreprises découvrent enfin leur talent.

Ils rencontrent une réalité froide : une langue mal maîtrisée, des lois mal comprises, un marché exigeant, un loyer qui absorbe le salaire et une solitude éprouvante. Ils finissent alors par accepter les emplois qu’ils avaient refusés chez eux, des rémunérations insuffisantes et des humiliations qu’ils n’auraient pas tolérées dans leur propre environnement.

Les réseaux sociaux, fabrique des illusions

Sur la photographie, tout paraît réussi : un large sourire, une rue propre, des vêtements élégants et quelques mots sur la réussite. Rien ne montre la chambre partagée, le salaire versé en retard, les longues heures de transport ou les appels à une mère à qui l’on cache son épuisement.

Les réseaux sociaux ne montrent pas la vie. Ils en sélectionnent un instant présentable. Le téléphone montre la voiture, mais pas le crédit ; les vêtements, mais pas les dettes ; les voyages, mais pas la peur de perdre son emploi, ses papiers ou son logement. Certains opposent ainsi les pires détails de leur existence aux meilleures images de celle des autres, avant de prononcer un verdict définitif sur leur pays, leur avenir et leur propre valeur.

Le chômage, la corruption, la faiblesse de la formation et l’injustice peuvent fermer des portes. Aucun esprit sérieux ne peut nier ces crises. Mais elles ne dispensent pas l’individu de construire ses compétences. On peut critiquer la société, réclamer des changements et envisager l’émigration. Encore faut-il disposer d’un projet.

La compétence plutôt que le miracle

Transformer l’émigration en excuse revient à choisir l’illusion. Certains affirment que les études ne servent à rien, puis consacrent des heures à apprendre les routes clandestines, les tarifs des passeurs et les chemins à travers les forêts. Ils connaissent les récits de traversées, mais ne savent pas rédiger un curriculum vitae ni maîtriser les bases d’un métier.

Ils ne manquent pas forcément d’intelligence. Ils la dirigent vers la mauvaise porte. Une partie des efforts et de l’argent consacrés à une traversée incertaine pourrait être investie dans l’apprentissage d’une langue, de l’électricité, de la mécanique, de la programmation, de la menuiserie ou des soins infirmiers.

L’illusion se présente comme un raccourci. Pourtant, les chemins courts ne mènent pas tous vers l’avenir. Le courage ne consiste pas à remettre sa vie au hasard, mais à reconnaître ses lacunes, à commencer de zéro, à supporter l’apprentissage et à accepter un petit travail pour progresser.

Nous voyons pourtant des jeunes craindre un examen professionnel, mais pas la mer ; redouter un entretien d’embauche, mais pas le passeur ; hésiter à s’inscrire dans un centre de formation, puis confier leur vie à un passeur dont ils ignorent le véritable nom. Ils refusent l’autorité d’un enseignant, mais acceptent les ordres d’un réseau.

Ils cherchent la liberté en abandonnant leur décision au passeur, la dignité en entrant par la porte de l’humiliation, la sécurité en choisissant le danger et un avenir clair en avançant dans le brouillard. Ce parcours devient une migration de la raison vers l’illusion, de la responsabilité vers le hasard et de la construction de soi vers l’attente du miracle.

La mer ne construit pas un avenir

Le jeune qui apprend un métier change sa place dans le monde. Il cesse d’être seulement demandeur d’une occasion et devient porteur d’une valeur. L’électricien qualifié, le mécanicien, l’infirmier, le programmeur ou l’artisan compétent peuvent répondre à des besoins, créer un projet et construire leur réputation.

Celui qui ne maîtrise rien reste sous la dépendance des autres, chez lui comme à l’étranger. L’employeur fixe son salaire, l’intermédiaire choisit son logement, la loi limite ses déplacements et le hasard façonne son avenir. La compétence offre une part de liberté et le savoir une capacité de choix. Le diplôme seul ne suffit pas toujours, pas plus que le métier isolé. C’est l’association du savoir, du savoir-faire et de la discipline qui crée une force réelle.

La société porte aussi une responsabilité lorsqu’elle méprise les métiers manuels. En associant la réussite au bureau, au costume et au diplôme, elle pousse parfois ses enfants vers un chômage élégant. Elle célèbre le certificat même lorsqu’il ne procure aucune compétence et dévalorise la profession manuelle même lorsqu’elle garantit autonomie et dignité.

Émigrer avec un projet

Celui qui veut émigrer a besoin d’une langue, d’une compétence, d’économies, d’une connaissance des lois, d’un plan de logement et de travail, ainsi que d’une solidité psychologique suffisante pour supporter la solitude. Une émigration réussie ne commence pas à l’aéroport. Elle se prépare auparavant par la construction de soi.

Celui qui part avec un projet possède une chance de progresser. Celui qui part pour se fuir se retrouvera partout. Une émigration digne ne commence pas par la haine du pays. L’émigration de l’humiliation commence par cette phrase : lorsque j’arriverai, je verrai ce que je ferai. Celui qui ignore ce qu’il fera avant d’arriver travaillera selon les conditions des autres et attendra ce qui reste de leurs occasions.

La distance entre l’être humain et la réussite ne se mesure pas en kilomètres, mais à ce qu’il connaît, maîtrise, supporte et apporte. Une ville moderne ne donne pas un esprit moderne à celui qui refuse de penser. Un pays riche ne confère pas de valeur à celui qui ne produit rien. La dignité ne tombe pas du ciel et ne se trouve pas dans le tampon d’un consulat. Elle commence lorsque l’individu reprend les rênes de son existence.

La jeunesse a besoin d’une révolution silencieuse contre l’illusion : une révolution qui élève les compétences, rende le centre de formation plus attirant que le café de l’attente, redonne sa place au métier, son sens aux études, sa valeur au travail et sa raison à l’émigration.

Le monde est vaste, l’expérience est un droit et l’ambition est légitime. Il ne s’agit pas d’avoir peur de voyager, mais de partir debout, avec un savoir plutôt qu’une illusion, un projet plutôt que le hasard et une dignité plutôt qu’une demande de compassion.

On peut changer de pays, mais le changement essentiel commence lorsque l’on se change soi-même. On peut traverser la mer, mais la traversée la plus profonde conduit de l’ignorance au savoir, de l’hésitation à l’action et de la dépendance à la responsabilité.

L’émigration de l’humiliation ne commence pas au moment de monter dans une embarcation. Elle commence lorsque le jeune méprise l’école, se moque du métier, repousse le travail et attend d’une autre terre qu’elle accomplisse ce qu’il a refusé de faire pour lui-même. Elle s’achève lorsqu’il comprend que le pays n’était pas le seul obstacle, que la mer n’était pas un pont magique et que le brouillard poursuivi à l’étranger avait d’abord pris naissance dans son propre esprit.

Réfléchissons-y. Nous y reviendrons

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