Des chaussures pour témoins, la mer pour sépulture - Par Abdelfettah Lahjomri

Des chaussures pour témoins, la mer pour sépulture - Par Abdelfettah Lahjomri

Un jour, ces chaussures atteindront peut-être une rive. Le sel effacera leurs couleurs, le soleil fissurera leur matière. Mais la question demeurera

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Dans l’image de chaussures flottant à la surface de la mer, Abdelfettah Lahjomri voit la présence bouleversante des absents, la banalisation des tragédies humaines et l’incapacité du monde à placer la dignité et la vie au-dessus des intérêts, des calculs et de la peur de l’autre.

Par Abdelfettah Lahjomri

Le vide qui rend les absents visibles

L’absence n’a pas toujours besoin d’une tombe pour s’imposer. Parfois, une chaussure solitaire suffit. Elle tourne au gré des vagues, son lacet défait, sa semelle encore chargée du souvenir d’un chemin vers la maison. Elle n’est plus un objet ordinaire, mais la trace d’un corps disparu, d’un pas interrompu, d’une histoire que la mer refuse d’ensevelir entièrement.

La scène ne montre ni tempête ni fracas. La mer paraît calme, presque indifférente. Sa surface bleue brille sous le soleil, mais cette beauté devient cruelle dès que le regard distingue ce qui flotte. Ce ne sont ni des feuilles ni des morceaux de bois, mais des chaussures ayant porté des pieds, et des pieds ayant conduit des êtres vers des lieux, des rendez-vous et des espoirs.

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Le vide à l’intérieur de chaque soulier donne à l’image sa puissance. Aucun visage n’apparaît, aucun corps ne se dessine, pourtant l’imagination reconstitue un être humain entier. Elle devine une fatigue, un rire, une peur, peut-être un dernier geste. L’absence devient plus forte que la présence, parce que l’esprit cherche à remplir le vide et mesure l’ampleur de ce qu’il ne peut comprendre.

Chaque chaussure ressemble à une page arrachée d’une biographie inconnue. Une couleur évoque un goût, une pointure suggère un âge, une semelle usée rappelle une longue marche. Toutes racontent des désirs simples : atteindre un endroit sûr, retrouver un proche, rentrer chez soi, travailler, étudier ou seulement commencer une nouvelle journée.

Des objets chargés de vies

Les chaussures dispersées sur l’eau portent la mémoire de gestes ordinaires. L’une a peut-être accompagné un enfant vers l’école, une autre une mère au marché, une troisième un homme parti chercher du travail. Certaines ont couru derrière un ballon, attendu devant une porte ou suivi un chemin familier. Avant de flotter, elles appartenaient à la terre.

C’est ce déplacement qui rend leur présence si douloureuse. Une chaussure est conçue pour protéger le pied des pierres, de la chaleur et de la fatigue. Elle accompagne le mouvement humain, épouse une démarche et conserve la forme de celui qui la porte. Séparée du pied, elle perd sa fonction et devient un témoin.

Lorsque des dizaines de chaussures couvrent l’eau, la mer se transforme en tribunal silencieux. Aucun juge n’y siège, aucune accusation n’est écrite, aucun plaidoyer n’y est prononcé, seulement un réquisitoire à qui voudrait l’entendre. Il suffit de regarder pour sentir qu’un ordre essentiel a été brisé. Certains n’y verront que des déchets. D’autres comprendront qu’un voyage s’est interrompu et qu’une promesse de salut s’est changée en tragédie.

Cette image renvoie à une civilisation capable de produire des millions d’objets, de les vendre sous les lumières, de les associer à l’élégance, à la réussite et au prestige, mais incapable de protéger ceux qui leur donnent un sens. Quand les marques, les prix et les apparences disparaissent, il ne reste qu’une forme vide. Elle rappelle que la valeur d’une chaussure ne réside pas dans son cuir, mais dans le pied qu’elle protégeait.

Derrière les chiffres, des visages

La tragédie commence aussi lorsque les vies sont réduites à des statistiques. Derrière chaque chaussure existe sans aucun doute un nom, un visage, une famille qui attend, une porte laissée ouverte, un téléphone qui ne sonne plus. Le fait de ne pas connaître ces personnes ne diminue ni leur humanité ni leur droit à la dignité, à la compassion et à la justice.

La mer ne porte en elle ni bonté ni cruauté. Ce sont les destins humains qui lui donnent des visages différents. Le touriste y voit un espace de plaisir, le pêcheur une source de revenu, celui qui fuit une possibilité de salut. Pour une mère attendant son enfant, elle devient un mur bleu qui ne répond pas.

L’eau ne porte non plus aucune intention de bien ou de mal. C’est l’être humain qui crée les circonstances, ferme les portes, déclenche les guerres, répartit injustement les richesses, puis laisse la mer porter l’image de la tragédie.

Le danger le plus profond reste l’habitude. À force de voir les mêmes scènes, le choc s’affaiblit, la compassion recule et la tragédie devient une image parmi d’autres dans le flot des informations. La cruauté commence lorsque nous ne voyons plus les personnes derrière les objets.

Ces chaussures nous obligent à regarder autrement. Un petit soulier blanc évoque un enfant qui devait encore grandir. Une chaussure noire rappelle quelqu’un qui avançait vers un rêve. Même rongés par le sel et le soleil, ces objets ne redeviennent pas ordinaires. Ils conservent l’empreinte du moment où leur destin a basculé.

Placer la dignité avant les calculs

Cette scène interroge enfin le sens de la survie. Sauver quelques corps ne suffit pas si la conscience collective s’éteint. Une société ne peut se dire humaine lorsque certains vivent en sécurité tandis que d’autres affrontent la peur aux frontières du monde. Son humanité se mesure à sa manière de traiter les plus vulnérables et de reconnaître chaque individu au milieu des foules.

Le monde sait construire des ponts, des ports, des navires et des systèmes de surveillance. Il dispose de moyens de communication, de secours et de sauvetage performants. Pourtant, des vies continuent de disparaître dans l’espace séparant la décision de la responsabilité.

Ce n’est pas l’intelligence qui manque, mais la volonté de placer la dignité humaine avant les intérêts, les calculs et la peur de l’autre. La mer paraît remplie de chaussures, mais elle est surtout remplie d’absence. Son silence porte une injonction : ne pas regarder seulement ce qui flotte, mais se demander qui n’est plus là.

Un jour, ces chaussures atteindront peut-être une rive. Le sel effacera leurs couleurs, le soleil fissurera leur matière. Mais la question demeurera : quel monde bâtissons-nous lorsque les objets trouvent le chemin du rivage, tandis que l’être humain perd le sien ?