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LES ÉMOTIONS ET LE POUVOIR - Par Mustapha SEHIMI
Le président américain Donald Trump lors d'un meeting électoral en faveur de la sénatrice américaine Darline Graham, au Myrtle Beach Convention Center, à Myrtle Beach, en Caroline du Sud, le 21 août 2026. (Photo sauL Loeb / AFP)
Longtemps reléguées au second plan dans l’analyse des relations internationales, les émotions s’imposent désormais comme un facteur essentiel pour comprendre les choix des États, l’escalade des conflits et les difficultés à construire la paix. Mustapha Sehimi revient sur l'humiliation, la peur, la colère, la quête de reconnaissance ou le désir de vengeance qui nourrissent les récits nationaux autant que les décisions stratégiques.

Mustapha Sehimi
Professeur de droit (UMV Rabat), Politologue
Les dirigeants parlent, certes, de sécurité, d’intérêts matériels ou de puissance pour justifier leurs choix stratégiques et l’utilisation de la force armée. Mas ils invoquent aussi l’humiliation, la dignité, la colère ou la vengeance. Revanche des passions ?
Les émotions structurent des récits nationaux - et des pratiques - qui orientent les politiques étrangères des États. Ainsi, le sentiment d'avoir été humilié à la fin de la guerre froide imprègne les discours du Kremlin, qui présente l'invasion de l'Ukraine comme une restauration de la grandeur perdue. De même, la Chine insiste régulièrement sur le « siècle des humiliations » subi face aux puissances occidentales et japonaise. Longtemps marginalisées dans l'étude des relations internationales, les émotions font aujourd'hui l'objet d'un intérêt croissant. Des chercheurs réhabilitent leur rôle dans l'analyse des conflits, depuis ce qui a été qualifié de « tournant émotionnel » au début des années 2000-2010 : sociétés contemporaines, la place de la vengeance dans les dynamiques de violence Quant aux théories de la reconnaissance des émotions, elles montrent que les États recherchent autant le respect symbolique que des gains matériels : un acteur international, en somme, peut réagir car il se sent menacé, mais aussi s'il se sent humilié ou ignoré!
Une attention nouvelle portée aux passions : elle rompt avec une longue tradition des relations internationales. Selon la vision classique, les États calculent leurs intérêts et agissent en fonction d'eux pour obtenir sécurité, puissance et ressources sur la scène internationale. Les émotions seraient alors secondaires, voire dangereuses. Elles troubleraient le jugement: elles empêcheraient de décider stratégiquement, «avec toute sa tête». Pourtant, de nombreux conflits récents montrent qu'il est difficile de comprendre certaines escalades sans prendre au sérieux les affects qui les traversent.
Passions de guerre
Ces émotions qui semblent aujourd'hui particulièrement « désinhibées » ont toujours accompagné les conflits. Les penseurs classiques de la guerre ont relevé depuis longtemps le rôle des passions. Les hommes entrent en conflit pour trois raisons principales : le gain, la peur et la gloire. Le gain renvoie au désir matériel classique ; la peur, à la nécessité de se protéger contre autrui; la gloire, enfin, désigne la quête de prestige et de reconnaissance. Quant à l’application aux États, les nations ne recherchent pas seulement leur survie quand elles emploient la force armée ; elles veulent aussi être reconnues, admirées, parfois craintes. Une humiliation publique peut tout à fait provoquer des réactions qui paraissent irrationnelles d'un point de vue strictement stratégique ou militaire.
Ce qui change aujourd'hui tient moins à la présence des émotions qu'à leur visibilité (et leur contagiosité) sur une scène internationale devenue « espace mondial ». Les réseaux sociaux, les chaînes d'information en continu et la personnalisation du pouvoir favorisent des expressions immédiates de colère ou d'humiliation. Les dirigeants eux-mêmes mettent en scène leurs affects. Donald Trump en a fait un style diplomatique à part entière : politique de l'intimidation, exaltation de la force, valorisation de la vengeance. Volodymyr Zelensky, quant à lui, mobilise l'empathie internationale pour obtenir un soutien à l'Ukraine, tandis que les vidéos de bombardements ou de victimes civiles, quel que soit le conflit, circulent instantanément et produisent des réactions émotionnelles mondiales et immédiates.
Émotions « positives » et… « négatives »
Longtemps, les processus de résolution des conflits ont reposé sur l'idée qu'il suffisait d'aligner les intérêts des acteurs pour revenir à la stabilité : partage du pouvoir, garanties de sécurité, reconstruction... Or les guerres laissent derrière elles des traumatismes. Des humiliations. Et des désirs de vengeance qui ne disparaissent pas avec la signature d'un accord de paix. Une paix pensée uniquement comme arrangement stratégique risque de demeurer fragile. Deux approches : d'abord, mobiliser les émotions dites « positives » ; ensuite, reconnaître, et intégrer, les émotions « négatives » dans la construction de la paix.
Sur le rôle des émotions positives, il faut citer celui joué par l'empathie - c'est-à-dire l'aptitude à se mettre dans la perspective d'autrui. Un clair atout stratégique : elle peut se révéler un vecteur de puissance, ainsi que de paix. Capables de diviser, les émotions peuvent également, selon elle, rassembler, engendrer des solidarités et favoriser la compréhension mutuelle. Mais penser la paix suppose aussi de reconnaître les émotions dites « négatives », voire «sales». Ces affects - colère, honte, humiliation, vengeance - sont souvent disqualifiés dans les discours diplomatiques, comme s'ils menaçaient nécessairement la réconciliation. Pourtant, les ignorer peut contribuer au retour de la violence. Une paix durable ne peut être conçue seulement comme un mécanisme de sécurité ou un compromis institutionnel, mais répondre aux affects produits par la guerre.
D'où l'importance croissante accordée à certaines formes de justice transitionnelle dites « restauratives ». Là, l'enjeu n'est pas de punir les responsables, mais plutôt de donner priorité à la réconciliation, en permettant l'expression des souffrances et des griefs (en Afrique du Sud, en Colombie...). Ces dispositifs ne font pas disparaître les émotions, mais cherchent à les rendre plus explicites afin qu'elles n'alimentent plus les cycles de vengeance. Penser la paix suppose alors d'accepter une idée dérangeante : les émotions s'avèrent une des matières premières de la politique internationale. Si la guerre mobilise les passions, la paix doit apprendre, elle aussi, à les prendre au sérieux.