International
Les religions facteurs de guerre ou de paix - par Mustapha Sehimi
Funérailles palestiniennes à Gaza. Le sionisme religieux de plus en plus prégnant dans la société et la vie politique israéliennes considère la souveraineté d'Israël sur l'ensemble de la Terre sainte comme un impératif messianique. La possession de toutes les parcelles supposées du biblique royaume de David n'est plus négociable. Dans ce contexte, les Palestiniens deviennent un obstacle collectif à l'accomplissement de la promesse divine (Photo d'Omar Al-Qattaa / AFP)
À la fois capables de sacraliser la violence et de porter des initiatives de paix, les religions occupent une place profondément ambivalente dans les conflits contemporains. Mustapha Sehimi analyse leur instrumentalisation par les nationalismes, les mouvements révolutionnaires et les stratégies de puissance, du Moyen-Orient à l’Inde, de la Birmanie à la Russie.

Mustapha Sehimi
Professeur de droit (UMV Rabat), Politologue
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En avril 2026, l'actualité a replacé au cœur du débat une question aussi ancienne que les relations internationales: les religions sont-elles des facteurs de paix ou des facteurs de guerre? Une spectaculaire querelle a opposé Donald Trump et le pape Léon XIV, le président états-unien n'ayant pas supporté les critiques répétées du souverain pontife sur la guerre américano-israélienne menée contre l'Iran, ni ses dénonciations des destructions à Gaza, et du sort dramatique fait aux Palestiniens et aux Libanais. Une confrontation inédite met en lumière deux usages radicalement opposés du religieux dans l'espace géopolitique contemporain.
L'INSTRUMENTALISATION DU SACRÉ
Les religions deviennent des facteurs majeurs de conflit lorsqu'elles se transforment en instruments d'identification entre vérité religieuse, pouvoir politique et identité collective. Le religieux cesse alors d'être une simple croyance spirituelle qui nourrit le corps social pour devenir une matrice de mobilisation réactive. Dans le monde contemporain, cette logique reste extrêmement prégnante. Le jihadisme sunnite a ainsi fabriqué des internationales transformant l'islam en langage de guerre verbale contre «l'Occident» et contre des musulmans jugés déviants. Le monde musulman est également traversé par des concurrences entre différentes interprétations politiques radicales. D'un côté, les Frères musulmans et leurs multiples alliés ont développé une contestation fondamentale des sociétés séculières et des pouvoirs jugés impies, cherchant à islamiser l'ordre social et politique par l'action militante, culturelle, voire déstabilisatrice quand l'occasion se présente. De l'autre, l'islam révolutionnaire chiite, issu de la Révolution iranienne de 1979, a diffusé une théologie politique marquée par des accents tiers-mondistes. Sa lecture de l’histoire permet à la « République des mollahs » de présenter ses alliances régionales et ses réseaux armés comme des instruments de résistance des opprimés contre l'impérialisme occidental et israélien. Le religieux devient ainsi un langage de mobilisation géopolitique et révolutionnaire, au service d'une stratégie régionale de puissance. Il fournit alors une capacité exceptionnelle de mobilisation émotionnelle et communautaire ; il transforme des conflits politiques en affrontements existentiels et alimentant les guerres civiles, comme en Irak, en Syrie ou en Libye ces dernières années.
Le conflit israélo-palestinien illustre autrement cette radicalisation. Face à la vision apocalyptique qui alimente la propagande et l'action du Hamas et du Hezbollah, le sionisme religieux est de plus en plus prégnant dans la société et la vie politique israéliennes. Il considère la souveraineté de l'État d'Israël sur l'ensemble de la Terre sainte comme un impératif messianique. La possession par le «peuple juif » de toutes les parcelles supposées du biblique royaume de David n'est plus négociable. Dans ce contexte, les Palestiniens deviennent un obstacle collectif à l'accomplissement de la promesse divine, ce qui réduit considérablement la reconnaissance de leur moindre droit, tout en légitimant différentes formes de violence à leur endroit.
Une vision jusqu'au boutiste est par ailleurs confortée par les courants évangéliques et pentecôtistes fondamentalistes aux États-Unis, qui interprètent l'aide et l'alliance militaire avec Israël sous le prisme de l'Alliance (divine) et dans une perspective eschatologique et apocalyptique dont « Israël » est l'épicentre. Ces fondamentalistes sionistes chrétiens et baptistes gravitent aujourd'hui dans l'orbite de Donald Trump, incarnés par la pasteure Paula White-Cain. Elle dirige le nouveau Bureau de la foi de la Maison-Blanche, créé par décret présidentiel en février 2025, officiellement pour lutter contre les biais antichrétiens et antisémites.
Nationalisme et impérialisme
Les religions deviennent aussi des facteurs de conflit quand elles fusionnent avec des logiques nationalistes et impériales. Même le bouddhisme- religion intrinsèquement pacifique- peut ainsi servir de support à la violence politique, surtout lorsqu'il est religion d'État. En Birmanie, des réseaux bouddhistes nationalistes ont participé à la légitimation des persécutions massives contre les Rohingyas musulmans. Des moines radicaux ont présenté cette minorité comme une menace existentielle pour l'identité bouddhiste du pays, contribuant à transformer une répression politique et ethnique en quasi-génocide religieux.
En Inde, le religieux est devenu un puissant facteur de polarisation politique et identitaire. Depuis plusieurs décennies, le nationalisme hindou défend l’idéologie de l'identité indienne authentique serait fondamentalement hindoue. Cette vision tend à délégitimer socialement et juridiquement les minorités musulmanes et chrétiennes, accusées d'être culturellement extérieures à la nation ou héritières de dominations passées. Cette évolution s'accompagne de violences communautaires. De tensions autour des conversions religieuses. D'attaques contre la minorité. Et d'une sacralisation du projet politique nationaliste.
La Russie contemporaine offre un dernier exemple encore plus significatif de cette instrumentalisation. La reconnaissance de de l'Église orthodoxe ukrainienne par le patriarcat de Constantinople a provoqué une rupture historique dans le monde orthodoxe. Moscou cherche désormais à marginaliser les Églises ayant reconnu cette indépendance ecclésiale - dont le patriarcat de Constantinople est le cœur - et transforme progressivement les autres Églises orthodoxes en outil de subjugation impériale. Cette instrumentalisation fracture profondément l'unité orthodoxe, dans le monde européen, méditerranéen et africain, et contribue à «enfermer les institutions ecclésiales elles-mêmes.
Instruments de pacification
Les religions constituent également de puissants instruments de pacification lorsqu'elles œuvrent de manière autonome, sans être récupérées par les pouvoirs politiques comme instruments de conquête ou d'ordre social. Depuis le concile Vatican II, l'Église catholique est devenue un des moteurs les plus dynamiques du dialogue interchrétien et interreligieux mondial. Elle développe une diplomatie morale fondée sur la coexistence, la médiation et la limitation des conflits.
Mais cette dynamique de paix dépasse largement les institutions religieuses représentatives. Une véritable société civile transnationale s'est peu à peu constituée autour de la médiation, de l'humanitaire et de la diplomatie religieuse. Des organisations chrétiennes, musulmanes, juives ou bouddhistes coopèrent dans les domaines de l'aide humanitaire, de la prévention des conflits, de la réconciliation ou de défense des droits humains. Des initiatives interreligieuses internationales, mobilise responsables religieux, ONG, universitaires et acteurs diplomatiques. Dans ce cadre, les religions deviennent des contre-pouvoirs moraux capables de limiter certaines logiques étatiques de guerre, à condition qu'une place leur soit accordée, ce qui a pu être le cas récemment, en particulier en Afrique et en Amérique latine.