Cinéma, mon amour de Driss Chouika: l’Odyssee le triomphe de la technique sur l'âme

Cinéma, mon amour de Driss Chouika: l’Odyssee le triomphe de la technique sur l'âme

Derrière cette façade de succès et de prouesses techniques, qu'en est-il réellement de l'œuvre en tant que rendu cinématographique sur les plans thématique, technique et esthétique ?

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Avec L’Odyssée, Christopher Nolan signe un spectacle monumental, porté par une prouesse technique inédite, un budget colossal et une mise en scène conçue pour l’immersion. Mais derrière la puissance des images et l’ampleur des séquences d’action, Driss Chouika voit une adaptation qui échoue à restituer la profondeur psychologique, morale et humaine du poème d’Homère. Une œuvre grandiose en apparence, mais où la technique finit par étouffer l’émotion et l’âme du récit.

Driss Chouika

« (Le film) manque de profondeur psychologique, émotionnelle, politique et éthique. C’est bien grandiose mais superficial ».

Emily Wilson.

Sorti le 15 juillet en France puis le 17 juillet 2026 aux Etats-Unis, énième adaptation de « l'Odyssée », l’épopée grecque d'Homère, le dernier film de Christopher Nolan, “L’Odyssée“, le premier long-métrage de l'histoire du cinéma entièrement tourné en pellicule IMAX 70 mm, avec un budget de 250 millions de dollars, un casting pléthorique (Matt Damon, Zendaya, Tom Holland, Robert Pattinson, Anne Hathaway), est un succès commercial foudroyant, plus de 700 millions de dollars les douze premiers jours de sa sortie. Christopher Nolan n'est pas un réalisateur comme les autres. Ses films sont orchestrés comme des événements, des monuments cinématographiques dont on attend qu'ils changent ou redéfinissent les contours du septième art. Avec « L'Odyssée », le cinéaste américano-britannique frappe un grand coup commercial. La majorité des critiques professionnels, pour la plupart, s'inclinent : The Times y voit un « chef-d'œuvre à tous égards », The Telegraph le sacre « film de l'année ».

Pourtant, derrière cette façade de succès et de prouesses techniques, qu'en est-il réellement de l'œuvre en tant que rendu cinématographique sur les plans thématique, technique et esthétique ? La question mérite d'être posée, car si Nolan maîtrise l'art du spectacle total, il échoue peut-être là où l'enjeu est le plus essentiel : donner vie à l'âme d'un texte fondateur. Comme le résume l’une des critiques qui sort du lot des “crieurs au succès“, « l'Odyssée » de Nolan est « techniquement imposante mais dramatiquement creuse ». Pour Emily Wilson « L'écriture est exécrable » et la « structure narrative est artificielle ». Elle va même jusqu'à dire qu'elle « aurait honte d'avoir écrit ne serait-ce qu'une réplique de ce scénario ». Ainsi, et en bref, pour elle ce film est une espèce de colosse aux pieds d’argile. C’est une position trop radicale, mais pas totalement dénuée de bon sens.

LE TRIOMPHE DE LA TECHNIQUE SUR L'ÂME

Personnellement, je suis sorti bien perplexe de la projection techniquement impressionnante de ce film. Quelques heures après, il n’en reste qu’une foule d’images faisant partie d’une panoplie de “déjà vu“ et rien d’autre. Il faut bien reconnaître ce que Nolan apporte de véritablement nouveau. « L'Odyssée » est un tour de force technologique : pour filmer intégralement en IMAX, l'équipe a dû inventer de nouveaux équipements, notamment un caisson (« blimp ») permettant de tourner des plans serrés avec un son exploitable. Nolan a tourné plus de deux millions de pieds de pellicule pendant quatre-vingt-onze jours. La photographie est somptueuse, les décors naturels grandioses, les séquences d'action d'une ampleur rarement égalée. Mais cette démonstration de force technique est précisément ce qui pose problème. Car Nolan, en quête peut-être d’une version réaliste et immersive du mythe, transforme l'épopée en un parcours d'obstacles spectaculaires, un montage des plus grands succès d'Ulysse dont chaque scène semble conçue pour impressionner plutôt que pour émouvoir. C’est le règne de la prouesse. La technique devient une fin en soi, l'écrin éclipse le joyau. Comme l'écrit Emily Wilson, traductrice de référence de « l'Odyssée » dont Nolan s'est pourtant inspiré : le film est « très bon pour transmettre de gros boums et de gros géants », mais il s'apparente à « un feu d'artifice élaboré pour le 4 juillet – et avec à peu près le même niveau de profondeur narrative et émotionnelle ». En gros c’est un traitement sans cœur ni âme. C’est le triomphe écrasant de la technique sur l'âme.

En fait, ce que Nolan a perdu d'Homère est une âme en fuite. Le grief principal qu’on peut adresser à Nolan est celui d'une trahison – non pas des détails du récit, mais de son esprit. Wilson, estime que le cinéaste a livré un récit « simple », voire « simpliste » : « L'Odyssée de Nolan ne possède pas beaucoup des éléments qui font la grandeur du poème », écrit-elle. « Elle n'a rien de convaincant à dire sur le temps, la mémoire, l'histoire, la guerre, ou sur la relation entre le retour glorieux d'un guerrier et la vie de sa famille, de ses adversaires, de ses camarades, de ses amis et de ses voisins ». Ce sont là d’importants indicateurs d’une relecture du film dans le sens d’une profondeur plus humaine et peut-être plus humaniste.

Daniel Mendelsohn, un autre critique, abonde dans le même sens : l'Ulysse de Nolan est « dépouillé d'humour et d'esprit, de séduction et d'astuce » ; il est le « frère de l'amnésique angoissé de Memento, de Batman, d'Oppenheimer ». Le héros homérique, ce filou insaisissable, ce menteur magnifique dont l'intelligence est la vraie arme, se voit réduit à un soldat moderne accablé par la culpabilité et le trauma. Comme Wilson, Mendelsohn conclut ainsi que Nolan, fidèle à lui-même, « a simplement refait le héros d'Homère à son image ».

Finalement, n’ayant en rien marqué mon esprit quelque temps après l’avoir vu, je suis obligé de reconnaître, comme Emily Wilson, que c’est un film sans cœur ni âme. « L'Odyssée » de Christopher Nolan est donc un paradoxe : un film immense qui semble ne contenir rien de grand, sinon l'étendue de ses moyens. Il est autant une œuvre grandiose et audacieuse, un morceau de cinéma colossal, qu’un gâchis. Certes, la beauté est là, la puissance technique aussi, mais l'émotion, la complexité morale, l'humanité profonde du texte originel se sont dissipées dans le fracas des effets spéciaux et la froideur d'une mise en scène qui écrase tout sur son passage. Bref, ce qu’on peut appeler “un spectacle sans catharsis“.

FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE CHRISTOPHER NOLAN

« Memento » (2000) ; « Batman Begins » (2005) ; « The Prestige » (2006) ; « Inception » (2010) ; « Interstellar » (2014) ; « Dunkirk » (2017) ; « Oppenheimer » (2023) ; « L’Odyssée » (2026).