Culture
La banalité du mal, ici et maintenant – Par Samir Belahsen
On connaît tellement cette figure. C’est la voix au téléphone qui dit : "je suis désolé, le système ne permet pas, le système exige, les directives…". C’est le tampon qui manque, le formulaire mal formulé. La dérogation impossible, l’exception que le système n’a pas prévue, la société qui prétend organiser rationnellement le réel tout en produisant de l’absurde.
À travers Créon, le Grand Inquisiteur, Winston et Joseph K., Samir Belahsen interroge les formes contemporaines de la « banalité du mal » décrite par Hannah Arendt : non plus seulement la violence spectaculaire, mais celle qui se glisse dans la routine, les procédures, les directives et le langage technocratique. De Sophocle à Kafka, Dostoïevski et Orwell, il montre comment l’obéissance mécanique, la dilution des responsabilités et l’absence de pensée peuvent transformer des actes ordinaires en rouages d’un système injuste.

Samir Belahsen
« C'est dans le vide de la pensée que s'inscrit le mal. »
Hannah Arendt
« Les tragédies des autres sont toujours d’une banalité désespérante. »
Oscar Wilde
Dans « Le Procès », Kafka n’a pas décrit des bourreaux. Il a décrit des bureaux. Des couloirs. Des gens polis qui "appliquent" les directives et suivent les procédures.
Quand Joseph K. reçut une convocation, il n’avait rien fait. Et c’est précisément pour ça que la machine technocratique se mit en marche.
Vingt ans plus tard, Hannah Arendt assista au procès d’Eichmann à Jérusalem.
Elle n’y trouve pas un monstre, juste un fonctionnaire zélé.
Selon elle, Eichman n’était pas un démon assoiffé de sang, mais un homme banal, soucieux de sa carrière et obsédé par le respect des règles et de la hiérarchie.
Elle avait appelé cela « la banalité du mal ». Elle avait développé ce concept en 1963 dans son livre « Eichmann à Jérusalem. »
Ce n'est pas que le mal soit banal. Mais qu’il peut advenir sans haine, surgir sans idéologie, juste par routine et surtout par absence de pensée.
La littérature l’avait toujours dit, elle l’avait dit avant elle. Elle le dit encore pour "ici et maintenant".
Nullement pour accuser. Juste pour comprendre.
Trois figures pourraient suffire :
Créon : la tyrannie du règlement
Thèbes, 2500 ans plus tôt. Dans « Antigone de Sophocle », Créon venait de prendre le pouvoir.
Il promulgua une loi simple : les traîtres n’auraient pas de sépulture. Même si c’est son neveu. Même si c’est contre la volonté des dieux.
Quand Antigone désobéit, Créon la condamne. Pas par cruauté. Juste par cohérence, pour se conformer à la règle.
Sa phrase est terrible de calme, techniquement fluide : "Je n’aurais pas trahi la loi pour plaire à qui que ce soit."
Créon n’est pas un tyran sanguinaire. C’est un administrateur, un technocrate.
Il croit sauver la Cité en tenant la ligne. Il confond avec le bien.
"Ici et maintenant", on connaît tellement cette figure. C’est la voix au téléphone qui dit : "je suis désolé, le système ne permet pas, le système exige, les directives…".
C’est le tampon qui manque, le formulaire mal formulé. La dérogation impossible, l’exception que le système n’a pas prévue.
Personne n’a décidé que ça ferait mal. Chacun a juste appliqué les directives. La responsabilité est ainsi diluée...
Le danger avec Créon, c’est qu’il a bien raison sur la forme et tout à fait tort sur le fond.
Et qu’il dort bien. Parce qu’il a "fait son travail".
Le Grand Inquisiteur : le bien qui écrase
On saute à Séville, au temps de Dostoïevski. Dans « Les Frères Karamazov », le Christ revient sur Terre, il est immédiatement arrêté par le Grand Inquisiteur.
Le vieil homme de 90 ans ne crie pas, il explique.
Il dit en substance : tu t’es trompé. Les hommes ne veulent pas de liberté. Ils veulent du pain, de l’ordre et des certitudes.
Alors nous, on a pris la liberté à leur place, pour leur bien. Pour éviter le chaos et assurer l’ordre.
Nous avons corrigé ton œuvre.
Nous avons fondé sur elle les trois bases : miracle, mystère et autorité.
Le Grand Inquisiteur est effrayant parce qu’il est intelligent et qu’il parait bienveillant. Il sacrifie quelques individus "pour le plus grand nombre". Il parle au nom de l’intérêt général bien compris.
Il ne hait pas. Il gère, il « manage ». Il applique les règles…
Ici et maintenant, c’est le langage du "cadre", du technocrate.
Cela donne de belles formules, si belles qu’elles paraissent évidentes :
On ne peut pas faire d’exception, sinon ça ouvre la boîte de Pandore.
Il faut faire des choix difficiles pour le bien de tous.
La rationalisation implique des ajustements.
En vérité, c’est la violence qui se présente en costume de technicien. Elle ne hait pas, elle ne frappe pas.
Elle optimise. Elle classe. Elle priorise.
Et comme le Grand Inquisiteur, elle est persuadée d’agir pour les gens, même contre eux.
Le Ministère de la Vérité : la routine qui efface
Un dernier regard sur Londres, George Orwell et «1984 ».
Winston travaille au Ministère de la Vérité. Sa tâche est bien définie, réécrire les archives.
Effacer des noms. Changer des chiffres. Faire en sorte que le passé épouse le présent. Que le récit colle bien…
C’est juste un travail de bureau, avec des pauses café, des collègues et des quotas.
Winston ne hait personne, ne torture personne.
Il tape. Il classe. Il applique la procédure, il respecte les directives.
Et c’est ça qui fait tenir le régime, plus que les soldats ; La paperasse.
Ainsi le mal devient un métier technique.
Orwell décrit le stade ultime de la banalité, quand on ne voit plus à quoi sert ce qu’on fait parce que la tâche est trop découpée.
Aujourd’hui on dirait que c’est la division des tâches.
L’un fait le fichier, le second le valide. Un autre « exécute » sur la base du fichier.
En définitive personne n’a pris de décision. Tout le monde a "suivi la procédure" et respecté les directives.
Les mots techniques anesthésient. La langue technocratique met une distance entre l’acte ainsi découpé et la conséquence.
Orwell conclue : "Si vous voulez une image du futur, imaginez une botte écrasant un visage humain. Pour l’éternité."
La botte n’est pas tenue par un sadique. Elle est tenue par un planning.
Pensons !
Revenons encore à Joseph K. Sa seule vraie faute dans « Le Procès », c’est de ne jamais demander : Mais au nom de quoi ?
Il court, il s’explique, il cherche un avocat. Il agit ou croit agir mais il ne pense pas.
Kafka, Dostoïevski, Orwell comme Sophocle ne nous désignent pas de coupables. Ils nous offrent un miroir.
Ils tentent de nous expliquer que le mal n’a pas besoin de monstres pour régner. Il a juste besoin de gens fatigués, pressés, qui disent "c’est comme ça", au nom de la règle, de la directive…sans penser.
Ici et maintenant, la résistance minimale serait de s’arrêter deux secondes pour demander : A quoi je participe exactement ?
Une façon de refuser l’euphémisme serait d’appeler un retard un retard, une exclusion une exclusion et un crime un crime.
La littérature ne change pas les lois. Elle empêche juste qu’on les applique les yeux fermés et la bouche cousue.
Joseph K. a été condamné parce qu’il n’a pas pensé.
Peut-être que tant qu’on pense encore, il n’est pas trop tard, alors : Pensons !