Culture
La cymbale d'Istanbul, des champs de bataille ottomans aux scènes mondiales
Des employés travaillent sur des cymbales dans un atelier à Istanbul, le 30 juillet 2026. Istanbul, Turquie ( Ozane Kose / AFP)
Nées dans les orchestres militaires ottomans avant de conquérir les scènes de jazz du monde entier, les cymbales d’Istanbul perpétuent un savoir-faire vieux de plus de quatre siècles. Dans quelques ateliers de la métropole turque, des artisans continuent de marteler à la main des alliages de bronze selon des techniques traditionnelles.
Elles rythmaient les charges sur les champs de bataille ottomans et résonnent depuis sur les scènes mondiales, comme dans cet atelier où trois artisans perpétuent la tradition des cymbales d'Istanbul.
Le métal poli avec soin par leurs coups précis prend bientôt la forme lisse et sans relief d'un disque très prisé des musiciens.

Derin Bayhan (en haut à droite), batteur du groupe de jazz « Emre Tankal Trio feat Duygu Argin », se produit au club de jazz Nardis à Istanbul le 22 juillet 2026 .(Photo Yasin Akgul / AFP)
Utilisées pour la première fois par les orchestres militaires ottomans pour effrayer et démoraliser l'ennemi, les cymbales accompagnaient l'empire en marche vers la guerre.
Il a fallu le talent d'un orfèvre arménien de Constantinople, au XVIIe siècle, Avedis Zildjian, pour en faire des percussions dont le son exotique captive les compositeurs européens, avant de façonner le monde du jazz.
C'est Zildjian qui développe l'alliage unique et un procédé spécial de traitement des métaux qui rend les cymbales moins fragiles, s'attirant en 1623 les louanges du sultan qui lui permet d'ouvrir un atelier.
"C'est difficile de fabriquer de bonnes cymbales. Réussir à créer quelque chose qui ne soit pas cassant et qui puisse supporter un usage continu est un véritable exploit", explique l'ethnomusicologue Audrey Wozniak, spécialiste des traditions musicales turques.
Le secret s'est transmis de génération en génération et, bien que l'atelier Zildjian ait quitté Istanbul pour l'Amérique dans les derniers jours de l'Empire, d'autres artisans formés par les maîtres de Zildjian ont perpétué la tradition.
Aujourd'hui, Istanbul demeure le lieu d'excellence en matière de cymbales, où une poignée de marques produisent encore du bronze martelé à la main selon des techniques mises au point il y a plus de 400 ans.
"L'âme des cymbales"
"Nous fabriquons des cymbales entièrement artisanales, selon des méthodes traditionnelles, sans utiliser d'électricité ni de gaz, uniquement du charbon et du bois" explique Mehmet Ozturk, commercial chez Bosphorus Cymbals, dans la périphérie nord d'Istanbul.
La coulée d'une cymbale peut prendre jusqu'à une semaine, précise-t-il.
C'est la première étape. La plupart des cymbales sont faites d'un alliage de cuivre et d'étain, fondu en bronze liquide et versé dans des moules, puis refroidi pour donner des ébauches en forme de disque.
D'un geste rapide, un ouvrier muni d'une longue pelle à manche les place dans le four incandescent et en retire d'autres, passées jusqu'à quinze fois dans le laminoir pour comprimer et étirer le métal, ensuite trempé à l’eau.
"Chaque étape est cruciale" assure le maître Hasan Seker, solide gaillard de 56 ans qui a cofondé "Bosphorus Cymbals" en 1996.
"Nous utilisons du cuivre, de l'étain et un ingrédient supplémentaire qui reste secret. Même présent en très petites quantités, il donne à la cymbale un caractère différent en termes de consistance et de son", confie-t-il à l'AFP.
Après avoir embouti la cloche en relief et l'avoir découpée à la bonne taille, ce qui ressemble déjà à une cymbale doit encore passer par l'étape cruciale du martelage.
"Pas un seul coup n'est frappé au hasard", indique Seker qui a commencé le métier comme job d'été à 12 ans, tandis qu'un trio d'artisans assène des frappes expertes qui façonnent les tonalités plus sombres et complexes, si recherchées par les batteurs de jazz.
"Quand quelqu'un martèle, il peut frapper doucement, puis si quelque chose lui traverse l'esprit il se met à frapper plus fort. Ces variations à la surface du métal, ces rétentions, ces tensions diversifient le son. D'une certaine manière, elles donnent une âme à la cymbale".
Hasan Seker a rencontré de nombreux musiciens reconnaissants, dont certains venus en pèlerinage dans l'atelier aux murs tapissés de vieux posters de batteurs de jazz, comme Jeff Hamilton, Stanton Moore et Ari Hoenig.
"Chacune un son différent"
Dans la salle faiblement éclairée du Nardis Jazz Club, à l'ombre de la tour de Galata à Istanbul, un trio répète avant le concert du soir.
Le batteur Derin Bayhan affirme qu'il ne peut utiliser que des cymbales fabriquées à Istanbul, "entièrement faites main" car chacune a un son unique.
"Même de la même série, du même poids et de la même structure, deux cymbales ne correspondent pas parfaitement : c'est chaque fois une aventure" indique le quadragénaire à l'AFP.
"Vous en cherchez une et, quand vous la trouvez, personne d'autre ne l'aura : ce son est à vous".
Pourquoi la tradition d'Istanbul reste-t-elle si populaire parmi les musiciens de jazz malgré le départ de la famille Zildjian ? Pour sa singularité, répond l'historien du jazz Berk Ozler.
"La production de masse a commencé lorsque Zildjian s'est installé aux États-Unis. Les cymbales d'Istanbul sont restées fabriquées à la main. Les musiciens de jazz recherchent cette singularité, qui les rend si précieuses". (Quid avec AFP)