Cinéma, mon amour de Driss Chouika : Luis Garcia Berlanga, chroniqueur en clair-obscur d’une Espagne en mutation

Cinéma, mon amour de Driss Chouika : Luis Garcia Berlanga, chroniqueur en clair-obscur d’une Espagne en mutation

Statue en bronze dédiée à Luis García Berlanga dans la ville de Sos del Rey Católico, dans la province de Saragosse (région d'Aragon), en Espagne

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Dans le parcours et l’œuvre de Luis García Berlanga, Driss Chouika voit l’un des cinéastes majeurs de l’Espagne du XXe siècle. De la dictature franquiste à la transition démocratique, Berlanga a fait de la satire, du grotesque et du plan-séquence les instruments d’une critique sociale et politique d’une rare acuité. Son cinéma, profondément humain, révèle les contradictions d’une société prise entre conformisme, autorité, culpabilité et désir de liberté.

Driss Chouika

« Tout film commence à vieillir et à se détériorer le jour de sa sortie ».

Luis Garcia Berlanga.

Figure tutélaire du cinéma espagnol, Luis García Berlanga (12/6/1921-13/11/2010) occupe une place singulière dans l'histoire du septième art ibérique. Considéré par Pedro Almodóvar comme l'un des « deux maîtres dont dérive tout le cinéma espagnol » aux côtés de Luis Buñuel, Berlanga a construit une œuvre qui traverse les régimes et les époques, du franquisme le plus dur à la démocratie naissante, sans jamais renoncer à une satire féroce ni à un humanisme profond. La carrière de Berlanga est aussi riche que paradoxale, où l'engagement politique se dissimule sous le masque de la comédie, où la censure est déjouée par l'ironie, et où le grotesque le plus noir côtoie une tendresse inattendue pour ses personnages.

Né à Valencia dans une famille bourgeoise, Berlanga connaît très tôt les contradictions de l'histoire espagnole. Son père, propriétaire terrien républicain et proche du président Manuel Azaña, est arrêté et condamné à mort par le camp franquiste. Pour sauver son père, le jeune Berlanga s'engage dans la Division Bleue, combattant aux côtés des nazis sur le front russe. Ce geste, à la fois tragique et absurde, annonce déjà la complexité morale qui traversera toute son œuvre.

CHRONIQUEUR EN CLAIR-OBSCUR D’UNE ESPAGNE EN MUTATION

Chroniqueur en clair-obscur d’une Espagne en pleine mutation, sa biographie tumultueuse explique en partie la méfiance qu'il inspira aux deux bords de l'échiquier politique espagnol : trop « facho » pour les républicains, trop « rouge » pour les franquistes. Après des études de droit et de philosophie, il entre en 1947 à l'Instituto de Investigaciones y Experiencias Cinematográficas de Madrid, dont il sort diplômé en 1949. C'est là qu'il rencontre Juan Antonio Bardem, avec qui il réalise ses premiers films, dont « Ce couple heureux ». Cette double appartenance, fils de républicain sauvé par un engagement franquiste, cinéaste formé sous Franco mais critique envers son régime, fait de Berlanga un observateur privilégié des contradictions espagnoles.

Ainsi, la carrière de Berlanga est indissociable du rapport complexe qu'il entretient avec la censure franquiste. Il a opté pour la satire comme arme pour déjouer la censure. Dès « Bienvenue, Monsieur Marshall », son premier grand succès, primé à Cannes 1953 (Mention spéciale pour le scénario et Prix International pour le film de la Bonne Humeur décerné par Jean Cocteau), le cinéaste installe sa méthode : une satire apparemment innocente qui cache une critique acerbe du régime. Le film, qui raconte les espoirs déçus d'un village espagnol attendant l'arrivée des émissaires du plan Marshall, brosse un tableau ironique de la société espagnole de l'après-guerre. La censure, aveuglée par l'apparente légèreté du propos, laisse passer le film.

Au fil des films, cette stratégie de contournement deviendra la marque de fabrique de Berlanga. Pour lui, l'humour est la meilleure arme contre la censure car les vérités dites avec humour semblent moins dangereuses. Les films suivants confirment cette approche : « Les Jeudis miraculeux », qui prend pour cible l'Église espagnole, est bloqué quatre ans par la censure. « Plácido », satire de la charité ostentatoire organisée par le régime, est nominé aux Oscars mais heurte les autorités franquistes. « Le Bourreau », farce sur la peine de mort, connaît également des déboires avec la censure. La réaction de Franco à l'un de ses films résume parfaitement le statut ambigu de Berlanga : « Bien sûr, Berlanga est un communiste », avait déclaré l’un des ministres ; « Non, il est pire que ça : c'est un mauvais Espagnol », avait rétorqué Franco. Cette anecdote, que Berlanga avait raconté à plusieurs reprises, dit tout de sa position inconfortable, et de sa fierté d'occuper ce territoire hautement critique vis-à-vis de la dictature.

Sur le plan formel, Berlanga a opté pour un langage cinématographique qui lui est propre. Maître du plan-séquence, il peuple ses films de personnages en perpétuel mouvement sauvage et verbalement critiques. Cela a contribué à créer une esthétique mouvementée propre qui capte l'âme blessée des espagnols. Cette technique, qui consiste à filmer de longues scènes en un seul plan, n'est pas un simple effet de style : elle traduit une vision du monde où les individus sont pris dans un flux social incontrôlable, ballottés par des forces qui les dépassent.

Et, s’il y a un film qui résume la puissance de l'art berlanguien, c'est bien « Le bourreau ». Cette œuvre, que beaucoup de critiques considèrent comme le meilleur film de l'histoire du cinéma espagnol, raconte l'histoire d'un croque-mort qui épouse la fille d'un bourreau et se voit contraint d'hériter de cette profession macabre. Le film est à la fois un subtil plaidoyer contre la peine de mort et contre les pouvoirs, à propos duquel son réalisateur avait affirmé : « Qu'il soit clair que le film « Le bourreau » n'est pas seulement un réquisitoire contre la peine de mort, ce qu'il est, mais qu'il veut aussi expliquer les pièges invisibles que la société nous tend pour réduire notre liberté ». La force du film « Le Bourreau » tient à son ambiguïté fondamentale. Berlanga fait du quotidien une tragédie silencieuse, mettant en lumière les contradictions éthiques d'une société qui normalise l'inacceptable. Le protagoniste, José Luis, est à la fois victime et coupable, pris dans un engrenage social dont il ne peut s'extraire.

La mort de Franco en 1975 n'adoucit pas la veine satirique de Berlanga. Au contraire, il a trouvé dans la transition démocratique le moyen du renouvellement de son terrain de jeu privilégié. En définitive, Luis García Berlanga demeure l'un des cinéastes les plus importants dans l’histoire du cinéma espagnol. Son parcours personnel incarne les paradoxes d'une génération prise entre fidélité et dissidence. Son cinéma, alliant la rigueur formelle du plan-séquence à la liberté du grotesque, a su dire l'indicible sous le regard de la censure, transformant la comédie en acte de résistance.

FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE LUIS GARCIA BERLANGA

« Bienvenue, Monsieur Marshall » (1953) ; « Ce couple heureux .»  (1953) ; « Calabuch » (1956) ; « Plácido » (1961) ; « Le Bourreau » de Martin Scorsese (1963) ; « Les Piranhas » (1967) ; « Vive les jeunes mariés !» (1970) ; « Taille réelle » (1974) ; Trilogie de la famille Leguineche : « Le fusil de chasse national » (1978) ; « Patrimoine national » (1981) ; « National III » (1982) ; « La génisse » (1985) ; « Maures et chrétiens » (1987) ; « Tout le monde en prison » (1993) ; « Paris-Tombouctou » (1999).

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