Culture
Soleil en instance de Hanna Mina - Par Dr Samir Belahsen
Le livre résonne aussi par sa représentation de la jeunesse. Le passage à l’âge adulte n’y est pas seulement une affaire personnelle ; il est historique, social et politique
Dans Soleil en instance, Hanna Mina retrace l’éveil d’un jeune Syrien de 18 ans confronté, dans les années 1940, aux hiérarchies sociales, aux contraintes familiales et à la domination coloniale. Samir Belahsen revient sur la force réaliste de ce roman d’apprentissage, sur son interrogation toujours actuelle autour de la liberté et de la dignité, ainsi que sur la traduction sensible d’Abdellatif Laâbi, qui en restitue toute la profondeur humaine, sociale et poétique.

Samir Belahsen
« Il y a des périodes de l’Histoire où tout est menacé d’effondrement. Quand les valeurs les plus nobles sont piétinées, quand le langage lui-même est corrompu, quand la jeunesse se retrouve sans repères, la poésie demeure un lieu de résistance. »
Abdellatif Laâbi
« Frappe mon fils, frappe la terre, défonce-la. Réveille cette fille de chienne endormie ».
Hanna Mina
Le romancier syrien Hanna Mina (1924–2018) nous offre, avec Soleil en instance, un récit d’apprentissage situé dans le décor du mandat français en Syrie, dans les années 1940. Son titre arabe est الشمس في يوم غائم (Al-Shams fi Yawmin Gha'imin). Le roman a été publié en Syrie en 1973.
Des romans de Hanna Mina, Abdellatif Laâbi a choisi ce texte et lui a offert une belle traduction, accompagnée d’une préface. La plume du traducteur-poète en conserve la profondeur réaliste, sans lui ôter sa légèreté ni sa fraîcheur.
Hanna Mina évite l’abstraction pour mieux saisir la vie réelle et concrète des personnages. Il s’attarde sur leurs tensions les plus personnelles et sur les contraintes de leur milieu.
L’histoire
Soleil en instance est un récit d’apprentissage situé en Syrie dans les années 1940. Dans un environnement où les désirs personnels se heurtent aux normes sociales et aux rapports de domination, nous suivons ce jeune homme de 18 ans dans sa quête d’amour, de liberté et d’identité.
Lorsqu’il s’éloigne de sa famille riche, aliénée et bien-pensante pour vivre dans les quartiers pauvres, il découvre la musique, la danse, l’art et la vie des travailleurs. Il explore le monde avec un degré d’intensité nouveau, y compris à travers la violence. C’est une société fondée sur des hiérarchies, des interdits et un passé collectif qui pèse sur les destins individuels.
La tension est existentielle. L’amour, la liberté, la frustration et la conscience politique avancent de concert dans cette quête. Ce chemin peut rappeler à certains leur propre jeunesse.
Le destin du personnage est lié à la réalité historique ; il ne peut y échapper. L’adolescent devient adulte dans une Syrie marquée par la présence coloniale, par la pression des normes et par l’inégalité des positions.
Le jeune homme qui aspire à grandir ne cherche pas seulement à devenir adulte : il cherche une place dans le monde, un langage pour dire son désir, et une manière d’habiter la liberté. C’est le récit d’un éveil au monde social.
Le réalisme au cœur du roman
La force de Soleil en instance réside dans son réalisme profond. Le réel, chez Hanna Mina, n’est pas un simple décor : il est au cœur du roman.
Il s’efforce de décrire les lieux, les gestes, les voix et les tensions avec précision, sans sécheresse, avec souplesse.
Hanna Mina ne se limite pas à inventorier le monde ; il en révèle la densité humaine, morale et sociale. Ce n’est pas un réalisme mécanique, ni une image en deux dimensions du réel, mais une immersion dans son cœur vivant, une exploration de ses forces profondes.
Hanna Mina révèle comment les individus se constituent dans la tension entre leurs désirs personnels et les structures sociales qui les entourent et les oppressent. Avec lucidité et précision, il observe et décrit les rapports de classe, les contraintes familiales, les normes morales et les formes diverses de domination. Avec lui, l’observation devient littérature, et la littérature demeure au plus près du social.
La narration reste proche des choses sans s’y enfermer. Hanna Mina montre la difficulté de devenir soi dans un univers déjà réglé par les autres. Surtout, il ne se contente pas d’inventorier le monde : il en révèle la densité humaine, morale et sociale.
Grande actualité
Traitant des années 1940, écrit dans les années 1960 et traduit dans les années 1980, le roman continue de parler au lecteur d’aujourd’hui, car la question de la liberté y est centrale. Le jeune adulte aspire à aimer, à choisir sa vie, à s’affirmer comme sujet libre et à être reconnu comme un individu autonome.
Les limites auxquelles il se heurte résonnent avec des réalités encore vivantes : contraintes sociales, institutions qui peinent sous leur propre poids, inégalités, horizons manquants.
Cette friction entre le désir d’émancipation et l’enfermement appartient aux thèmes persistants de notre époque.
Le livre résonne aussi par sa représentation de la jeunesse. Le passage à l’âge adulte n’y est pas seulement une affaire personnelle ; il est historique, social et politique.
Grandir, c’est comprendre les règles du monde, prendre la mesure des rapports de force et découvrir que la liberté n’est jamais acquise, que la justice ne va jamais de soi et que le sens de la vie est une quête ardue, un long combat.
La question fondamentale, simple et décisive du roman Soleil en instance est la suivante : comment habiter ce monde sans renoncer à sa liberté intérieure ?
Les êtres humains ne sont jamais séparés de leur contexte, mais leur dignité se joue d’abord dans leur capacité à résister à toutes les formes de dépossession. La persistance du désir d’exister pleinement implique une certaine résilience.
La traduction de Laâbi
La traduction française d’Abdellatif Laâbi mérite d’être soulignée. Elle rend parfaitement la souplesse du récit ainsi que sa justesse de ton. Le lectorat francophone peut, grâce à Laâbi, accéder à la richesse d’une œuvre qui conjugue réalisme, poésie et regard social.
Il faut espérer voir d’autres œuvres de Hanna Mina bénéficier de traductions de même qualité, afin de réparer un peu de ce tort fait à l’un des écrivains arabes les plus attachants, comme le note Laâbi dans sa préface.
La réalité, après tout, n’est jamais neutre, et la littérature peut faire apparaître les lignes de force avec une rare clarté.