Au cœur du chantier de réhabilitation de la citadelle portugaise d'El Jadida - Mustapha Jmahri et Jilali Derif

Au cœur du chantier de réhabilitation de la citadelle portugaise d'El Jadida  - Mustapha Jmahri et Jilali Derif

La citadelle interne - avec sa célèbre citerne souterraine dont les voûtains sur arcs et ogives sont soutenus par 25 piliers, ses celliers voûtés, et ses quatre tours représente un joyau architectural - était fermé au public depuis février 2021

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Alors que le chantier de restauration de la citadelle portugaise pour 20 millions de dirhams est enfin lancé, Jilali Derif, secrétaire général de l’association Doukkala Mémoire, et Mustapha Jmahri, auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida, retracent la genèse de la crise qui frappe cette citadelle. Fermé depuis février 2021 après l'effondrement d'un voûtain lié à de graves infiltrations, ce joyau mondial de l’UNESCO s'apprête enfin, grâce à une synergie d'expertises, à retrouver son élan. Ce renouveau ouvre la voie à une renaissance culturelle et touristique pour la cité historique. Décryptage d'un projet de réhabilitation crucial de 18 mois, piloté par le ministère de la Culture, pour sauver l'économie et le patrimoine de la région.

Mustapha JMAHRI (Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida), Jilali DERIF (Secrétaire général de l’association Doukkala Mémoire)

Édifiée à partir de mai 1541 par les Portugais sur le site de Mazagão, la cité portugaise d'El Jadida constitue un chef-d'œuvre exceptionnel d'architecture militaire de la Renaissance dont les travaux ont duré sept ans. Ses puissants bastions et murailles de pierre et sa citadelle interne, témoignent de l'ingéniosité technique de l'époque. Ce comptoir fortifié sur l’Atlantique, marqué, aujourd’hui par les influences croisées des cultures européenne et marocaine, est officiellement inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis le 30 juin 2004.

Pourtant, la citadelle interne, avec sa célèbre citerne souterraine dont les voûtains sur arcs et ogives sont soutenus par 25 piliers, ses celliers voûtés, et ses quatre tours représente un joyau architectural qui était fermé au public depuis février 2021. Cette fermeture prolongée, survenue à la suite de l’effondrement d’un voûtain dans la galerie Chaïbia Talal (ex-cellier portugais) mitoyenne de la citerne, a été provoquée par de graves infiltrations d'eau pluviale et des effritements de la toiture menaçant la sécurité des visiteurs, pénalise lourdement le tourisme et l'économie des commerçants locaux.

Un programme ambitieux

Face à cette urgence, un ambitieux programme a officiellement été lancé sous l'égide du ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication. Intitulé « Réparation et Restauration de la citadelle portugaise d'El Jadida » (autorisation n°2026/04/13 RFC-EJD-52/2026), ce projet d'envergure est mené par la Direction régionale de la culture de Casablanca-Settat en tant que maître d'ouvrage, avec pour objectif de réhabiliter entièrement le site. La maîtrise d'œuvre et la conception de cette restauration patrimoniale sont confiées au cabinet Kassou Abderrahim, architecte DPLG (Atelier A1), épaulé par le bureau d'études techniques Berespace pour les calculs de structure. Enfin, l'exécution matérielle et les travaux de gros œuvre sur le terrain sont assurés par l'entreprise SAMGO (Société Aménagement Métré et Gros Œuvre) établie à Fès.

Financé par le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication (Département de la Culture) à hauteur de 20 millions de dirhams, ce vaste chantier s'étalera sur une période de 18 mois. L'opération vise à exécuter une consolidation globale de la citadelle portugaise dans toutes ses composantes, incluant la citerne, ses galeries et sa toiture-terrasse. Ces travaux permettront de traiter en profondeur les problèmes structurels dont souffre le monument et d'en éliminer définitivement les causes. Ils cibleront en priorité les facteurs à l'origine des infiltrations massives d'eaux de pluie.

Au-delà de la sécurisation, le projet intègre la réfection complète de l'étanchéité de la toiture, la modernisation des installations électriques, le déploiement d'un éclairage scénographique pour valoriser les voûtes, ainsi que l'aménagement d'un nouvel espace muséographique.

Dans le cadre d'une démarche participative, et pour assurer le plein succès à cette opération, la désignation d'une commission consultative mixte chargée d'assurer le suivi et l'accompagnement des travaux de restauration et de réhabilitation de ce monument a été actée le mercredi 29 avril 2026. Cette commission, présidée par Ismaïl Saâd Oualid, conservateur régional du patrimoine culturel de la région Casablanca-Settat, se compose de Nisrine Safi, Conservatrice des villes d'El Jadida et d'Azemmour à la Direction provinciale de la culture, du Centre d'études et de recherches sur le patrimoine maroco-portugais, de l’architecte chargé du suivi du projet, du représentant du bureau d'études techniques, ainsi que des représentants de la division de l'urbanisme de la commune urbaine d'El Jadida et de l'entreprise exécutant les travaux. Enfin, pour garantir une approche participative, le tissu associatif local y prend une part active à travers la présence des présidents de l'association de la Cité portugaise et de l'association Espace de Dialogue pour la Culture et le Patrimoine, ainsi que de Jilali Derif, secrétaire général de l'association Doukkala Mémoire pour la Préservation du Patrimoine.

La réhabilitation en marche

Cette volonté de sauvegarde s'inscrit dans les fondements d'une longue quête administrative et historique de préservation du patrimoine de la cité. L’effort de protection de ce joyau ne date pas d'hier : le Bulletin Officiel n° 1630 du 21 janvier 1944 atteste qu’un arrêté viziriel a été pris le 30 décembre 1943 pour déclarer d'utilité publique l'aménagement en musée des salles voûtées contiguës à la citerne portugaise de Mazagan. Pour concrétiser ce premier projet d’envergure, l'État avait alors frappé d'expropriation trois propriétés privées : les salles voûtées appartenant notamment aux héritiers Desguins, Carrara et Elias Butler, situées rue Da-Carreira.

Dix ans après cet arrêté fondateur, le 16 octobre 1953, le journal Le Petit Marocain titrait en écho : « Mazagan prépare la restauration de sa citadelle portugaise ». À cette époque, l'article soulignait déjà l'urgence d'intervenir sur la citerne face à des infiltrations qui menaçaient de déprécier la valeur de l'édifice, tout en pointant du doigt le problème de l'éclairage et la nécessité d'isoler les quatre tours - du minaret, de la prison et des cigognes - alors engoncées dans de vieilles bâtisses. L'ambition d'alors était de regrouper les salles du château pour y inclure un musée et faire de la cité le centre touristique de la région, accueillant déjà près de 2.000 visiteurs par mois.

Plus de soixante-dix ans plus tard, en 2026, les premières phases d'excavation archéologique au sol ont laissé place à un nettoyage approfondi de la grande esplanade ocre. Ce toit-terrasse, qui sert également de sol à la cour haute de la citadelle, révèle à nouveau ses éléments d'ingénierie du XVIe siècle, notamment ses regards circulaires. De lourdes structures de soutien, des échafaudages et des étais métalliques encadrent désormais les zones les plus fragiles, tandis que la grande tour de la citadelle - l'ancien phare portugais - affiche les premiers signes de sa restauration.

Cependant, ce grand nettoyage de surface met en lumière une réalité alarmante : l'omniprésence de constructions anarchiques érigées au-dessus de la citadelle historique. Une habitation privée aux murs peints a ainsi été construite directement sur la structure d'origine, ce qui constitue une atteinte grave à l'intégrité de ce bien inscrit au patrimoine mondial.

Sur cette terrasse se trouvent pourtant des éléments patrimoniaux majeurs, à l'image de la Torre da Cadéa (la tour de la Prison), jadis intégrée à une habitation privée aujourd'hui abandonnée et en état de dégradation avancée, ainsi que le muret gothique d’un ancien clocher d’église. Plus loin, la porte des escaliers mène directement au bas de la citerne. Un escalier, construit par les résidents à l'époque du Protectorat, a malheureusement endommagé la salle voûtée transformée en galerie portant le nom d’Abdelkébir Khatibi. L'occupation anarchique prolongée de ces vestiges a ainsi entraîné une altération profonde des maçonneries d'origine.

Le toit-terrasse de la citerne a constitué le point névralgique des visites de terrain menées successivement les mercredis 1er et 22 juillet 2026 par la commission consultative de suivi, sous la présidence du conservateur régional du patrimoine culturel de la région Casablanca-Settat. Ces inspections visaient à faire le point sur l’état d’avancement du chantier et à s’assurer du strict respect des normes techniques et historiques propres à l’architecture d’origine.

En raison de sa haute sensibilité technique et de son impact direct sur les structures inférieures, cette esplanade fait l'objet de travaux d'une grande rigueur. Afin de protéger la citerne portugaise et les 25 colonnes en pierre qui soutiennent son plafond, les équipes s’activent à éliminer les épaisses couches de dalles en béton armé, d'enduits et de terre accumulées au cours des décennies précédentes, qui exerçaient une charge structurelle excessive sur les arcs de soutien. Les visites de la commission ont également mis en évidence une autre anomalie : des fenêtres, totalement étrangères à la structure d'origine, ont été percées dans les anciennes habitations qui occupent indûment la terrasse de la citadelle.

Ces découvertes et ces constats techniques dressés par la commission consultative ont apporté un éclairage décisif. Bien que ces altérations eussent théoriquement dû être mises en évidence depuis bien longtemps par des études, la commission a eu l'immense mérite de formaliser un diagnostic précis qui faisait défaut.

Le chantier est désormais pleinement en cours, et il convient de souligner l'excellente initiative de la Direction régionale de la culture de Casablanca-Settat. En effet, cette autorité administrative a fait le choix judicieux de s'ouvrir à l'ensemble des forces vives en associant activement la société civile locale à la réflexion, au suivi et à l'accompagnement quotidien des travaux. Cette démarche participative et transparente garantit non seulement une appropriation collective du projet, mais elle assure également que la restauration de ce patrimoine unique se fasse en parfaite harmonie avec l'identité et les attentes de la communauté locale.