Le train s'est arrêté. Et le Maroc s'est regardé - Par Abdallah Zayd Drissi

Le train s'est arrêté. Et le Maroc s'est regardé - Par Abdallah Zayd Drissi

Le train a à peine quitté la gare de Casa-Voyageurs qu'il a ralenti, puis s'est arrêté. Un arrêt qui a duré. Dix minutes, vingt minutes, une heure. Les haut-parleurs grésillaient, annonçant des « contretemps techniques » sans plus de précisions… Puis j’ai compris

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À partir d’un trajet en train interrompu par des contrôles visant de jeunes passagers soupçonnés de vouloir rejoindre Sebta, Abdallah Zayd Drissi livre une réflexion sur les inégalités, le désespoir d’une partie de la jeunesse et la responsabilité collective. Au-delà de la seule action de l’État, il appelle citoyens, employeurs, enseignants et acteurs économiques à bâtir un nouveau contrat social fondé sur la dignité du travail, l’égalité des chances, le civisme et la confiance.

Abdallah Zayd Drissi

Il était aux alentours de 22 heures lorsque je suis monté dans ce train pour Rabat. La nuit était claire, presque irréelle, avec une pleine lune qui éclairait les quais d'une lumière blanche et froide. Nous étions le 30 juillet. Je rentrais chez moi, à Rabat, au lendemain du Discours du Trône de Sa Majesté le Roi. J'étais descendu à Casablanca pour une simple journée, et ce retour, comme tant d'autres, aurait dû être banal. Rien ne laissait présager ce qui allait suivre.

Le train a à peine quitté la gare de Casa-Voyageurs qu'il a ralenti, puis s'est arrêté. Un arrêt qui a duré. Dix minutes, vingt minutes, une heure. Les haut-parleurs grésillaient, annonçant des « contretemps techniques » sans plus de précisions. Par la fenêtre, j'ai vu d'autres trains à l'arrêt sur les voies parallèles, comme figés dans le temps. Les gares, que nous devions normalement traverser à vive allure, étaient désertes, silencieuses, comme suspendues dans l'attente.

Et puis, j'ai compris. Ce n'était pas un problème technique. C'était un tri.

Les autorités, méthodiques, faisaient descendre des passagers. Des Marocains, pour la plupart, et quelques Subsahariens. Des jeunes, pour la plupart. Des jeunes qui avaient acheté leur billet. Des jeunes qui voulaient prendre un train pour se rapprocher du Nord, de cet ‘’eldorado sebti’’ qui fait tant rêver. Mais leur visage, leur code vestimentaire, leur façon de parler les avaient désignés. J'étais dans l'incompréhension la plus totale. Pourquoi eux ? Pourquoi ces jeunes précisément ?

Ce qui m'a le plus marqué, c'est cette scène dans le wagon de première classe. Certains de ces jeunes s'y étaient installés, espérant naïvement que le prix du billet les mettrait à l'abri. Pour une fois, ils avaient voulu goûter à ce privilège, s'asseoir à côté de ceux qui ont les moyens, pour se fondre dans la masse, pour se protéger. L'image était parlante : ces jeunes qui, pour quelques heures, s'étaient offert le luxe de la première classe, se faisaient rattraper par une réalité qui ne connaît pas de tarif préférentiel. Le confort, la sécurité, sont des privilèges que certains achètent, et que d'autres ne peuvent qu'emprunter l'espace d'un instant.

Dans mon wagon, une femme pleurait en silence. Un homme serrait son enfant contre lui. Et à côté de moi, un touriste allemand, les yeux rivés sur son téléphone, consultait nerveusement les dépêches internationales. Il avait vu les images de Sebta, il avait lu les titres alarmistes. Sa question, posée à voix basse dans un anglais hésitant, m'a glacé : « Is it safe ? » — Est-ce que c'est sûr ?

Pendant plus d'une heure et demie, coincé dans ce train immobilisé, j'ai regardé ces jeunes descendre un par un. Polis, respectueux, mais terrifiés. Leurs yeux étaient vides, éteints. Chacun d'eux portait une histoire : des parents laissés derrière, des frères et sœurs qui attendaient leur retour, une famille entière qui espérait en eux. Certains, je l'ai appris plus tard, avaient tenté l'aventure dès la journée du 30 juillet. D'autres, dans un élan de désespoir, portaient sur leur dos leur propre mère, ou tenaient contre leur poitrine un bébé. Des image à jamais gravées dans ma mémoire. Puis, soudain, le train s'est enfin mis en marche. Ceux qui étaient restés à bord ont applaudi, ont entonné des chants, comme un exutoire, comme une prière. La lune éclairait toujours les rails, indifférente à ce drame silencieux.

Je repensais à ces jeunes qui avaient réussi à franchir la frontière. Certains étaient déjà revenus, le regard vide, épuisés. Ils avaient traversé Sebta, et ils n'avaient rien trouvé. Pas de paradis, pas de terre promise. Juste des commerces fermés, des regards de haine, et une faim qui les tenaillait depuis deux, parfois trois jours. Ils n'avaient ni bu ni mangé. Alors, ils étaient rentrés. Et à leur retour au Maroc, ils avaient remercié le Tout-Puissant. Ils avaient remercié l'État. Parce qu'ici, au Maroc, ils avaient retrouvé quelque chose qui n'existe nulle part ailleurs : « l'khir » et « l'baraka ». Cette bonté, cette bénédiction qui ne se mesure pas en euros ou en mètres carrés, mais qui se sent dans le regard des gens, dans la chaleur d'un pays qui, malgré tout, reste le leur.

Je salue leur courage. Leur détermination à braver l'inconnu, leur force à revenir. Mais je salue aussi leur lucidité.

Sans que je ne m’en rende compte cette, une question s’est insinuée dans mon esprit et a fini par s'imposer à moi avec une force brutale : Pourquoi eux et pas moi ?

Pourquoi ces jeunes, que je ne connaissais pas, que je ne comprenais pas au début, étaient-ils désignés, tandis que je restais assis, protégé par ma simple présence ? J'ai longtemps tourné la question dans ma tête, et puis la réponse m'est apparue, simple et amère. Eux n'ont pas eu la même chance que nous. Ils ne sont pas nés dans les mêmes familles, n'ont pas grandi dans les mêmes quartiers, n'ont pas eu accès aux mêmes opportunités. C'est cela qui faisait la différence, au-delà du simple regard des autorités. Mes parents, comme tant de Marocains de leur génération, se sont levés tôt, ont travaillé dur, ont sacrifié leurs rêves pour que je puisse avoir une place dans ce train, dans ce pays, dans cette vie. Ils ont participé à édifier ce Maroc moderne, ce confort que je considère parfois comme acquis. Mais ce confort est un rempart fragile, un privilège hérité, pas un dû.

Alors, où est le problème ? Dans mon entourage, certains parlent d'« interpellation ». Moi, j'irai plus loin : je parlerai de responsabilité.

Pas une responsabilité lointaine, abstraite, qu'on impute à l'État ou au gouvernement. Une responsabilité personnelle, intime, qui nous concerne tous, chacun à son échelle.

Car ce qui s'est passé à Sebta, ce n'est pas un complot, ni le symptôme d'un modèle en faillite, comme certains s'empressent de le proclamer. C'est le révélateur d'une réalité plus nuancée. Les jeunes qui ont tenté l'aventure ne sont pas tous des NEET (Ni en Études, Ni en Emploi, Ni en Formation). Beaucoup sont étudiants, ouvriers, salariés. Ils ont un savoir-faire, une énergie, mais ils se heurtent à un mur : celui d'une qualité de vie qui s'éloigne de leurs aspirations, d'un salaire qui ne suit pas l'inflation, d'un marché du travail qui peine à valoriser leurs compétences.

Prenons un instant pour y réfléchir, sans jugement, mais avec lucidité :

L'entrepreneur qui paie ses employés au noir, qui ne paie pas ses stagiaires, les maintient dans des conditions indignes. Il ne se contente pas d'exploiter une main-d'œuvre, il participe à creuser le fossé du chômage et de la précarité. Un salarié payé au SMIG, c'est un salarié qui n'a pas les moyens de vivre dignement. C'est un salarié qui, à terme, se décourage, et qui rejoint les statistiques à deux chiffres du chômage. Ce n'est pas l'État qui crée le chômage, c'est lui, en rendant le travail indécent.

L'enseignant qui ne garantit pas l'égalité des chances, qui biaise l'évaluation, qui manque à son devoir d'encadrement des stages. Il ferme des portes à des jeunes qui n'ont que l'école pour s'élever. Il participe, parfois sans le savoir, à la déperdition scolaire, à ce décrochage qui prive notre pays de talents et nourrit le désespoir.

Le citoyen qui, tout en critiquant vertement l'État, oublie ses propres obligations, qu'il s'agisse du paiement de ses impôts ou du respect du civisme le plus élémentaire.

Le paradoxe est frappant. On entend le secteur privé, notamment dans le BTP, se plaindre d'une pénurie de main-d'œuvre. Mais cette pénurie, elle est en grande partie le résultat de leur propre attitude. Grâce à l'investissement public massif, l'État a créé des chantiers, des emplois, une dynamique. Et le privé, qui critique l'État pour cette intervention, n'a pas su prendre le relais. Il n'a pas su investir, former, proposer des conditions de travail attractives. Il préfère critiquer plutôt que construire. Mais quel ouvrier voudrait travailler pour une entreprise qui l'exploite, le paie au noir, sous des conditions dégradantes ? Les critiques du secteur privé envers l'État sont faciles, et révèlent souvent une incapacité à assumer leurs propres responsabilités.

Ceux qui crient le plus fort contre l'État devraient peut-être se demander : « Et moi, qu'ai-je fait ? » Ceux qui réclament des réformes éducatives sans jamais s'interroger sur la qualité de leur propre implication dans la société. Ceux qui exigent plus de justice sans jamais s'acquitter pleinement de leurs devoirs de citoyens. Cette crise a mis en lumière, comme une caméra cachée, sur qui le pays peut réellement compter en cas de tempête. Elle a révélé nos fragilités, nos contradictions.

La critique est aisée, mais l'art est difficile. Le véritable art, aujourd'hui, c'est celui de la responsabilité. C'est celui de se regarder dans le miroir et de se demander : « Suis-je à la hauteur du Maroc que je rêve de voir ? »

Le Maroc ne sortira de ces crises que par une amélioration de sa culture profonde. Une culture du travail, du respect, de l'engagement, du civisme. Un nouveau contrat social, non pas entre l'État et les citoyens, mais entre les citoyens eux-mêmes. Un contrat fondé sur des valeurs simples :

1.La vérité : Reconnaître que l'écart avec l'Europe est réel, et qu'il ne se comblera pas par des slogans, mais par un sursaut collectif.

2.La finition : Le Maroc a construit des infrastructures magnifiques (TGV, autoroutes, stades). Il doit maintenant appliquer cette même énergie à l'édification d'un lien social solide, à la qualité de l'éducation, à la dignité du travail.

3.Le civisme : De l'homme d'affaires au livreur, en passant par le fonctionnaire, chacun doit incarner ce civisme qui fait défaut. Chaque geste compte : payer ses impôts, respecter les règles, traiter l'autre avec dignité.

4.La liberté : Assouplir les lois perçues comme liberticides, non pas pour céder à la facilité, mais pour redonner confiance à une jeunesse qui aspire à plus d'air et de reconnaissance.

Le train a fini par arriver à Rabat, bien après minuit. Certains jeunes sont restés à bord, peut-être soulagés, peut-être simplement épuisés. D'autres étaient déjà revenus de Sebta, comme pour témoigner que le rêve n'était qu'une illusion. L'Allemand a cessé de poser des questions. Il a juste regardé, en silence, comme s'il venait d'assister à une leçon de choses sur le Maroc. Mais dans son regard, j'ai lu une peur qui m'a glacé. Une peur pour lui, pour sa sécurité, pour l'image de ce pays qu'il était en train de découvrir. Cette peur, elle est un signal d'alarme pour nous tous. Elle nous rappelle que ce qui se joue à Sebta ne concerne pas seulement les jeunes désespérés. Elle concerne l'image du Maroc, son attractivité, son tourisme, sa réputation. Un touriste qui a peur, c'est un touriste qui ne reviendra pas. C'est un emploi perdu, une opportunité gâchée, un regard qui se ferme sur notre pays. C'est tout un pan de notre économie qui vacille.

Ce regard terrifié, je l'emporte avec moi. Il est le rappel que nos fragilités sont visibles, et que notre responsabilité, à nous, jeunes Marocains, est immense.

Nous avons le choix : continuer à nous diviser, à nous regarder en chiens de faïence, ou nous retrousser les manches et construire ensemble la finition qui nous manque. La lune, cette nuit-là, éclairait un Maroc en pleine mutation, un Maroc qui souffre, qui doute, mais qui espère encore. Elle éclairait aussi une génération, la nôtre, qui doit choisir entre le départ et la construction.