Santé
Le sursaut de la médecine libérale est entre les mains de la jeune génération - Dr Anwar Cherkaoui
Sit-in des médecins du secteur libéral le 21 novembre 2022 devant le Parlement à Rabat, pour exprimer leur refus du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu (IR), prévu dans le projet de loi de finances (PLF) 2023.
Souvent perçue à travers l’image, pas nécessairement infondée, de médecins très aisés ou de grandes structures privées, la médecine libérale marocaine reposerait largement sur des cabinets de proximité confrontés à des charges croissantes, à de nouvelles contraintes et à une profonde mutation de leur modèle économique. Dans cette tribune, Anwar Cherkaoui estime que son avenir dépendra en grande partie de la capacité de la jeune génération à dépasser la seule défense corporatiste, à investir les instances professionnelles et à inventer de nouvelles formes d’exercice conciliant modernisation, viabilité économique et accès aux soins sur l’ensemble du territoire.

Anwar Cherkaoui
Expert en communication médicale et de santé
Quand l’opinion publique pense que tous les médecins sont riches
En 2026, il y a une idée qui circule et qui n’est basée sans aucun fondement scientifique, que les médecins marocains sont, par définition, riches.
Cette affirmation mérite mieux qu’une indignation corporatiste.
Elle mérite une question simple : sur quelle réalité repose cette perception ?
Car entre le médecin propriétaire d’une grande clinique, le spécialiste disposant d’une activité importante dans une grande ville et le médecin qui tient seul un cabinet dans un quartier populaire, une petite ville ou un village, les situations sont radicalement différentes.
Mettre tous les médecins dans le même panier revient à confondre la médecine libérale avec certaines de ses vitrines les plus visibles.
Or, la médecine libérale de proximité est souvent beaucoup plus modeste, beaucoup plus fragile et beaucoup plus exposée qu’on ne l’imagine.
Un cabinet médical n’est pas seulement une plaque sur une porte
C’est un local, un loyer ou un crédit, du personnel, des charges, du matériel, des logiciels, de la maintenance, des assurances, des impôts, des obligations administratives et réglementaires.
Et surtout, c’est une activité dont la pérennité dépend directement du nombre de patients capables de franchir la porte.
Le cabinet de quartier n’est pas une clinique
C’est probablement l’un des grands malentendus du débat actuel.
Lorsque l’on parle de « médecine privée », l’opinion publique imagine souvent les établissements les plus visibles, les plateaux techniques sophistiqués et les structures médicales importantes.
Mais une grande partie de la médecine libérale repose sur une autre réalité : le cabinet du médecin généraliste ou spécialiste installé dans son quartier, sa petite ville ou son village.
Ce médecin constitue souvent le premier contact du citoyen avec le système de santé.
Il connaît ses patients. Il connaît leur environnement familial et social. Il assure une médecine de proximité qui évite parfois des déplacements coûteux vers les grands centres urbains.
Lorsque ce cabinet disparaît, ce n’est pas seulement une activité économique qui disparaît.
C’est un morceau de l’offre de soins de proximité qui s’efface.
La menace ne vient pas d’un seul endroit
La fragilisation de la médecine libérale ne peut évidemment pas être attribuée à une seule réforme ou à un seul acteur. Elle est le résultat possible de plusieurs évolutions simultanées.
La transformation du financement des soins, la concentration de certaines activités dans les grandes villes, la montée des structures organisées, l’évolution des attentes des patients, la digitalisation, les nouvelles contraintes administratives, la concurrence entre établissements et la pression sur les revenus peuvent progressivement modifier l’équilibre économique du cabinet médical.
À cela s’ajoute une question fondamentale : combien de jeunes médecins souhaitent encore construire leur avenir autour d’un cabinet individuel de proximité ?
La réponse à cette question devrait interpeller les responsables du système de santé. Car si les jeunes médecins ne veulent plus s'installer dans certains territoires, il ne suffira pas de créer davantage de médecins. Il faudra comprendre pourquoi ils ne veulent plus y exercer.
Le paradoxe de la jeune génération
La jeune génération de médecins possède aujourd’hui des atouts considérables. Elle est mieux formée à certaines technologies. Elle maîtrise davantage les outils numériques. Elle connaît les réseaux sociaux. Elle est plus connectée au monde scientifique international.
Elle peut créer de nouvelles formes d’exercice collectif, de coordination des soins et de communication avec les patients. Mais elle fait face aussi à une réalité professionnelle différente de celle connue par les générations précédentes.
Le modèle du médecin installé seul dans son cabinet, travaillant pendant plusieurs décennies avec une clientèle progressivement constituée, n’est plus nécessairement le modèle dominant de demain.
Il faut donc inventer autre chose.
Cabinets de groupe, maisons médicales, mutualisation des équipements, secrétariats partagés, dossiers médicaux sécurisés, télémédecine lorsqu’elle est pertinente, coopération entre professionnels : les solutions existent. Encore faut-il que les médecins soient eux-mêmes acteurs de cette transformation.
Se mobiliser pour autre chose que ses revenus
C’est ici que se situe probablement le véritable problème. Si les médecins ne se mobilisent que lorsque leurs revenus sont menacés, ils abandonnent le terrain de l’opinion publique. Une profession ne peut pas demander à la société de défendre ses intérêts si elle ne montre jamais qu’elle défend aussi l'intérêt général.
La médecine libérale doit donc sortir d'une logique strictement corporatiste.
Elle doit parler de l'accès aux soins, de la qualité, de la sécurité des patients, de la permanence des soins, des déserts médicaux, de la prévention et de l'équité territoriale.
Autrement dit, elle doit démontrer qu'elle ne défend pas uniquement le médecin. Elle défend également le patient. C’est probablement l’un des combats les plus importants que la jeune génération puisse mener.
Et les « vieux » médecins ?
Il serait injuste de transformer cette réflexion en règlement de comptes entre générations.
Les médecins des générations précédentes ont construit, parfois dans des conditions difficiles, une grande partie de la médecine libérale actuelle. Ils ont ouvert des cabinets lorsqu’il n’existait ni les technologies actuelles, ni les outils numériques, ni les possibilités de communication d’aujourd’hui. Ils ont parfois travaillé seuls, avec des moyens limités, dans des territoires où personne ne voulait s'installer.
Mais une génération ne peut pas demander à la suivante de reproduire exactement son modèle. L'héritage n'est pas une consigne de reproduction. Il doit être un point de départ.
Le véritable sursaut ne consistera donc pas à opposer les anciens aux jeunes. Il consistera à réunir leur expérience et l'énergie de la nouvelle génération. Les médecins expérimentés possèdent une mémoire professionnelle, institutionnelle et humaine que l'on ne peut pas acquérir en quelques années.
Les jeunes médecins possèdent, eux, une capacité d'adaptation, une familiarité avec les nouvelles technologies et une autre vision de l'organisation du travail.
Pourquoi ne pas transformer cette complémentarité en force collective ?
Encore faut-il que les jeunes médecins acceptent de prendre leur place dans les instances professionnelles, les associations, les syndicats, les sociétés savantes et les espaces où se décident les politiques de santé. Se plaindre individuellement ne suffit plus.
Publier un commentaire sur les réseaux sociaux ne suffit pas davantage. Il faut participer. Proposer. Documenter. Argumenter.
Négocier. Et, lorsque cela est nécessaire, contester.
La question qui devrait être posée aujourd'hui
La vraie question n'est peut-être donc pas : « Les médecins gagnent-ils encore suffisamment ? » Elle est beaucoup plus profonde : « Voulons-nous encore, au Maroc, d'une médecine libérale de proximité accessible dans les quartiers, les petites villes et les villages ? »
Si la réponse est oui, alors il faut accepter d'en payer le prix collectif. Il faut permettre au médecin de proximité de vivre dignement de son travail. Il faut rendre l'installation attractive. Il faut simplifier les procédures. Il faut adapter les mécanismes de remboursement. Il faut moderniser les nomenclatures et les modes de rémunération.
Il faut accompagner la digitalisation au lieu de la transformer en nouvelle source de contraintes.
Et surtout, il faut reconnaître que la médecine libérale n'est pas un luxe réservé aux plus aisés. Elle constitue l'un des éléments du dispositif national de soins.
La balle est désormais dans le camp des jeunes
La jeune génération de médecins arrive à un moment charnière. Elle peut subir les transformations en cours. Elle peut les critiquer depuis les réseaux sociaux. Ou elle peut décider de devenir l'un des principaux acteurs de la transformation du système de santé marocain. C'est probablement là que se trouve le véritable sursaut.
Pas dans la nostalgie d'un âge d'or qui n'a peut-être jamais existé. Pas dans l'accusation permanente des générations précédentes. Et pas davantage dans la défense corporatiste d'intérêts particuliers.
Mais dans une mobilisation professionnelle, moderne et responsable autour d'une conviction simple : défendre la médecine libérale de proximité, c'est aussi défendre le droit du citoyen à trouver un médecin près de chez lui.
En 2026, la question n'est donc plus de savoir si la médecine libérale doit changer.
Elle va changer. La véritable question est de savoir qui conduira ce changement. Et, cette fois, la réponse appartient largement à la jeune génération.