Une amitié germano-juive à El Jadida - Par Mustapha JMAHRI

Une amitié germano-juive à El Jadida - Par Mustapha JMAHRI

Photo de S. Mellul envoyée en 2024 à M. Jmahri - Achim Graülich, Salomon Mellul fièrement costumé en cow-boy, Henri Ruimy (qui deviendra plus tard avocat à Paris), Liliane Mellul, le jeune André en habit d’indien, Daniel Mellul, Sultana Mellul-Larédo, le père Graülich dominant le groupe par sa grande taille, Véra Mellul (l'épouse d’Henri Ruimy), l'employée marocaine de la ferme, et enfin Madame Gertrude Graülich.

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À El Jadida, dans les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale, une famille allemande exilée et une famille juive marocaine nouent une amitié aussi improbable que profonde. À travers les souvenirs de Salomon Mellul, les témoignages d’anciens de Mazagan et une photographie datée de 1952, Mustapha Jmahri retrace cette histoire humaine singulière, née sur la terre marocaine alors que l’Europe portait encore les blessures du conflit et de la persécution des Juifs.

Mustapha JMAHRI

Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida

Sur la terre de paix du Maroc, et à El Jadida en particulier, deux familles que tout opposait, allaient lier leur destin à jamais. L’une était juive marocaine, l’autre allemande et exilée. Rien ne laissait présager qu'elles se croiseraient un jour.

La famille Graülich (souvent orthographiée aussi Graülish) a vécu à Mazagan sous le Protectorat et après l’indépendance jusqu’au début des années 1970. Très discrète, elle est restée méconnue de la communauté européenne locale. Le patronyme Graülich est d'ailleurs assez rare en Allemagne, sa signification dérive de la racine « gräulich », qui évoque la couleur grise. Selon Jean-Pierre Guilabert, président de l’Amicale des anciens de Mazagan, la famille est arrivée d'Allemagne peu après la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Composée d’un couple et de deux enfants, elle ne parlait alors que très peu le français.

Face à la rareté des archives administratives, les témoignages de quelques anciens de Mazagan permettent de reconstituer leur parcours. Il est fort probable que le père ait été un soldat ou un officier de la Wehrmacht, sans pour autant avoir appartenu à la SS (Schutzstaffel). Fait prisonnier de guerre par les autorités françaises, il fut exilé au Maroc.

La famille s’installa d'abord dans une exploitation agricole située sur la route de Sidi Saïd Maâchou, comme le précise une ancienne résidente, Isabelle Roussel. Faute de documents (achat, bail ou lot de colonisation), le statut exact d’occupation de cette terre reste flou. Pour subvenir à leurs besoins, les Graülich y pratiquaient la culture ainsi que l’élevage d’oies et de moutons.

Les Graülich et les Mellul

Les quatre membres de la famille travaillaient la terre eux-mêmes, épaulés par quelques ouvriers marocains locaux. Une femme du douar aidait également Madame Gertrude Graülich pour les tâches ménagères. À cette époque, la ferme ne disposait ni d’eau courante ni d’électricité. Elle possédait en revanche un grand réservoir d'eau. Celui-ci servait d'abreuvoir pour les animaux et alimentait l'aqueduc, mais il faisait aussi le bonheur des enfants qui s'y baignaient avec joie.

Malgré les traumatismes profonds de la Seconde Guerre mondiale, cette famille allemande se lia d’une amitié sincère avec une famille juive marocaine de Mazagan, les Mellul. Les deux foyers se rendaient régulièrement visite et partageaient de nombreux repas. Achim Graülich, le plus jeune fils, fréquentait la même classe que le frère de Salomon Mellul.

Salomon Mellul se souvient avec émotion de cette époque :

« Madame Gertrude Graülich venait chez nous presque chaque jour, souriante et heureuse. Avec le recul, je pense qu’elle considérait comme un miracle le fait de se lier d’amitié avec une femme juive à cette période de l’histoire. Elle nous invitait souvent au bled. C’est mon beau-frère, Henri Ruimy, qui nous conduisait en voiture jusqu’à leur ferme. De bon cœur, Madame Graülich nous préparait une oie - un mets particulièrement onéreux dans les années 1950. Elle s’étonnait toujours de notre réticence à toucher à ce plat majestueux, car elle ignorait sans doute que la communauté juive suit des règles strictes d’abattage rituel liées à la cacheroute. Une affection profonde et réciproque unissait Gertrude et ma mère, tout comme Achim et mon jeune frère. J’ai quitté El Jadida pour Rabat en 1960, et j’ai perdu de vue cette famille allemande. Plus tard, j’ai appris que le Service foncier d’El Jadida cherchait à identifier les héritiers de la propriété, mais sans obtenir plus de détails. »

Au début des années 1960, le père Graülich changea de voie et se fit recruter par l’usine Buisson d’El Jadida. C’est ce que confirme Isabelle Roussel, qui devint alors leur voisine de palier. La famille emménagea dans les villas Bencherki, situées sur la rue Robert Surcouf, en bordure de l’ancienne route de Marrakech. Ce quartier comptait d’autres figures locales, à l'image de madame Valenti, ancienne pharmacienne à Marrakech dans les années 1940. Un autre ancien de Mazagan, Marc Sellier, mentionne que Graülich aurait également fait un bref passage par l’Office national des irrigations (ONI), bien que ce détail reste à confirmer.

Les Graülich restèrent à El Jadida jusqu’au début des années 1970, date à laquelle ils choisirent de retourner définitivement en Allemagne.

Le mystère persiste sur les conditions exactes de leur arrivée au Maroc : le père s'y trouvait-il déjà juste après la guerre, ou était-il venu directement avec sa famille ? En règle générale, les prisonniers allemands maintenus au Maroc pour travailler après 1945 étaient seuls et finissaient par être rapatriés après quelques années. Le cas d'une cellule familiale complète demeure atypique.

Une photo pour l’histoire

Un cliché ancien, daté du 23 janvier 1952 et précieusement conservé par Salomon Mellul, immortalise cette harmonie. On y voit réunis : Achim Graülich, Salomon Mellul fièrement costumé en cow-boy, Henri Ruimy (qui deviendra plus tard avocat à Paris), Liliane Mellul, le jeune André en habit d’indien, Daniel Mellul, Sultana Mellul-Larédo, le père Graülich dominant le groupe par sa grande taille, Véra Mellul (l'épouse d’Henri Ruimy), l'employée marocaine de la ferme, et enfin Madame Gertrude Graülich.

Dans un monde encore profondément meurtri par le conflit mondial qui venait d'opposer Allemands, Juifs d’Europe et autres peuples, cette amitié fraternelle née sur la terre marocaine résonne comme un symbole d'espoir, s'élevant bien au-delà de la folie des hommes.

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