Environnement
Après 111 ans, résurrection de l’immeuble Cohen à El Jadida

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Symbole de l’élégance architecturale et témoin d’une mémoire plurielle, l’immeuble Cohen d’El Jadida, joyau de style occidental bâti en 1913 par Meir Cohen, renaît après une restauration. Chargé d’histoires familiales, d’art, de diplomatie et de mémoire juive marocaine, ce bâtiment patrimonial rappelle, souligne Mustapha Jmahri, que les murs peuvent aussi parler… quand on prend soin de les écouter.
L’immeuble Cohen à El Jadida vient de faire peau neuve. Totalement rénové et peint en blanc écarlate après une grande opération d’envergure entamée depuis 2023. Situé en centre-ville sur la place Hansali, ancienne place Brudo, il est inscrit sur la liste du patrimoine national du Maroc, conformément à la Loi 22-80, suite à la demande formulée et motivée de l’association Doukkala Mémoire pour la Préservation du Patrimoine (Bulletin officiel du 23 juin 2022).
Cet immeuble moderne, le plus emblématique d’El Jadida, a aujourd’hui 111 ans. Il a fait l’objet de la couverture extérieure de la première édition de mon livre « La communauté juive de la ville d’El Jadida, 2005 », à base d’une photo qui m’avait été transmise par Bella Catalan-Benarroch dont le père y avait installé son imprimerie en rez-de-chaussée.
Le bâtisseur de cet immeuble est Meir Cohen, marocain de confession juive, considéré, à son époque, parmi les anciens habitants les plus aisés d’El Jadida. Grand négociant, il devint agent consulaire des USA le 8 juillet 1889 et habitait, au départ, la rue des Consuls dans la Cité portugaise avant qu’il ne déménageât extra-muros et s’installât dans son propre immeuble qu’il commençât à bâtir en 1913. Sa société à El Jadida avait pour nom MC and Compagnie (Meir Cohen et Cie). J’ai évoqué cette personnalité dans deux de mes ouvrages, celui sur l’histoire de la communauté juive et l’autre « El Jadida, deux siècles d’histoire consulaire » paru en 2011.
Depuis sa construction, l’immeuble a gardé sa structure architecturale initiale, malgré la décrépitude qu’il avait connu durant les dernières années. Il s’intègre à merveille dans son environnement avec sa façade principale donnant sur l’ancienne route de Marrakech. Au rez-de-chaussée, fut installé, au temps du Protectorat, le premier Bureau chérifien des Postes et Télégraphes de 1915 à 1925. Après la construction d’un bureau de poste, le local fut loué à Jack Benarroch qui y ouvrit « L’imprimerie de Mazagan » et où travailla l’artiste-peintre André El Baz.
D’une architecture éclectique, la façade est ornée par des balcons et un cartouche décoratif : il s’agit d’un ornement sculpté constitué d’un encadrement bordant une surface affichant l’année de construction de l’édifice : 5674 (année hébraïque) la lettre C (Cohen) et 1914 (année grégorienne).
Cet immeuble, œuvre de l’architecte suisse Auguste-Ernest Golay, qui officiait à El Jadida jusqu’à son décès en 1937, est un exemple tardif d’inspiration occidentale. Il évoque l’urbanisme européen de style à cheval entre la logique haussmannienne et l’émergence de l’Art nouveau. Le stuc est utilisé en abondance : un enduit mural à usage décoratif, fait de plâtre de colle, qui imite le marbre. La façade est ainsi dynamisée par des chapiteaux, des corniches, des feuilles d’Acanthe et des balcons alternés en demi-lune/rectangulaire. Il n’y a rien dans l’extérieur et les façades qui puissent faire penser à une inspiration orientaliste.
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Pour explorer l’immeuble de l’intérieur et sa vie antérieure nous avons contacté, en France, un ancien de ses occupants, Nessim Bensimon, descendant de la famille Cohen, qui explique que : « L'immeuble Cohen appartenait à mon arrière-grand-père Meir Cohen, originaire d’Azemmour. Après, c'est mon grand-père maternel Messod, son fils, qui l'a occupé avec sa famille : au total sept personnes dont trois petits-enfants. Avec les locataires nous étions presque une vingtaine de personnes à vivre dans cette grande demeure. Je suis né dans la chambre de mon grand-père en 1943, au premier étage fenêtre de gauche. Au rez-de-chaussée, il y avait le magasin d'horlogerie de monsieur Jules, à côté du studio Dédé du photographe David Abicidan. À droite de l'entrée, se trouvait le bureau de mon grand-père, puis un quatrième magasin, et, plus tard, l'imprimerie Benarroch. Au premier étage, il y avait deux appartements. À gauche, celui de mes grands-parents, puis un couloir qui desservait cinq pièces, une grande cuisine, une grande salle de bain, les WC, et derrière une immense terrasse avec une pièce pour la lessive. Un soupirail communiquait avec le cinéma Dufour, toute proche, où je venais écouter le son des films. Le deuxième appartement, du premier étage, était occupé par la famille du pharmacien Plinio Ingarào. Au deuxième étage, deux autres appartements. À l'entrée, en bas, il y avait un couloir, à droite on accédait aux escaliers, et au fond du couloir un entrepôt pour les anciens meubles » (courriel du 16 mars 2025).
Un autre locataire, Jean-Paul Ingarào, le fils du pharmacien, né dans le même immeuble, précise que l’appartement, loué par son père, avait une vue sur l’ancienne gare routière et donnait sur une immense terrasse « sur laquelle nous avions construit une grande pergola dans laquelle nous prenions les repas de midi en été. Au-dessus de notre appartement, vivaient d’autres locataires à savoir mademoiselle Giansilli qui était mon institutrice au CM1 en 1955, Guy Zanca et son épouse, Yolande et sa sœur Abicidan qui travaillaient à notre pharmacie et, plus tard, leur tante Messodi Abicidan mariée à Félix Bensoussan » (courriel du 17 mars 2025).
Le dernier occupant de cet immeuble et le plus ancien, connu dans la ville jusqu’en 2003 est Salomon Bensahel. Son fils Daniel témoigne : « Mon père Salomon Bensahel et ma mère Gabrielle Cohen ont résidé dans l’appartement du premier étage donnant sur la place depuis 1948. Leurs trois enfants, de leur naissance à leur départ pour leurs études en France, y ont aussi résidé sans interruption. Salomon est décédé en janvier 2003 dans l’appartement. Il aura été celui qui a vécu le plus longtemps depuis la fondation de l’immeuble ainsi que son dernier résident ».
Ce bijou historique et architectural est maintenant sauvegardé au bénéfice des nouvelles générations qui doivent prendre conscience de la valeur inestimable de ce patrimoine bâti d’El Jadida.