Trop tôt pour parler du retour de la politique au Maroc – Par Abdelhamid Jmahri

Trop tôt pour parler du retour de la politique au Maroc – Par Abdelhamid Jmahri

L’investiture du nouveau gouvernement au Parlement marocain a suscité des commentaires enthousiastes sur le « retour de la politique ».

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L’investiture du nouveau gouvernement au Parlement marocain a suscité des commentaires enthousiastes sur le « retour de la politique ». Mais la vigueur des échanges ne suffit pas, explique dans cette tribune Abdelhamid Jmahri : les fondements de l’alliance majoritaire restent à expliciter, tandis que la responsabilité politique exige davantage que des réponses techniques ou des affrontements personnels.

Abdelhamid Jmahri

De nombreuses voix ont salué ce qu’elles ont appelé le « retour de la politique » dans l’espace public, puis au Parlement marocain, à l’occasion de l’investiture du nouveau gouvernement. Articles et déclarations se sont multipliés sur ce retour en force de la politique à la faveur des débats qui ont accompagné l’investiture parlementaire. Il peut pourtant sembler paradoxale de parler du retour de la politique alors qu’il est question d’un gouvernement, d’un Parlement, d’une majorité, d’une opposition… Au point que présenter le retour de la politique au Parlement comme un événement ressemble à un mauvais tour que la politique joue aux citoyens et aux démocrates. N’est-il pas dans l’ordre naturel des choses que le gouvernement et le Parlement, issus de partis politiques, soient des espaces de politique, et non autre chose, comme le serait un cercle des poètes disparus !

Sortir du mirage technocratique

Dans les travaux consacrés à cette question, le retour de la politique se manifeste lorsque la maîtrise de la décision politique revient à l’État et aux acteurs politiques, et que l’on rompt avec la croyance selon laquelle les marchés seraient capables de se réguler eux-mêmes, de réguler la société et les dynamiques qui la mettent en mouvement. Ce qui caractériserait fort probablement le mieux ce retour, c’est la rupture avec les appels à « dépolitiser » les questions décisives, des plus simples aux plus complexes. Le retour de la politique consiste aussi à cesser de « gouverner par les seuls chiffres » et de se soumettre à leurs calculs en oubliant l’origine sociale de la politique.

Dans les faits, il existe un mirage technocratique qui doit prendre fin, mais qui persiste pour de multiples raisons. Parmi elles, l’oubli délibéré de cette évidence : la politique ne se réduit pas à des techniques de gestion des affaires publiques. Elle est l’expression de la volonté collective qui nous guide dans la construction de notre destin commun.

Le grand paradoxe du champ politique marocain est peut-être que le gouvernement peut représenter un « baiser de la mort » pour certains partis. Et ce baiser n’en devient que plus mortel lorsque les partis, du moins certains d’entre eux, ne tiennent pas compte de l’exigence politique dans le choix de ceux qui les représentent au gouvernement. Sachant qu’ils avaient auparavant écarté le critère de l’engagement politique au moment de la désignation de ceux qui porteraient leur projet sous la coupole parlementaire, matrice de la démocratie, de la politique et du projet de société. Dépolitisant leurs élections et le choix de leurs représentants, ils ont présenté des candidats qui ne croient ni à leur politique ni à leur appartenance partisane… C’est ce que l’on appelle désormais au Maroc le « mercato électoral » !

Une majorité sans socle politique explicite

L’exigence politique à laquelle doit répondre la majorité — en l’occurrence un gouvernement composé de partis et de ministres ayant des parcours politiques — je peux revendiquer d’avoir pris les devants. Dans un article rédigé peu avant la nomination de la cheffe du gouvernement et publié dans Al-Araby Al-Jadeed le 29 septembre 2026, je préconisais que la formule envisageable la plus proche de la politique était celle qui réunirait le Parti authenticité et modernité, arrivé en tête des élections, et les partis de l’ancienne Koutla démocratique. Cette condition, nécessaire, reste toutefois insuffisante. Car il ne suffit pas que des partis politiques composent la majorité. L’essentiel est qu’ils construisent leurs accords sur un socle politique qui explique les choix justifiant leur alliance d’autant que des divergences fondamentales séparaient ces partis. C’est ce que nous avons attendu en vain.

Trois des quatre partis de la nouvelle majorité, issus de la lutte pour l’indépendance sont historiquement liés par un pacte national associant le combat pour la libération à celui de la construction de l’État national démocratique, et le Trône au mouvement national : l’Istiqlal, l’Union socialiste et le Parti du progrès et du socialisme. Leur coordination a pris la forme d’une Koutla, nationale dans les années 1970 et démocratique dans les années 1990. Le Parti authenticité et modernité, en revanche, est extérieur à ce pacte originel, tout comme son rival islamiste, le Parti de la justice et du développement.

Le parti qui dirige la majorité se définit en effet comme un enfant du Maroc nouveau. Il se veut l’héritier des réflexions consacrées aux cinquante premières années de l’indépendance. Près de 150 chercheurs, penseurs et praticiens parmi les meilleurs esprits du pays ont contribué à ces réflexions intitulées le Rapport du cinquantenaire. Il se revendique également de la relecture de son passé douloureux à travers une œuvre de justice transitionnelle qui a abouti au Rapport de l’Instance équité et réconciliation. Celui-ci a constitué, dans une certaine mesure, un socle pour les réformes constitutionnelles qui se sont affirmées avec force lors du printemps marocain et de son Mouvement du 20 février.

Le socle politique commun que l’on attendait de cette coalition ne réside pas dans la fabrication d’un discours commun, mais dans ce qui la justifie sur les plans idéologique, intellectuel, politique et sociétal. Il ne s’agit pas d’un simple dispositif de communication, mais d’une nécessité que réclame l’opinion publique : faut-il le rappeler, les trois partis entretenaient un rapport antagoniste avec celui qui les dirige aujourd’hui au sein de la coalition gouvernementale.

Le retour à la politique suppose également de remplacer les conceptions techniques et gestionnaires — qui reviennent constamment dans le programme commun — par un examen précis des divergences intellectuelles profondes et des choix de valeurs, pour les placer au cœur du débat public et du Parlement. Or nous n’avons guère trouvé les traces, ou si peu, de cette approche dans l’annonce de l’alliance, dans les déclarations censées clarifier ses fondements intellectuels, idéologiques et politiques, ni dans les explications de vote ! Le paradoxe relevé par de nombreux observateurs est que la cheffe du gouvernement est sortie de cette séquence en s’étant taillée une stature politique présidentielle.

Une cheffe du gouvernement qui affirme sa stature

Sur le fond, les priorités politiques étaient, dans l’ensemble, présentes dans son discours. Du moins telles que son parti les conçoit, en matière de droits humains, d’État de droit, de justice… Si l’on dépasse l’impression simplificatrice qui a dominé sur les réseaux sociaux, elle a tenu un discours d’égal à égal avec des responsables qui l’avaient précédée dans l’engagement politique. D’autant que cette séquence prolongeait, par certains aspects, la campagne électorale, la présentation du programme gouvernemental étant la traduction des promesses faites aux électeurs. Elle s’est adressée à ses militants pour défendre leur projet, et à ses alliés pour les convaincre de la légitimité de sa présence à la tête du gouvernement. Elle s’est aussi adressée à ses adversaires, son discours venant « légitimer » le statut de décideuse que lui ont conféré, sur les plans populaire et constitutionnel, le vote populaire et la nomination royale.

De telle manière que Fatima Ezzahra El Mansouri a réussi à donner d’elle-même une image positive, dans la mesure où elle a affirmé sa stature de cheffe capable de faire face aux oppositions — de gauche, islamiste, nationaliste et centriste. Dans sa sortie devant les parlementaires elle n’a pas hésité à utiliser une tonalité polémique et à jouer sur plusieurs registres : l’émotion, usant d’une colère mesurée quand elle l’a estimée nécessaire, la confiance en ses moyens et l’affirmation de son appartenance à son parti, rappelant au passage son parcours militant personnel, ne reculant pas à titiller astucieusement le courant islamiste. Elle s’est ainsi pleinement imposée comme interlocutrice politique avec laquelle il faudra compter.

Au bout du compte, elle est sortie de cet exercice revêtue d’une autorité constitutionnelle et politique, soutenue par un discours et un programme politique qui ont produit leur effet. Plus encore, elle a bénéficié d’un large soutien de sa majorité, jusque dans les échanges les moins constructifs, même si ce soutien a parfois été artificiellement exagéré.

Clarifier les responsabilités

Pour renforcer la légitimité politique de l’exécutif, le gouvernement aurait dû sans doute s’arrêter longuement sur plusieurs points qui ont fait débat et qui avaient auparavant servi de thèmes de mobilisation électorale et de débat public : la liste des nominations ministérielles et le bruit médiatique provoqué par certains noms ; les affrontements personnels avec la dirigeante d’un groupe d’opposition ; le limogeage d’une ministre faute d’un examen rigoureux de son parcours politique et judiciaire ; enfin, la tentative de ressusciter les « démons et les diables » par lesquels l’ancien chef du gouvernement Abdalilah Benkirane expliquait les difficultés rencontrées dans l’exercice de ses responsabilités. Elle a, pour sa part, choisi de parler de ceux qui se livrent au « brouillage et au harcèlement »

En définitive, la présence de la politique gagnera beaucoup à ce que les responsabilités soient définies conformément au cadre constitutionnel et juridique, loin des explications « théologiques » simplistes des événements et de l’expression de la critique !