Fermeture des frontières au Maroc : chronique d’une fuite non annoncée

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Cela faisait 3 ans que je n’avais pas mis les pieds au Maroc, je me réjouissais depuis quelques jours de pouvoir passer 3 jours à Tanger auprès de ma mère et ma sœur, et en même temps profiter de la belle Tanger, de sa vieille médina, de son quartier moderne de la gentillesse des tanjaouis, et puis de revoir mon ami Driss, qui s’y trouvait.  Je suis arrivé le Mercredi soir 11 mars pour un retour le dimanche 15 mars. Mon programme du premier jour au Maroc, c’est toujours le même rituel : Coiffeur, et Hamam. Heureux comme un pape, le lendemain, comme prévu, je suis allé chez un coiffeur qui se trouve pas loin de la banque du Maroc, en plein centre, dans un le quartier animé de Tanger, avec ses magasins, ses cafés, ses commerces.

Au coiffeur j’ai été, le Hamam, ça attendra, je me suis contenté d’une simple douche, et pour cause !

La nouvelle est tombée comme l’éclair ; la MAP (l’agence officielle de presse marocaine) publie un communiqué des autorités marocaines : « la fermeture avec l’Espagne, des liaisons aériennes maritimes de passagers en provenance et à destination de l’Espagne »

J’ai vite compris que la suite sera la France, et c’est peut être une question de quelques heures, du coup, je ne voyais plus les gens passer, mes yeux étaient rivés sur mon portable scrutant la moindre information. Je me renseigne auprès de proches à Fnideq, la frontière terrestre de Ceuta est aussi fermée ; un signe d’une catastrophe non annoncée.

La nuit du jeudi au Vendredi était angoissante, je ne cessais de me poser la même question : Et si ils fermaient les liaisons avec la France ?

Au matin, direction le consulat de France, pour tenter de sonder le terrain, on me demande de revenir à 11h. Chose faite vers 11h30, après avoir pris un thé au café du Cinéma Rif, je reviens au consulat où je trouve une vingtaine de français devant l’entrée du consulat venus pour la même raison. Reçu au comptoir d’accueil à l’intérieur, je pose la question qui me taraude : Nous sommes vendredi, à 48 heures de mon vol de retour du dimanche matin, une fermeture des liaisons avec la France est-elle envisageable ? La fonctionnaire me répond sans grande conviction « avant lundi, je ne pense pas! »

Et bein Si, puisque dans l’après-midi, le même communiqué laconique de la MAP « Dans le cadre du suivi de l’évolution de la pandémie du coronavirus, notamment dans le continent européen, le Royaume du Maroc a décidé la suspension, jusqu’à nouvel ordre, de toutes les liaisons aériennes et maritimes de transport de passagers en provenance et à destination de la République française »

Je suis saisi d’une angoisse extrême, l’idée de ne plus voir mes enfants pour plusieurs jours, voire plusieurs semaines, avec une hypothèse de propagation pandémique, de ne pas pouvoir les assister, me laisse sans voix ni jambes. Là, je suis passé à l’alerte maximale avec pour objectif : trouver le moyen de rejoindre la France, y compris via un pays tiers. Je prends attache avec mon amie Méli, journaliste à Médi 1 TV pour avoir des nouvelles, rien de rassurant, sa mère devait prendre le même vol que moi pour Nice, elle est aussi bloquée!

J’ai passé l’après-midi et la soirée à chercher des vols : la Belgique, à présent n’est pas concerné par la suspension des vols. Allons- y, les vols à destination de la Belgique, au départ de Tanger est assuré par la compagnie Air Arabia. Seulement, tous les vols du Week-end sont pleins, le prochain disponible est le mardi, Tanger-Bruxelles, je clique je paye 350 euros, alors que le prix du billet d’habitude ne dépasse pas les 60 euros, mais vu les circonstances et la forte demande ça paraît logique. Je prends aussi un vol Bruxelles -Nice sur la compagnie Eaysyjet, pour at home.

Le lendemain, samedi 14 mars, saisi d’un doute légitime, le Mardi me paraît lointain, les choses peuvent évoluer négativement, je prends la direction de l’agence Air Arabia sur l’avenue Youssef Ibn Tachfine, à proximité de la Wilaya de Tanger, pour tenter d’avoir un vol plus proche pour l’Europe, . Arrivé à l’agence Air Arabia, je demande le vol le plus proche pour l’Europe ; ca sera Tanger- Amsterdam pour le lundi avec des frais, tant pis, l’envie de rejoindre mes enfants et ma femme l’emporte sur tout calcul. A peine sorti de l’agence Air Arabia, je consulte les news, le même communiqué « le Maroc a décidé de suspendre, jusqu’à nouvel ordre, les vols en provenance et à destination de l’Allemagne, des Pays-Bas, de la Belgique et du Portugal».

Le Maroc, tellement ouvert et accueillant, devient une île fermée au Monde, inimaginable il y’a 3 jours. Je réalise que quelque chose de grave est en train de se passer dans le monde. Sur le plan personnel et psychologique, c’est l’hécatombe, comme si un piège venait de se refermer sur moi.

Du coup, j’ai perdu l’appétit, malgré l’insistance de ma mère devant ses bons plats. Ma seule préoccupation, sortir de là ! Je décide d’aller faire un tour à l’agence royal  Air Maroc, pour tenter d’avoir une info, l’employé très gentil, à qui j’avais rendu visite la veille, me dit « la personne que j’ai reçu avant m’a dit que Air Arabia vient d’ouvrir deux vols pour cet après-midi ». Merci l’ami, direction Air Arabia. Sur ma route, je m’arrête à un cyber pour consulter la page d’Air Arabia, gagner du temps et tenter de prendre le billet en ligne, impossible le site est saturé, au bout de 20 mn je décide de continuer ma marche vers l’agence, le mec gentil ne me fait pas payer, je ne sais s’il a eu pitié de mon état de stress avancé, un geste qui m’a touché. J’arrive à l’agence, miracle, peu de monde pas comme les précédentes fois où il fallait attendre son tour, et à ma question ; y-a-t-il un vol pour Bruxelles aujourd’hui ? La fille me répond : Oui à 18h30, je prends, avec encore des frais de changement de vol, je sors de l’agence, il était environ 14h30, j’appelle ma sœur « prépare ma valise, j’ai un vol pour Bruxelles », je saute dans le premier taxi, le temps d’embrasser ma mère, d’emporter un sandwich et de repartir à l’aéroport.

A l’aéroport, dans la file d’attente pour le vol Tanger-Bruxelles, je retrouve des MRE comme moi encore angoissés mais soulagés avec beaucoup de dignité. J’avais un sentiment mitigé entre soulagement de retrouver bientôt les miens, de sortir de ce piège et un sentiment de culpabilité d’abandonner ma mère et ma sœur. L’avion avait du retard, je passe le reste de la nuit du samedi à dimanche dans l’aéroport de Bruxelles, au matin je prends mon deuxième vol, pour Nice. Mon fils vient me chercher à l’aéroport de Nice, il est en école d’infirmier, pendant tout le trajet, il me fait une thèse sur le Covid-19, sa vitesse de contamination et de résistance sur les surfaces, les moyens de s’en protéger, qu’on allait avoir une contamination d’environ 70 % de la population, qu’on pourrait pas soigner tout le monde, qu’il faut se prémunir sérieusement...etc. J’étais très fatigué, je regardais ailleurs, d’un coup mon fils me dit : « Papa, tu saisis la gravité de la situation ? »  et là, comme si j’avais reçu une décharge électrique, ça m’a fait prendre conscience que quelque chose de grave se préparait au niveau sanitaire, qu’on était devant une véritable menace, qu’il fallait prendre au sérieux, il me tend deux masques et un gel hydro-alcoolique.

Aujourd’hui, avec le recul, je comprends parfaitement le souci des autorités marocaines de prendre des mesures de protection pour les marocains de l’intérieur, d’autant plus que le Maroc a conscience de ses lacunes en matière de prise en charge hospitalière. Cependant, la brutalité des décisions prises sans préavis, me laisse perplexe, notamment à la veille de week-end, propice des fins de séjours hebdomadaires et retour de vols. Des milliers de touristes, amis du Maroc, et de MRE se retrouvent pris au piège. Et puis, je me pose toujours la même question en quoi empêcher des gens de quitter le territoire est porteur de danger ?  Lorsque le Président Trump a pris la décision de suspendre les vols avec l’Europe pour 30 jours, exception faite aux citoyens américains. Ce soir, la France avec 6633 cas de contamination et 148 morts, vient de fermer ses frontières uniquement aux citoyens extérieurs à la communauté européenne, les étrangers titulaires d’un titre de séjour (dont nos MRE) ne sont pas concernés par cette interdiction.

 J’ai été touché par la gentillesse, la discipline des MRE partout où j’étais, dans les agences d’air arabia, à l’aéroport, mais aussi le personnel d’air arabia  et de l’aéroport de Tanger.

En pareille circonstance, nous aurons besoin de discipline, d’entraide et de solidarité, pour vaincre cette pandémie. Courage à tous !

Hamid Soussany

Nice le 16 Mars 2020