FICAK 2026 : coexistence au Maroc et révolution numérique du cinéma africain

FICAK 2026 : coexistence au Maroc et révolution numérique du cinéma africain

Après vingt ans de carrière devant la caméra, l'acteur et producteur marocain Mohamed Marouazi franchit une nouvelle étape, en passant derrière, avec la réalisation de son premier long-métrage « Enterrement en Sursis ». Pour lui, ce passage à la mise en scène n’est pas une simple suite logique, mais une « continuité naturelle » de son parcours artistique.

1
Partager :

La 26e édition du Festival international du cinéma africain de Khouribga (FICAK) a mis en débats, lors de sa deuxième journée, les grandes interrogations qui traversent aujourd’hui le cinéma du continent. Projection du film marocain « Enterrement en sursis », consacré aux valeurs du vivre-ensemble, et un colloque sur l’impact des plateformes numériques ont offert un espace de réflexion sur les récits africains, leur diffusion et leur place dans un paysage audiovisuel en pleine mutation.

Une comédie qui interroge l’identité et la coexistence

Présenté dans le cadre de la compétition officielle des longs métrages, « Enterrement en sursis » du réalisateur marocain Mohammed Marouazi a suscité l’intérêt du public du FICAK par son approche à la fois légère et profonde de questions sensibles liées à l’identité, à la religion et à la mémoire.

Ce long métrage de 94 minutes raconte l’histoire de Shlomo, un juif marocain vivant dans l’ancienne médina de Larache. À son décès, des circonstances inattendues alimentent une controverse au sein du quartier. Le défunt est retrouvé avec un Coran à ses côtés, allongé sur un tapis de prière musulman et tenant un chapelet dans sa main. Cette situation provoque un débat entre les habitants : doit-il être enterré dans le cimetière juif ou dans le cimetière musulman ?

À travers cette intrigue fondée sur un malentendu, le film met en scène des personnages confrontés à leurs certitudes, à leurs croyances et à leurs représentations de l’identité religieuse. Mais loin de s’enfermer dans la polémique, l’œuvre privilégie l’humour pour ouvrir un espace de dialogue sur des questions universelles.

Mohammed Marouazi explique que son premier long métrage s’inspire de l’histoire d’un juif marocain ayant choisi de rester au Maroc alors que sa famille avait émigré au Canada. Pour le réalisateur, le film constitue avant tout un hommage à une tradition marocaine marquée par la coexistence entre les différentes composantes religieuses et culturelles du pays.

L’humour au service de la réflexion

Le choix de la comédie n’est pas anodin. Mohammed Marouazi estime que l’humour permet d’aborder des sujets délicats sans rigidité ni confrontation directe. En utilisant le rire comme point d’entrée, il invite le spectateur à réfléchir à des thèmes tels que l’appartenance, la tolérance, la mémoire collective et le rapport à la mort.

Selon lui, l’essentiel réside moins dans l’identité religieuse du personnage que dans son humanité. Le film défend ainsi l’idée que les liens entre les individus peuvent dépasser les appartenances confessionnelles lorsque prévalent le respect mutuel et la reconnaissance de l’autre.

Cette démarche a trouvé un écho particulier dans le contexte du FICAK, festival qui accorde depuis plusieurs décennies une place importante aux œuvres traitant des réalités sociales, culturelles et humaines du continent africain.

L’acteur Abdelati Lembarki, qui incarne un ami proche de Shlomo, a souligné la singularité du personnage qui lui a été confié. Il a également salué la méthode de travail du réalisateur, fondée sur l’écoute et la liberté d’interprétation, estimant que cette approche a permis aux comédiens de développer davantage la richesse de leurs personnages.

Le film réunit par ailleurs un casting composé notamment de Rachid Badouri, Michel Boujenah, Jamal Lababsi, Neev, Adil Aba Tourab et Mayssa Maghrebi, sur un scénario signé Abdellatif Chouta et Yassine Zizi.

Le cinéma africain à la recherche de ses propres récits

Au-delà du film lui-même, les échanges organisés à Khouribga ont mis en évidence les défis auxquels est confronté le cinéma africain.

Pour Abdelati Lembarki, l’un des enjeux majeurs consiste à raconter des histoires enracinées dans les réalités africaines. Selon lui, la force du cinéma du continent réside dans sa capacité à produire des récits inspirés de ses propres références culturelles, historiques et sociales.

Cette réflexion rejoint les préoccupations exprimées par plusieurs professionnels présents au festival. Beaucoup plaident pour une meilleure circulation des œuvres entre les pays africains afin de favoriser l’émergence d’un véritable marché cinématographique continental.

Mohammed Marouazi a ainsi défendu l’idée d’un renforcement des échanges Sud-Sud dans le secteur audiovisuel. À ses yeux, les productions africaines gagneraient à être davantage diffusées sur le continent lui-même afin de consolider une industrie capable de s’appuyer sur ses propres réseaux de distribution et ses propres publics.

Cette ambition apparaît d’autant plus importante que les modes de diffusion évoluent rapidement sous l’effet des nouvelles technologies.

Les plateformes numériques bouleversent le paysage audiovisuel

Cette question a été au centre d’un colloque consacré aux productions cinématographiques africaines face à l’essor des plateformes numériques.

Réalisateurs, producteurs, chercheurs et critiques venus de plusieurs pays ont débattu des transformations qui touchent aujourd’hui l’ensemble de la chaîne cinématographique, depuis la création jusqu’à la consommation des œuvres.

Le producteur marocain Abdelssalam Meftahi a rappelé que le cinéma ne peut être réduit à une simple activité économique. Il constitue également un vecteur de mémoire, de transmission culturelle et de représentation des sociétés.

Selon lui, le financement du cinéma doit être considéré comme un investissement stratégique permettant de préserver les récits collectifs et les patrimoines culturels. Dans un environnement dominé par les grandes plateformes internationales, les productions africaines sont appelées à innover afin de maintenir leur visibilité et leur capacité à toucher les publics.

Le producteur estime également que le cinéma africain doit dépasser son statut de produit culturel pour devenir un véritable instrument de rayonnement civilisationnel, capable de porter les imaginaires du continent dans l’espace mondial.

Le critique et producteur burkinabè Victor Kabré a, pour sa part, souligné que les plateformes numériques offrent également des opportunités inédites. Elles permettent aux créateurs africains d’atteindre des audiences beaucoup plus larges et de contourner certaines limites traditionnelles liées à la distribution.

Toutefois, il considère que cette évolution technologique ne doit pas conduire à l’effacement des spécificités culturelles africaines. Les nouvelles formes de diffusion doivent au contraire servir à renforcer la visibilité des récits issus du continent.

Pour lui, les cinéastes africains ont aujourd’hui l’occasion d’investir pleinement ces nouveaux espaces numériques tout en préservant les héritages culturels qui constituent la richesse de leurs créations.

Jusqu’au 6 juin, le Festival international du cinéma africain de Khouribga poursuivra cette double mission : offrir une vitrine aux œuvres du continent et nourrir la réflexion sur l’avenir du cinéma africain. Avec ses compétitions de longs et courts métrages, ses ateliers, ses colloques et ses rencontres professionnelles, le FICAK confirme son rôle de plateforme majeure d’échanges et de dialogue autour du septième art africain.

lire aussi