Culture
De Monaco au Maroc… ces Lions de l'Atlas qui ont réécrit le récit du Maroc dans l'imaginaire mondial - Par Abdelaziz Koukas
Le mythe s'est forgé en pareillement dans les stades et les tribunes, le public marocain faisant partie intégrante du récit. De simple spectateur du match, il en est devenu acteur. Lorsque les caméras balayaient les tribunes, elles révélaient une scène parallèle au match. Un basculement sémiotique crucial s'est alors opéré : au même titre que les joueurs, le public est devenu un signe dans le récit collectif
A travers une lecture mêlant sémiotique, identité et communication, Abdelaziz Koukas montre comment l'épopée des Lions de l'Atlas a profondément transformé la perception du Maroc à l'échelle internationale. Bien au-delà de la performance sportive, l'équipe nationale est devenue un puissant symbole culturel, capable de faire évoluer l'imaginaire collectif, de renforcer le sentiment d'appartenance des Marocains et d'imposer une nouvelle narration du Royaume dans le regard du monde.

Abdelaziz Koukas
Traduit de l’arabe par Ahmed Benseddik
À chaque fois que je me rendais en Amérique, quand on me demandait d'où je venais et que je me présentais comme « Marocaine », on se retournait avec un mélange de surprise et d'ignorance, on souriait et on s'exclamait : « Oh, Monaco ! » comme si je venais d'une île flottant sur un lac d'Européens fortunés, et non d'un désert où la poésie coule de source et où les montagnes conservent les souvenirs gravés dans leurs grottes et dans les crânes des premiers hommes. Cette confusion était comme un petit coup de poignard dans l'âme, comme si toute ma patrie s'évaporait en un lapsus. Je répondais « Oui » et je passais à autre chose, comme quelqu'un qui avale l'insulte avec un sourire indulgent ou un sourire silencieux et blessé. Non pas que je ne sache pas expliquer que « Maroc » n'est pas « Monaco », mais parce que j'étais lasse de devoir servir d'interprète pour mon pays à chaque rencontre. La patrie n'est pas une simple définition géographique ; elle se transforme en une secousse lorsqu'elle est mal comprise.
Puis vint la Coupe du Monde au Qatar, et les drapeaux rouges à l'étoile verte à cinq branches se mirent à flotter dans les rues qui ne connaissaient du Maroc que les fragments de photos de touristes. Soudain, nous fûmes connus par les larmes des joueurs prosternés sur le terrain, par les mères escaladant les tribunes, par une joie immense. Lors de mon dernier voyage à Washington, on m'a demandé : « Vous venez du Maroc, et non de Monaco ? », comme si le football nous avait octroyé un nouvel acte de naissance dans la conscience collective mondiale. Un sentiment de triomphe m'envahit, malgré la naïveté de cette raison.
Mais même alors, quand on dit « Je viens du Maroc », on vous réduit à un tajine aux pommes de terre et à la viande de chèvre, à un couscous vendu dans les paniers à touristes, à une tasse de thé servie par une main hésitante, ou à une danseuse accordant les mouvements de ses épaules au rythme d’une musique ancestrale, comme pour placarder toute une culture dans un seul geste. Il subsiste ainsi un gouffre infranchissable entre toi et eux : tu es l'enfant d'une civilisation plus profonde qu'un simple goût, et d'une histoire plus épaisse que la mélodie d'un chant supposément folklorique. Toi aussi, tu es un enfant de plusieurs siècles d'existence effacés de la carte de la perception occidentale, un enfant de questions posées et à consommer sans modération : « Avez-vous des voitures ? Portez-vous des djellabas ? Avez-vous des concubines et des esclaves ? Avez-vous Internet ? »
Parfois, j'ai envie de leur crier au visage : « Je viens d'un pays de philosophes et de sanctuaires, de poètes et de voleurs, de villes qui meurent debout et de villageois qui marchent pieds nus à la poursuite de leurs rêves, un pays qu'on ne peut expliquer ni par une photo sur une brochure touristique, ni par une danseuse lors d'un festival folklorique, ni même par un match de Coupe du monde… » Mais le plus souvent, je souris et je dis : « Oui, je suis du Maroc », et je passe à autre chose… Dans mon cœur, la patrie poursuit son récit d'une voix que personne d'autre ne peut percevoir.
Ce qui me fascine dans le phénomène de l'équipe nationale marocaine, ce ne sont pas ses résultats, mais le sens qu'elle a engendré, car les significations perdurent et se transforment en mythes. Par conséquent, je crois que nous assistons aujourd'hui à la naissance d'un nouveau récit symbolique autour du Maroc.
D'un point de vue sémiotique, l'équipe nationale n'est plus seulement un symbole de l'État marocain ; elle est devenue une marque à part entière. Auparavant, le maillot rouge évoquait directement la patrie, mais aujourd'hui, il est devenu un objet de désir et d'admiration. La marque s'est affranchie de son référent immédiat et a acquis une existence propre. Lorsqu'un Européen, un Américain ou un Latino-Américain porte le maillot marocain, il porte une histoire, un rêve, une image de réussite et un lien symbolique avec une expérience qui l'a inspiré.
Ce qui s’est passé avec l’équipe nationale de football a été plus qu’une simple victoire sportive passagère ou une simple réconciliation momentanée entre un pays et son image à l’étranger, mais aussi un moment sémiotique intense, au cours duquel le Maroc est passé de la position de sujet ambigu, de pays qui nécessité des explications, à celle de marque qui s’impose visuellement, émotionnellement et symboliquement. Le drapeau rouge avec son étoile verte est devenu l'abrégé d’un pays, un condensé d’identité et une nouvelle entrée dans une mémoire globale qui était en grande partie paresseuse, ne se souvenant des pays que ce qu’en donnent le cinéma, le tourisme, l’actualité, les catastrophes et les guerres.
J'évoque ici ce que Roland Barthes nomme le « mythe moderne », un moment où les faits se muent en symboles. L'équipe nationale marocaine s'est métamorphosée d'une équipe en un mythe au sens barthien du terme : on ne parle plus de passes et de buts, mais de courage, d'identité, de famille, d'appartenance et de défi. Ainsi, les matchs sont devenus le véhicule visible de significations bien plus profondes.
Plus frappant encore, ce mythe s'est forgé en pareillement dans les stades et les tribunes. Le public marocain faisait partie intégrante du récit. De simple spectateur passif du match, il en est devenu acteur. Lorsque les caméras balayaient les tribunes, elles révélaient une scène parallèle au match. Un basculement sémiotique crucial s'est alors opéré : le public lui-même est devenu un signe. Le Maroc n'avait plus besoin d'un interprète dans un aéroport, une université ou un café américain pour expliquer la différence entre le Maroc et Monaco. L'image parlait pour lui. Les mères et les épouses s'exprimaient dans les tribunes ; les joueurs parlaient en embrassant leurs mères. Les prosternations après la victoire étaient éloquentes. Les larmes, les maillots déchirés et le sang qui coulait des corps qui ne se rendaient pas parlaient. Le public s'exprimait, transformant l'amphithéâtre en un poème collectif qui prolongeait admirablement le récit. Chaque détail, même le plus infime, devenait un symbole.
C’est peut-être ce qui explique la popularité universelle du maillot marocain : il est devenu un symbole d’admiration. Les étrangers ont commencé à le porter par désir d’appartenir à une histoire. Et l’histoire du Maroc dans le football moderne a séduit car elle s’est présentée comme la force motrice d’une jeune équipe, une communauté humaine avec des mères, des visages, des accents, des larmes et des traits authentiques. L’équipe nationale incarnait l’esprit de famille, un rêve, un espoir de rédemption et cette justice poétique que les plus faibles attendent depuis si longtemps, et qui se manifeste souvent sous la forme d’un miracle.
Depuis des décennies, le monde s'est habitué à l'image du supporter comme un être émotionnel, chaotique, quand ce n’est pas violent. Mais les supporters marocains ont présenté un modèle différent : une foule organisée, bruyante et créative, animée d'un sens esthétique aiguisé, produisant des spectacles visuels époustouflants. Les supporters se sont transformés en une sorte d'œuvre d'art collective.
On pourrait affirmer que l'équipe nationale marocaine est parvenue à créer ce que Benedict Anderson appelle une « communauté imaginée ». Une nation ne se résume pas à des frontières et des passeports, mais à un sentiment collectif d'appartenance à un récit partagé. L'équipe nationale a reproduit ce sentiment à l'échelle mondiale. Soudain, des millions de Marocains se sont retrouvés à parler le même langage émotionnel, à partager le même rêve et à attendre le même événement avec impatience. Mais plus important encore, l'équipe a transcendé son public national ; la communauté imaginée n'était plus seulement marocaine ; elle était devenue transnationale. Des personnes sans aucun lien de sang, de langue ou géographique avec le Maroc se sont retrouvées immergées dans ce récit. C'est là le pouvoir du mythe : il donne aux étrangers un sentiment d'appartenance.
D'un autre point de vue, l'équipe nationale marocaine représente une victoire pour ce que l'on pourrait appeler « l'esthétique de la reconnaissance ». Une large partie des pays du Sud a longtemps vécu au sein de récits mondiaux qui les marginalisaient. Lorsque l'équipe marocaine a émergé avec une telle force, ces populations y ont vu l'expression de la possibilité de transcender le centralisme symbolique qui a monopolisé les championnats et les victoires pendant des décennies. Par conséquent, les encouragements se portent sur les joueurs et le potentiel qu'ils incarnent.
Le plus grand secret de ce phénomène, à mon avis, réside dans le fait que l'équipe nationale marocaine n'a pas projeté une image de puissance arrogante. Les joueurs et les supporters ont su tisser une image de force humaine. L'équipe nationale n'est pas apparue comme une machine à football froide et insensible ; au contraire, elle a présenté au monde un champion accessible, et non un adversaire qui se place au-dessus des autres.
C’est précisément pour cette raison que l’histoire de l’équipe nationale marocaine de football s’est muée en légende contemporaine. Les légendes se construisent sur la capacité à incarner un profond désir collectif. L’équipe nationale marocaine est parvenue à devenir l’incarnation de l’aspiration de millions de personnes à la reconnaissance, à la dignité, au succès et au sentiment d’appartenance.
Ainsi, son exploit sportif a créé un nouveau symbole qui s’est ancré dans l’imaginaire collectif mondial et est devenu partie intégrante du langage utilisé pour parler du Maroc. L’équipe a dépassé le simple rôle de représentante du Maroc pour devenir un récit à travers lequel le Maroc se raconte au monde, et à travers lequel le monde, à son tour, partage certains de ses propres rêves. C’est là le véritable sens d’une légende : se transformer d’un événement en symbole, d’un symbole en souvenir, et d’un souvenir en une composante de l’imaginaire collectif de l’humanité.
Ici, le public marocain a joué un rôle crucial dans la création de la légende. Bien plus qu'une simple bande-son pour l'équipe nationale, il a incarné un récit parallèle. Dépassant son rôle de simples supporters, il est devenu un acteur à part entière, passant du statut de spectateur à celui d'auteur collectif du spectacle. Dans les tribunes, les supporters marocains projetaient une image différente de la nation : une nation organisée, passionnée, capable de joie, de transformer l'émotion en rituel, le rituel en spectacle, et le spectacle en un message universel. Les caméras ont capturé une éloquence collective, un langage intraduisible, compris par ceux qui ne connaissaient ni l'arabe classique, ni le hassaniya, ni le darija, ni l'amazigh.
La force du public marocain réside dans sa capacité à rendre le patriotisme visible. Les nations sont généralement de grandes idées abstraites, inscrites dans les livres, les constitutions et les discours, mais, le temps d'un match de football, elles s'incarnent : dans la gorge, dans le maillot, dans les larmes, dans la danse, dans les étreintes d'inconnus qui, sans se connaître, se reconnaissent soudain à travers une même couleur. Et là, en termes philosophiques, la nation devient une communauté imaginée, incarnée le temps d'un instant sensoriel.
Mais une légende ne se construit pas uniquement sur la victoire. Une légende a besoin d'un récit, un récit a besoin de symboles, et les symboles ont besoin d'un public qui y croit et les perpétue. La légende de l'équipe nationale marocaine est née de la convergence de plusieurs éléments : une stratégie nationale, une infrastructure impériale, un exploit sportif sans précédent, des joueurs de géographies diverses mais partageant une même origine, la forte présence des mères et des familles, un public de supporters, migrants et locaux, animé par la même passion, et des médias internationaux qui ont soudainement découvert une histoire digne d'être racontée. Ainsi, l'équipe nationale est devenue une histoire qui se déploie au fil des performances de ses joueurs.
Il convient donc d'interpréter cette transformation comme une réussite en matière de marketing sportif et comme une évolution de l'image que le Maroc projette sur le monde. Trop longtemps, l'image du Maroc s'est cantonnée à l'orientalisme et au tourisme : le désert, les chameaux, le tajine, les zelliges, les danseuses, le vieux souk, le thé, le henné et les ruelles colorées. Ces images ne sont pas nécessairement fausses, mais elles sont incomplètes lorsqu'elles sont présentées comme la vérité absolue. L'équipe nationale a apporté une nouvelle dimension à cette image : celle d'un Maroc proactif, compétitif, organisé et sûr de lui, un Maroc devenu acteur majeur de l'événement.
C’est là l’un des effets les plus significatifs de ce phénomène : il a transformé le Maroc, d’un pays où l’on se contente de regarder, en un pays qui suscite l’admiration. Il y a une différence fondamentale entre être une image touristique gravée dans la mémoire et être une force symbolique qui émeut. Le premier vous réduit à un simple décor, le second vous rend présent. Le premier vous ancre dans le passé, le second vous plonge dans le présent. Le premier fait de vous un objet de spectacle, le second vous rend acteur de ce spectacle.
Mais il ne faut pas exagérer et croire que le football, à lui seul, peut dissiper des siècles d'incompréhension. Une légende sportive peut certes ouvrir une porte, mais cela ne suffit pas à instaurer une compréhension profonde. Elle peut amener à distinguer le Maroc de Monaco, mais pas nécessairement à saisir la complexité du Maroc. Elle peut inciter à porter le maillot marocain, mais pas à lire son histoire, à écouter ses poètes, ni à connaître ses contradictions et ses préoccupations. Dès lors, la véritable valeur de ce moment réside dans le fait qu'il a créé une brèche dans le mur de l'ignorance, ouvert une fenêtre et nous a offert une nouvelle occasion d'affirmer : nous sommes bien plus que cette image, mais cette image sert de point de départ à la discussion.
L'équipe nationale a révélé une facette méconnue du Maroc. Elle a démontré que l'identité marocaine est une force composite et formidable : arabe, amazighe, africaine, méditerranéenne, islamique, moderne, issue de l'immigration et ancrée dans le territoire, à la fois. C'est peut-être pourquoi l'équipe a semblé proche de nombreux supporters hors du Maroc : elle n'affichait pas une identité rigide et agressive, mais au contraire une identité ouverte, capable de rassembler les différences autour d'un sens commun. L'équipe était composée de joueurs nés dans des villes européennes et d'autres ayant grandi au Maroc, mais lorsqu'ils enfilaient le maillot, c'était comme si la géographie dispersée retrouvait son essence émotionnelle.
D'un autre côté, l'équipe nationale a redéfini le rapport des Marocains à leur patrie. Souvent, la patrie devient un fardeau : bureaucratie, chômage, déceptions, sentiment d'injustice, oppression quotidienne. Mais le football a offert aux Marocains un rare moment de redécouverte de leur pays : une patrie dont ils peuvent être fiers. C'est un sentiment profond, car les besoins d'un peuple ne se limitent pas au pain, au travail et à l'État de droit ; ils ont aussi besoin d'images positives d'eux-mêmes pour éviter l'effondrement intérieur, et de ce que j'appelle souvent des « mythes bienveillants ». Lorsqu'un citoyen voit son drapeau flotter dans les rues du monde entier, il a le sentiment qu'une part de sa dignité personnelle est hissée avec lui.
Mais le plus beau dans ce nouveau mythe, c'est qu'il n'a pas été entièrement fabriqué de toutes pièces. Ce n'était ni une campagne de propagande préfabriquée, ni un récit officiel imposé. Il est né d'une interaction complexe entre l'État, le monde du sport, les joueurs, le public, les médias et les réseaux sociaux. Un exploit a eu lieu sur le terrain, mais les réseaux sociaux l'ont instantanément immortalisé. Un moment de recueillement est devenu une image universelle. Une mère enlaçant son fils est devenue une icône. Une foule en liesse est devenue le symbole de toute une nation. Voilà comment fonctionne le mythe moderne : il n'a pas besoin de siècles pour se former ; une seule image, répétée des millions de fois, suffit à s'ancrer dans l'imaginaire collectif.
L'équipe nationale marocaine a acquis ce que l'on pourrait appeler un « capital symbolique transnational ». Sa présence est désormais indissociable des matchs qu'elle dispute et de l'image qu'elle a cultivée. Son nom évoque désormais bien plus que son classement ou ses résultats : il évoque le courage, la surprise, la dignité, l'unité, la maternité, les supporters et un rêve né des marges. Autant d'éléments qui confèrent à cette marque sportive une force de caractère qui perdure bien au-delà des stades.
Le football peut sembler simple comparé à l'histoire, à la philosophie et à la politique, mais à certains moments, il devient un puissant miroir reflétant ce que le discours théorique ne parvient pas à exprimer. L'équipe nationale marocaine a attiré l'attention du monde entier sur nous, mais surtout, elle nous a permis de nous regarder sous un jour nouveau. Elle nous a offert l'opportunité de voir le Maroc comme une image qui parle d'elle-même. Pourtant, cette image n'est qu'un point de départ, car la patrie est bien plus qu'un maillot, bien plus vaste qu'un stade et bien plus grande qu'une victoire.
Pourtant, dans un rare moment, le maillot a réussi là où tant d'explications ont échoué : à dire au monde qu'il existe un pays appelé Maroc, et non Monaco… un pays qui ne se définit pas par ses plats, son folklore ou ses cartes touristiques… un pays capable de transformer un match en métaphore, une foule en poème, et une équipe nationale en une nouvelle légende qui parcourt le monde vêtue de rouge et portant une étoile verte dans son cœur.